Drogue, police, chantiers et commerçants mécontents: L’heure des élections approche à Lausanne, et la Municipalité a des dossiers chauds plein les bras. Ces dernières années, le collège actuel – six élus de gauche pour un PLR – a essuyé nombre de critiques venues de tous bords. Face à l’immobilisme, certains se demandent s’il ne faudrait pas du sang neuf et des idées nouvelles.
A cinq semaines du premier tour (le 8 mars), Blick lance sa série d’interviews de candidates et de candidats à l’exécutif du chef-lieu vaudois. De gauche à droite de l’échiquier politique, nous avons isolé cinq profils qui espèrent insuffler un vent de fraîcheur à Lausanne… et qui ont des chances de récolter des voix. Au tirage au sort, c’est l’alliance des Vert’libéraux et du Centre qui a tiré le premier numéro.
Alors commençons, si vous le voulez bien, par la Vert’libérale Virginie Cavalli. La jeune femme de 33 ans, qui baigne depuis plus de dix ans dans le monde politique, avait déjà tenté sa chance en 2021. Elle avait obtenu presque 10% des suffrages, faisant d’elle la mieux classée de tous les candidats ayant renoncé au second tour. Conseillère communale depuis cette première tentative, la juriste de profession espère faire encore mieux et, pourquoi pas, rebattre les cartes.
Virginie Cavalli, comme Vert’libérale, vous croyez vraiment à vos chances d’être élue à la Municipalité de Lausanne ce printemps?
C’est la première fois qu’on a une ouverture aussi grande! Surtout grâce au bulletin unique, qui va donner la possibilité aux électeurs de voter pour des noms plutôt que pour des listes. Des déçus de la majorité actuelle pourraient avoir envie de voter plus central, sans tomber dans la droite sécuritaire et antisociale de l’UDC… et du PLR. Le cœur des Lausannois est résolument social. Mais la ville est objectivement en train de perdre de son attractivité. On ne doit pas céder à la peur et gérer les dossiers de façon trop molle, comme l’a fait la majorité de gauche actuelle.
L’un de ces dossiers, c’est la drogue au centre-ville. Vous vous êtes positionnée contre la décision de la Municipalité de réserver l’Espace de consommation sécurisé (ECS) aux seuls Vaudois. Est-ce que c’est très porteur d’un point de vue électoral?
Avant tout, c’est un vrai enjeu de santé publique. Limiter l’accès aux structures ne va pas régler le problème sur le terrain. Les personnes toxicodépendantes vont consommer dans la rue, ce qui va créer encore plus de nuisances. Avec ces critères géographiques, on intervient en bout de chaîne.
Que proposez-vous comme solution concrète?
La Ville de Lausanne doit développer un véritable réseau de soins spécialisés, pour prendre en charge ces quelques dizaines de personnes dans des structures diluées dans les quartiers, sans abandonner le centre-ville. Chez les Vert’libéraux, on demande de remplacer la pénalisation à outrance, qui n’a pas d’effet sur les consommateurs, par l’introduction d’une «commission de dissuasion», comme au Portugal. Son rôle serait d’organiser la prise en charge médicale et sociale de ces personnes qui, il faut le dire, sont malades. Le plan annoncé l’automne passé par la Municipalité pour essayer de calmer le mécontentement autour de la Riponne manque le coche au niveau des soins et de la concertation avec les acteurs sociaux. C’est assez étonnant quand on voit que la Santé au niveau cantonal, et la gestion de l’ECS et du social en général au niveau communal, sont en mains socialistes.
Dans le programme des Vert’libéraux, vous parlez d’une «coopération renforcée entre police et acteurs sociaux» sur ce sujet. Comment l’envisager quand cette même police est gangrénée par les accusations de racisme?
Le dossier de la police, comme celui de la drogue, est symptomatique du manque de courage politique de la Municipalité. Il faut aussi voir la situation des policiers. Aujourd’hui, ils ont toujours plus de missions et de pression. Ils s’entassent dans des locaux, censés être provisoires, qui ne sont plus du tout adaptés. Cette pression n’excuse en rien les affreuses dérives révélées l’année dernière. Je les condamne fermement. Un organe qui nous protège n’est pas censé tenir ce genre de propos. Mais l’attractivité du métier de policier à Lausanne est en chute libre. Ils n’arrivent pas à recruter assez pour que les agents s’engagent à la police municipale et y restent. Beaucoup de jeunes quittent leurs fonctions quelques années après leur formation.
