En bref
- La Ville de Lausanne a retiré la gestion du parc de Valency à un collectif autogéré pour la confier à une nouvelle faîtière.
- Derrière les accusations de projet «trop bobo», deux visions s’affrontent: celle d’un lieu ouvert aux publics marginalisés, et celle d’activités plus encadrées pour les habitants.
- Le conflit arrive désormais sur le terrain politique: une interpellation est annoncée au Conseil communal, tandis que le dialogue semble de plus en plus impossible.
Le torchon brûle au parc de Valency. Un bras de fer oppose la Ville de Lausanne au Collectif autogéré la Valencienne, qui coordonne le site depuis 2021 et s’est renommé CaFaîtière en 2026. En cause: la Municipalité a confié la gestion de la zone depuis le 20 avril – cabanon, terrain de pétanque et place en gravier – à une nouvelle structure, la Faîtière associative socioculturelle et sportive de la Valencienne (FASSV).
L'objectif est de proposer des activités ouvertes aux habitants du quartier de Valency. Les deux faîtières regroupent plusieurs associations. Mais la rupture est nette. Une partie des membres de la FASSV appartenait auparavant au Collectif. Des dissensions internes ont fini par faire éclater le groupe.
Pour la CaFaîtière, le responsable est tout trouvé: la Ville de Lausanne, et en particulier le municipal du Parti ouvrier populaire (POP) David Payot, en charge du dossier. «On bossait ensemble et ça allait bien. Et puis la Ville a divisé pour mieux régner», avance Léo Cerone, membre de la CaFaîtière.
Ecartée, l’association hausse le ton. Lettres ouvertes, communiqués, conférence de presse: les critiques pleuvent. D’autant que les tensions avec la Ville ne datent pas d’hier.
Une association artificielle?
Que demande la CaFaîtière? «L’annulation de la décision du Service ayant octroyé la gestion de la Valencienne à la FASSV», écrit-elle notamment dans un communiqué diffusé le 27 avril. Elle conteste la légitimité de la nouvelle structure. «C'est une association artificielle qui a été choisi par la Ville de Lausanne, car ils s'inscrivent dans leur lecture. On a travaillé avec eux, on sait qui ils sont. Le quartier est le dernier de leurs soucis», s'indigne Léo Cerone.
Attachée à un modèle d’autogestion, la CaFaîtière défend un parti pris. Le lieu, selon elle, est «l’un des rares espaces réellement accessibles aux personnes marginalisées». L’objectif: créer un lieu intergénérationnel, ouvert à tous, peu importe l'âge, les origines ou le parcours de vie. Pas «d’activités formelles ou encadrées», mais des interactions spontanées: pétanque, repas gratuits hebdomadaires, discussions, concerts ou encore vide-dressings.
Les critiques pleuvent
«On veut dépasser les préjugés. Le quartier permet d’ouvrir le dialogue, poursuit Léo Cerone. La solidarité doit s’incarner parfois quelque part. Ça ne peut pas être une valeur qu’on balance à chaque discours.» Traduction: la Municipalité de gauche ne serait pas suffisamment inclusive.
Une critique qui ne fait pas l’unanimité. Certains habitants dénoncent, paradoxalement, un manque d’inclusivité... du collectif. «J’ai ressenti que ma classe sociale les avait heurtés et que je n’avais pas ma place», confie une riveraine issue de la classe moyenne supérieure. «C'est devenu un centre social plus que culturel, ajoute un autre habitant du quartier. Ce serait intéressant d'avoir aussi une mixité avec des riverains qui ont des revenus plus élevés.»
Les critiques ne s'arrêtent pas là: «Ils n’ont qu’à ouvrir un centre dédié, distinct des services de la Ville. Aujourd’hui, ça peut faire peur: il y a beaucoup d’hommes, qui fument des joints et boivent la journée. On nous dit 'une fois que tu fais le premier pas ça va', mais en réalité ce n’est pas aux habitants de s’adapter à ça.»
Dans sa lettre ouverte, la CaFaîtière répond: «Les publics mieux dotés disposent déjà d’un accès étendu à une diversité d'espaces urbains, institutionnels ou marchands.» Pour Léo Cerone, les critiques relèvent aussi «d’une lutte d’ego». «Certains ont intérêt à nous discréditer. On nous fait passer pour des anarchistes avec un projet théorique.»
Du Yoga, trop bobo?
De son côté, la FASSV veut renforcer l’offre de proximité dès 2026. Au programme: pétanque, activités pour enfants, sport pour femmes, yoga ou encore fitness. Pour la CaFaîtière, ces propositions sont trop formatées, «prêtes à l’emploi». Bref, trop bobo. «La Ville instrumentalise les familles et les femmes pour les opposer à des publics plus vulnérables. Son idéologie est scandaleuse pour un Exécutif de gauche», tranche Léo Cerone.
