Débâcle de la start-up S3
L'heure du verdict pour Pascal Jaussi

Ce 29 juin à 17 heures, le tribunal pénal économique fribourgeois rendra son verdict dans l’affaire Swiss Space Systems. Le Ministère public requiert huit ans de prison pour le créateur de la start-up. On vous raconte cette incroyable saga et ses suites judiciaires.
En 2016, Pascal Jaussi avait témoigné d'une agression dont il aurait été victime. Le Ministère public fribourgeois pense qu'il s'agissait d'une mise en scène, au cours de laquelle il aurait été blessé.
Photo: Archives L'Illustré
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Camille KrafftJournaliste Blick RP

Il veut y croire encore, Pascal Jaussi. Ou peut-être veut-il nous faire croire qu’il y croit. Durant la réplique du procureur Raphaël Bourquin, il était resté prostré, la tête penchée sur les genoux, griffonnant des notes, ruminant quelque chose qui devait être un mélange de fureur et de dépit. Et voilà qu’il s’est levé, officiellement pour faire face à ses juges, mais en réalité, c’est surtout aux médias qu’il parle, avec sa voix au timbre particulier qui lui donne l'air d'adresser des suppliques: «Je vous promets que S3, c’est le futur.» 

Par deux fois, alors que le tribunal lui a donné le dernier mot avant d’entrer en délibération, Pascal Jaussi répète qu’il est «un officier» encore en fonction. Comme si le titre, les oripeaux pouvaient effacer les années de débâcle, dans un ultime soubresaut d’aveuglement.

Un «boys’ club» fédérateur de talents, géré par des gradés de l’armée et soutenu par le gratin scientifique, politique, économique. Voilà ce qu’était la société Swiss Space Systems (S3) à son origine, menée par l’officier Pascal Jaussi à Payerne (VD). En mai et juin, le créateur de cette start-up qui voulait «démocratiser l’espace», en y envoyant des microsatellites sur une navette adossée à un Airbus, a comparu devant le Tribunal pénal économique du canton de Fribourg. Ce lundi 29 juin, la cour rendra son verdict. 

L’astrophysicien et spationaute Claude Nicollier faisait partie d'un comité consultatif de S3 qui ne s'est jamais réuni.
Photo: KEYSTONE

Le quadragénaire est notamment accusé d’avoir vendu des billets pour des vols «zéro gravité» en sachant qu’ils n’auraient pas lieu, grugeant ainsi des clients dont certains se sont portés partie plaignante. Pour tenter d’éviter la faillite de sa société, qui finira par laisser un découvert de 32 millions de francs, il aurait également produit de faux documents sur la base d’une garantie bancaire bidon, laissant croire à une augmentation de capital mirobolante. Le Ministère public requiert 8 ans de prison. Pascal Jaussi, qui nie l’ensemble des faits et demande l’acquittement, est présumé innocent. 

75 classeurs fédéraux

Le tribunal dira aussi si cet homme qui a grandi à La Chaux-de-Fonds a mis en scène sa propre agression dans une forêt fribourgeoise par une fin de journée caniculaire d’août 2016. L’accusé, lui, maintient avoir été molesté par des inconnus dans le cadre d’un litige avec une société chinoise. C’est en enquêtant à partir de cet événement que la police a plongé dans «la quatrième dimension», comme l’a résumé la procureure Laurianne Sallin, présente au tribunal aux côtés de Raphaël Bourquin.

Pascal Jaussi reproche au procureur Raphaël Bourquin (photo) d'avoir communiqué trop tôt aux médias sans respecter la présomption d'innocence.
Photo: KEYSTONE

Une implication exceptionnelle du parquet pour une affaire hors normes, qui a mobilisé plusieurs dizaines de personnes et rempli 75 classeurs fédéraux durant huit ans. A l’ouverture du procès, le procureur général s’est dit «très heureux» d’y être – enfin. Par moments, il paraîtra toutefois essoufflé, tendu, perturbé. D’un côté comme de l’autre, peut-on sortir indemne d’une telle enquête?

Le procureur, bête noire de Pascal Jaussi

La thèse du Ministère public est connue depuis longtemps. Dettes abyssales, employés impayés, clients mécontents, success-story qui se lézarde à la manière d’un village Potemkine: fuyant le naufrage, Pascal Jaussi aurait bouté le feu à sa propre voiture avant d’être blessé par un retour de flamme. Son mobile? «Attirer la compassion de ses très nombreux créanciers, et pour que l’inévitable débâcle du projet S3 ne soit pas la responsabilité de son créateur», avance dans son acte d’accusation le procureur général, devenu la bête noire de Pascal Jaussi depuis dix ans.