Les autorités promettent une réforme…
Aucune mesure innovante n’a été prise par le municipal en charge de la Sécurité (ndlr: le PLR Pierre-Antoine Hildbrand) pour rendre ce métier plus attrayant et former les agents à la réalité urbaine actuelle. Je pense que si les policiers avaient des ressources suffisantes, ils arriveraient à renouer la confiance avec la population. Ils connaissent leur métier, ont envie de le faire bien, mais sont débordés. Par manque de ressources, la mission de proximité et les formations passent souvent à la trappe. Quant au sentiment d’insécurité dans les rues lausannoises, la police peut sauver les apparences. Mais elle ne peut pas mettre un agent derrière chaque dealer. Le meilleur moyen d’endiguer le phénomène, c’est d’agir sur la baisse de la consommation. Avec ce que nous sert la Municipalité, on en est encore aux antipodes.
Sur la législature 2026-2031, Lausanne devra lancer ou boucler pas mal de gros chantiers, notamment à la gare. Quels sont les enjeux de l’urbanisme selon vous?
Plusieurs grosses zones de logement vont sortir de terre. C’est déjà en cours aux Plaines-du-Loup, aux Prés-de-Vidy ou à la Rasude. Et le chantier de la gare va encore nous occuper, soyons réalistes, pour une bonne vingtaine d’années. Une fois ces chantiers terminés, ça va attirer de nouveaux habitants et améliorer la fluidité de la mobilité au centre-ville. Mais d’ici là, qu’est-ce qu’on fait? On ne peut pas mettre cette question sous le tapis. Chez les Vert’libéraux, on veut trouver rapidement des solutions pour soulager les principaux tronçons de mobilité. On plaide pour une galerie piétonne entre la gare et le Flon: un long combat qui aboutira, je l’espère, lors de la prochaine législature. Aussi, on ne peut pas ignorer l’état du bâti à Lausanne, une vraie passoire énergétique. La première chose que je fais si je suis élue, c’est un plan de rénovation, dans les 5 à 10 ans, de l’ensemble des bâtiments administratifs. Si on ne balaie pas d’abord devant sa porte, c’est compliqué d’être crédible sur ses idées écologiques.
Reste que bon nombre de commerçants se plaignent d’une ville faisant fuir leur clientèle. Vous avez un remède?
La vie économique du centre-ville est un pilier de notre politique. Et l’impôt sur les entreprises est un des postes qui rapporte le plus dans les caisses lausannoises. Dans le sondage réalisé par notre alliance auprès de 80 commerçants, trois problèmes ressortent: les loyers trop chers, la difficulté d’accès pour la clientèle et les manifestations. Sur les loyers, l’influence de la commune est limitée. Mais on pourrait mettre la pression sur les propriétaires en taxant les locaux commerciaux restés vides trop longtemps. Sur l’accessibilité, il faut être honnête: l’offre en transports publics s’est améliorée et l’espace dédié à la mobilité douce s’est agrandi. Mais il est prévu de supprimer des Park and Ride (P + R). A notre sens, c’est une idiotie. On veut permettre à des gens de venir faire vivre le commerce à Lausanne, et ce en toute détente, par exemple avec un système de livraison et de casiers dans ces P + R. Les automobilistes pourraient laisser leur voiture à l’extérieur de la ville et emprunter les transports en commun sans perdre leur temps.
Donc vous n’êtes pas favorable à la voiture au centre-ville…
Renoncer à sa voiture, cela ne doit pas être une contrainte, mais un plaisir. Pour cela, il faut un réseau de transports performant. Sur la nécessité scientifique et pragmatique d’instaurer le 30 km/h et de limiter les places de parking en surface au centre-ville, je suis assez d’accord avec la majorité actuelle. Mais elle manque d’empathie et de communication avec celles et ceux qui résistent au changement, aussi envers la minorité qui ne peut pas se passer de véhicules (commerçants et artisans). Il y a une peur de convaincre dans la Municipalité actuelle. Enfin, sur les manifestations qui se multiplient en ville, on propose de varier les itinéraires, de les autoriser à des horaires où les commerces sont fermés et de favoriser des manifestations statiques. Un espace public, par définition, implique le partage. Même pour exprimer ses revendications.
