Dérogation au salaire minimum
«Sauver les jobs d'été»: deux jeunes politiciennes croisent le fer sur une dérogation au salaire minimum

Les Genevois votent le 8 mars sur une dérogation au salaire minimum pour les jobs d'été. Coup de pouce à l'emploi ou brèche dans un acquis social? Deux jeunes politiciennes en débattent pour Blick.
Margot Wohnlich (à g.), coprésidente des Jeunes Vert·e·s de Genève, débat avec Alessia Cavalieri, conseillère municipale et présidente du Centre au Grand-Saconnex.
Photo: Nora Fatehi / Blick
Toan Izaguirre

«Sauver les jobs d'été» ou «détricoter» le salaire minimum? Deux visions s'affrontent autour d'une question simple: faut-il autoriser les jobs d'été à déroger au salaire minimum genevois? Le canton de Genève dispose depuis le 1er novembre 2020 d'un salaire minimum décidé par le peuple avec une nette majorité de 58%, fixé à 23 francs brut de l'heure à son introduction et revalorisé à 24,59 francs au 1er janvier dernier. Il s'applique à tous les travailleurs, à quelques rares exceptions près.

Le 8 mars, les Genevois se prononceront sur une nouvelle dérogation: permettre de rémunérer les jobs d'été à 75% de ce plancher, soit 18,44 francs de l'heure. Porté par la Fédération des entreprises romandes (FER) et adopté confortablement par la majorité de droite du Grand Conseil en octobre, ce projet de loi prévoit concrètement que, durant les vacances scolaires et pendant 60 jours au maximum, les jeunes en formation dans des établissements reconnus pourraient être payés en dessous du seuil légal. Pour rappel, les contrats d'apprentissage, les stages et les jeunes de moins de 18 ans sont déjà exclus du salaire minimum. La gauche et les syndicats dénoncent une grave atteinte à un acquis social et se mobilisent.

Blick a fait débattre deux jeunes politiciennes, toutes deux étudiantes en master. Pour le oui, Alessia Cavalieri (24 ans), conseillère municipale et présidente du Centre au Grand-Saconnex. Pour le non, Margot Wohnlich (26 ans), coprésidente des Jeunes Vert·e·s de Genève. Les deux femmes ne s'étaient jamais rencontrées. 

Quel a été votre premier job d'été, vous vous en souvenez?
Alessia Cavalieri: Je devais avoir 16 ans, c'était un petit job dans ma commune, je nettoyais les classes des écoles, vides. Je gagnais entre 19 et 20 francs de l'heure.
Margot Wohnlich: J'ai travaillé durant tout mon bachelor, les étés, dans un restaurant comme serveuse, et c'était après l'instauration du salaire minimum. 

C'était pour vous faire de l'argent de poche ou financer vos études?
A.C.: A seize ans, clairement, c'était de l'argent de poche et pour un projet personnel: me payer un séjour d'échange en Allemagne.
M.W.: Pour moi, comme pour de nombreux autres étudiants, c'était pour avoir de l'argent le reste de l'année académique. Mais je trouve délicat de répondre à cette question, car le débat ne devrait pas tourner autour de ce que les jeunes font avec l'argent. On n'est pas rémunéré en fonction de ce qu'on va faire de cet argent, mais en fonction du travail qu'on effectue.

Ces jobs d'été constituent souvent une première expérience professionnelle. Il faut donc tout faire pour les préserver?
A.C.: Bien sûr. Le CV, c'est le miroir de ce qu'on a fait, et toutes les expériences sont bonnes à prendre. J'ai eu l'occasion de discuter avec des RH et des employeurs qui me disaient que les candidatures sont aujourd'hui très compétitives: tout le monde fait des études. Ce qui fait parfois la différence, c'est de s'être déjà confronté au marché du travail, peu importe sous quelle forme. D'où l'importance, à mon sens, des jobs d'été.

Margot Wohnlich, la plupart des jeunes galèrent souvent à trouver des jobs d'été, c'est une vraie problématique. Est-ce que finalement, ce ne serait pas mieux d'être un peu moins bien payé plutôt que de ne pas trouver de job du tout?
On n'a pas de chiffres qui nous prouvent que les jobs d'été ont drastiquement diminué depuis l'introduction du salaire minimum. On vote sur ce changement de loi qui se base uniquement sur un sondage non représentatif de la FER, qui dit que certaines entreprises ne peuvent plus recruter à cause du salaire minimum. De manière générale, les jeunes ont de la peine à trouver un job à côté des études, et c'est le cas dans plusieurs cantons, même où il n'y a pas de salaire minimum. Donc on ne peut pas vraiment faire de corrélation l'introduction du salaire minimum. Et soit dit en passant, dans la restauration, ce n'est pas du tout le cas: il y a vraiment énormément de restaurateurs qui cherchent des gens pour travailler dans le service. 