L’association dénonce aussi un problème démocratique. «La Ville s’approprie des espaces pour les gérer directement.» Elle critique une «dérive» liée, selon elle, à des logiques politiques et électorales.
La mise en concurrence des deux faîtières pour 2026-2027 passe mal. Pour la CaFaîtière, elle attise les tensions entre habitants et oblige à être «à la botte de la Municipalité». David Payot s’en défend: «La démarche adoptée en 2026 devait permettre d’évaluer la possibilité de concilier les deux projets qui avaient été soumis, et au moins de les départager après une démarche équitable.» Selon lui, ce sont donc les divisions internes de 2025 qui ont poussé la Ville à relancer un appel à candidatures. Aucune mise au concours publique n'a été réalisée par David Payot.
Des tensions anciennes
Les divergences ne datent pas d’hier. «Entre 2021 et 2025, des tensions sont intervenues entre le Collectif de la Valencienne et le voisinage, la Ville ou d’autres associations», confirme David Payot. Selon lui, même après la fin de l’expérience, «le collectif est resté sur le site et a régulièrement revendiqué en avoir la gestion face à d’autres usagères et usagers, bien que la gestion ait été formellement reprise par la Ville ou confiée à d’autres organisations».
En 2024, la gestion de la Valencienne est d'ailleurs attribuée à l’Amicale de la pétanque, aujourd’hui intégrée à la FASSV. Un choix qui a rapidement mis le feu aux poudres. Le Collectif la Valencienne ne digère pas la décision. Dans un pamphlet de neuf pages, il dénonce un manque de légitimité et une «municipalisation» du site. Il pointe aussi une offre d’activités jugée insuffisante et critique la tentative d’intégrer des structures d’accueil pour enfants, restée sans suite.
La Ville, elle, évoque des perturbations. «Le programme a en tout cas été émaillé de différentes activités, dont certaines ont été perturbées par des membres du collectif», affirme le municipal. Un centre de vie enfantine (CVE) partenaire décrit une situation tendue: directives unilatérales, présence de personnes alcoolisées ou consommant du cannabis à proximité du lieu prévu pour les enfants, climat jugé conflictuel.
Le collectif assume une vision différente. Dans un communiqué de 2024, il revendiquait un «réel cadre d'exploration et d'épanouissement» riche pour les enfants, fait de «fouillis, de bazar, de chenis» et de rencontres avec des «gens bizarres». Une approche qui inquiète une partie des parents. Le CVE a finalement suspendu ses activités, faute de pouvoir garantir la sécurité.
Incidents et défiance
D’autres épisodes ont accentué la fracture entre la Ville et le Collectif la Valencienne. En 2019, un four à pain est installé par une ancienne association, avec l’aval de la Municipalité, pour proposer des activités dans le quartier. Deux ans plus tard, l’installation prend feu. Le collectif s’en distancie, évoquant un projet antérieur à sa création.
La Municipalité livre une autre version: «A la suite de l'incendie, le nouveau collectif a entrepris d’en construire un nouveau sans concertation avec la Ville. L’intervention a été constatée par la police et interrompue.» La structure sera finalement démantelée.
Même scénario pour un poulailler hérité de l’ancienne association. «Même si nous le voulons, nous ne sommes pas responsables de sa construction», avance le collectif. «Malgré plusieurs demandes écrites restées sans effet, la Ville a dû intervenir pour faire démanteler ces infrastructures, notamment le poulailler», indique David Payot.
Au fil des années, la relation s’est tendue. Et les répercussions se font sentir dans le quartier. «Avec toutes ces histoires et problèmes, les associations et la Ville ne seront parvenues qu’à une chose: démotiver les habitants à s’intéresser et fréquenter la Valencienne», regrette un autre riverain.
Le conflit franchit un cap
Au vu de l’ampleur et de la complexité du dossier, le conflit ne devrait pas s’arrêter là. Une interpellation est annoncée au Conseil communal, portée par l’élue d'Ensemble à gauche Franziska Meinherz. «Elle interpellera M. Payot sur le processus de mise au concours et proposera des résolutions allant dans le sens de nos revendications», indique le Collectif la Valencienne. Mais jusque dans les rangs de la gauche, la CaFaîtière ne fait pas l’unanimité et crée des dissensions au sein de certains partis, qui peinent à parler d’une seule voix.
De son côté, la Ville de Lausanne assure que la CaFaîtière pourra toujours «proposer des activités, dans le respect du cadre défini par la faîtière retenue». Suffisant pour apaiser les tensions? Rien n’est moins sûr. Le collectif évincé s’interroge sur les modalités d’intégration et dénonce des critères flous. «Ils ne disent pas ce qu’ils attendent. Ils pourraient accepter les propositions à la tête du client», tranche Léo Cerone.
Les positions semblent désormais irréconciliables. A Valency, le conflit dépasse mainteant la simple gestion d’un lieu: il pose la question de savoir qui décide, et pour qui.