Vous avez un thème de prédilection, dont on n’a pas encore parlé mais qui vous tient à cœur?
Oui, celui de l’accès aux rives du lac. Pour une population de locataires, qui n’a souvent ni balcon ni terrasse, c’est hyper important d’avoir un accès large à un point d’eau en transports publics. Aujourd’hui, quelques bus mènent au parc du Bourget, mais ce n’est pas suffisant. On pourrait imaginer un futur M3 plus ambitieux qui se prolonge jusqu’au lac et ayant son terminus du côté de l’université. Plus généralement, il faut réfléchir à des aménagements beaucoup plus agréables sur tous les quais d’Ouchy, entre Bellerive et la Tour Haldimand. Oui, il y a le chantier naval et des questions de patrimoine, mais je pense que la population a vraiment envie d’un meilleur accès au lac. Pour des étés à plus de 40 °C qui nous attendent, il y a mieux que ces places bétonnées. On a l’impression de voir des aménagements des années 1960, alors qu’on devrait végétaliser.
Comme femme d’une trentaine d’années, centriste et juriste, on vous a quelques fois comparée à Valérie Dittli. En ce moment, il y a plus flatteur, mais qu’auriez-vous fait différemment d’elle?
Je connais bien Valérie. Avant qu’elle ne soit conseillère d’Etat, nous étions aux études de Droit à l’UNIL plus ou moins en même temps. Et lorsque j’étais présidente des jeunes Vert’libéraux vaudois, elle avait la même fonction au Centre. Une chose que je ferais si j’accédais au poste de conseillère d’Etat ou de municipale? Je m’entourerais de personnes qui n’ont pas les mêmes convictions que moi et qui ont beaucoup d’expérience des jeux d’influence du monde politique. Je ne dis pas que je ne commettrais pas de maladresses, c’est le lot de tous, peu importe l’âge.
Il n’y a jamais eu aucun élu Vert’libéral, ou même centriste, à la Municipalité de Lausanne. Qu’est-ce qui pourrait changer la donne?
On est un parti assez récent, d’une quinzaine d’années à peine. Mais c’est une question de légitimité démocratique. Le POP n’a que quatre élus au Conseil Communal, mais dispose d’un municipal. Nous sommes six et pouvons compter sur notre alliance avec les centristes. En 2021, j’avais obtenu près de 10% des suffrages. Dans les grandes villes, on a vraiment un public. Des collègues ont réussi à être élus à Berne et à Zurich et d’autres exemples européens de «libéralisme heureux» nous donnent de l’espoir.
Il y a plutôt des voix à aller chercher du côté PLR, ou de celui de l’alliance rose-verte?
Le PLR fait une campagne très à droite. Alors des électeurs attachés à un centre raisonnable pourraient se retrouver dans mon profil. Mais à Lausanne, notre premier réservoir électoral reste du côté du PS et des Vert-e-s, qui ont tous les deux une aile centriste. Ce qui fait aussi notre force chez les Vert’libéraux et au Centre, c’est de pouvoir dialoguer avec tous les partis, de l’extrême gauche à l’UDC, dans un contexte souvent bloqué au Conseil communal. C’est surtout entre le premier et le deuxième tour que tout se jouera. Selon les résultats et les stratégies de chacun, il y aura des discussions très intéressantes à avoir avec la gauche et, probablement, avec le PLR.
Vous pensez avoir un meilleur coup à jouer que votre colistier Serge de Ribaupierre (Le Centre)?
Je suis sortante du conseil communal et cheffe de groupe. Mon activité et ma visibilité ces cinq dernières années peuvent permettre une jolie percée au premier tour. La candidature que présente Serge de Ribaupierre est d’une qualité incroyable. Ses compétences, notamment dans le domaine financier, feraient énormément de bien à la Ville de Lausanne. Il a aussi une carte à jouer et un bon score à faire. On a besoin d’élus comme lui, et je lui prédis un avenir radieux. Après, est-ce que ce sera directement à la Municipalité ou pas? Les Lausannois auront le choix.