On est sur une guerre des chiffres?
A.C.: Je ne suis pas sûre que ce soit tout à fait correct de dire que le projet de loi se base uniquement sur le sondage de la FER. Je pense qu'il y a un constat général: le job d'été n'est plus ce qu'il était avant. C'est moins mis en avant, moins valorisé. Et c'est vraiment ce que le projet de loi cherche à faire: revaloriser le job d'été. Par exemple, les petits boulots comme vendre des glaces au bord du lac, c'est vrai que ça se perd aujourd'hui.
M.W.: Encore une fois, tout se base uniquement sur ce sondage de la FER. Tout l'argumentaire du PLR se base dessus. Les députés ne sont pas du tout allés regarder du côté de ce qui se passait pour les jeunes, mais sont partis du point de vue des entrepreneurs. Pour rebondir sur la valorisation, moi je trouve qu'on ne valorise pas les jobs d'été en baissant les salaires. Ce n'est pas du tout ça. Je trouve que ça ne répond pas du tout à la logique. 

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C'est un projet de loi vraiment vicieux, qui cherche simplement à démanteler le salaire minimum
Margot Wohnlich, coprésidente des Jeunes Vert·e·s de Genève
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Ce débat parle-t-il vraiment de l'employabilité des jeunes, ou est-ce une instrumentalisation de la jeunesse par les milieux économiques pour défendre un combat plus large?
M.W.: La question, c'est comment obtenir une main-d'œuvre moins chère en employant des jeunes qui sont, rappelons-le, déjà précarisés. On va taper encore et encore sur cette même catégorie qui travaille pendant les vacances. Ça ne fait aucun sens de penser qu'on va baisser les salaires pour leur offrir plus d'emplois, alors que rien ne nous dit qu'il y a moins d'emplois.
A.C.: Non, on parle ici de jobs que les entrepreneurs proposent aux jeunes pour leur rendre service et leur permettre de gagner de l'expérience. Ce n'est pas pour remplacer un collaborateur. Les entreprises pourraient très bien se passer de ces emplois. Mais pour les jeunes ce sont des premières expériences précieuses.
M.W.: Quand nous avons (les jeunes Verts, ndlr) été reçus en audition au Grand Conseil, on ne nous a pas demandé comment mieux intégrer les jeunes sur le marché du travail. On nous a demandé ce qu'on faisait de cet argent, ce qui est déjà très intrusif. L'argument de l'employabilité arrive en fin de campagne parce que ce sont de bons éléments de langage: Quoi de mieux que de baisser leur salaire pour favoriser l'emploi des jeunes? Mais cet argument n'a pas été développé au Parlement. Et c'est ça que je trouve extrêmement frustrant. C'est un projet de loi vraiment vicieux, qui cherche simplement à démanteler le salaire minimum en commençant par les jeunes pendant les vacances. 

En quoi cette dérogation de soixante jours menace l'ensemble du salaire minimum?
M.W.: Quand le salaire minimum a été introduit, tous les milieux patronaux annonçaient une hausse drastique du chômage. On voit que ça n'a pas été le cas. Crier à la baisse des jobs d'été, c'est créer une sorte de panique pour finalement permettre aux patrons de payer moins et de gagner plus. Ces soixante jours, ce n'est qu'une porte d'entrée, ça pourrait ne pas s'arrêter et s'étendre à d'autres dérogations. 

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Je trouve ça parfaitement normal qu'on ne paye pas l'étudiant qui travaille dans une boulangerie pendant un mois comme un employé qui est là depuis trois ans.
Alessia Cavalieri, conseillère municipale et présidente du Centre au Grand-Saconnex
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Certains entrepreneurs parlent de distorsion salariale et se demandent comment il est possible de payer la même chose à un employé qualifié et à un étudiant embauché pour un mois.
A.C.: Tout à fait. Je trouve ça parfaitement normal qu'on ne paye pas l'étudiant qui travaille dans une boulangerie pendant un mois comme un employé qui est là depuis trois ans. A l'inverse, moi, je fais des études d'histoire. Si je me fais employer par mon université comme auxiliaire de recherche pendant l'été, c'est sûr que je m'attends au moins au salaire minimum, parce que c'est mon domaine d'étude et j'ai un certain nombre de compétences. Là, ça poserait problème. Mais personnellement, je trouve ça normal que si on doit me former pour faire un travail, je ne sois pas payée comme quelqu'un qui est déjà opérationnel.
M.W.: J'aimerais quand même rappeler que ce projet de loi introduit une discrimination basée sur le statut, et ça, pour moi, c'est très grave. Ça veut dire que pour faire les mêmes tâches, on serait payé moins parce qu'on est en formation. Ça ne fait aucun sens. Pour reprendre l'exemple de la boulangerie: une étudiante ne va pas être payée la même chose qu'une collaboratrice qui est là depuis des années. L'idée, ce n'est pas ça. L'idée, c'est qu'elle ne doit pas être payée moins que le salaire minimum, parce que c'est un salaire qui a été défini démocratiquement, accepté par la population, et qui correspond à un minimum vital. Quand on est étudiant, on ne paye pas 25% de moins ses charges, son loyer et son assurance maladie. Il n'y a donc pas de raison qu'on soit payé moins que ce minimum. 

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