«
J’ai eu l’outrecuidance de dire stop à celui qui se croyait intouchable
Raphaël Bourquin, procureur général
»

L’accusé lui reproche notamment d’avoir communiqué son «intime conviction» aux médias dès l’ouverture de l’instruction en janvier 2017, sans lui laisser une chance d’inverser la tendance. Avec la complicité de la police, l’affaire S3 aurait ainsi servi les ambitions du magistrat, élu depuis à la tête du Ministère public, d’après Pascal Jaussi et sa défense. Une chose est sûre: les destins des deux hommes sont inexorablement liés, et le resteront sans doute jusqu’au Tribunal cantonal, puis au Tribunal fédéral. «J’ai eu l’outrecuidance de dire stop à celui qui se croyait intouchable», a lâché Raphaël Bourquin, après s’être défendu d’en faire une affaire personnelle.

Au procès, le procureur général Raphaël Bourquin était accompagné de la procureure Laurianne Sallin.
Photo: KEYSTONE

Reste que, tout au long des quatre journées de procès, la haine a suinté dans la salle d’audience, alimentant par moments une atmosphère étouffante. Dehors, c’était un florilège d’événements climatiques: chaleur de plomb, grêle, pluies diluviennes faisant subitement claquer les fenêtres et sursauter ceux qui piquaient du nez devant leur écran. Comme si les passions humaines, canalisées cahin-caha par l’étiquette propre à la cour, sortaient pour s’exprimer dans le ciel de la banlieue industrielle de Granges-Paccot, où siège le tribunal. 

Le syndrome d’hubris

Celle qui caractérise le mieux l’histoire de Swiss Space Systems? L’hubris, cet orgueil démesuré qui pousse à imiter les dieux, entraînant le courroux de ces derniers. Un sentiment qui a longtemps été le moteur de la start-up, avec un credo: jouer aux riches pour attirer de l’argent, à grand renfort de BMW, de logements de fonction et de voyages en jet privé. Durant quatre ans, tout le monde a suivi: médias, notaires, fiduciaires, autorités. 

La start-up occupait de magnifiques locaux dans la zone industrielle de Payerne, pour un loyer mensuel de 15 000 francs. Selon le Ministère public, Pascal Jaussi se serait rendu coupable de gestion fautive en consentant à la start-up un train de vie démesuré.

Il faut dire que S3 savait y faire: le projet était innovant et enthousiasmant. Dès ses débuts, la start-up a réussi à obtenir le soutien de personnalités célèbres et de puissantes entreprises. Parmi celles-ci: le géant de l’aéronautique français Dassault, le fabricant de montres Breitling, l’assureur Axa, l’astronaute Claude Nicollier ou l’ex-chef de l’armée suisse Christophe Keckeis, dithyrambique au sujet de Pascal Jaussi. 

Au niveau des autorités locales, le conseiller d’Etat PLR Philippe Leuba et sa collègue de parti Christelle Luisier, alors syndique de Payerne, ont aussi mouillé leur chemise pour la jeune société, avec une troublante cécité. Alors que tous les voyants étaient au rouge depuis longtemps, S3 a obtenu de l’argent public: un demi-million pris sur le fonds cantonal de lutte contre le chômage en 2015. Quant à la commune de Payerne, elle a restitué 1,2 million de francs à la start-up la même année. 

Une débâcle collective

Au-delà de la responsabilité de son fondateur, qui était aussi l’administrateur unique de la holding, l’affaire S3 est donc une débâcle collective, soigneusement récupérée aujourd’hui par la défense: «C’est insulter la moitié du pays que d’affirmer que tout le monde est tombé dans le panneau d’un menteur et d’un escroc», a asséné au cours du procès l’avocate genevoise de Pascal Jaussi, Mihaela Verlooven, ajoutant que «tout le monde voulait participer à ce projet financier pour l’argent, la gloire, le pouvoir». De fait, Swiss Space Systems a su tirer profit du climat libéral helvète: banques peu regardantes, notaires coulants, soutiens enthousiastes distribuant des millions comme on donne pour la quête au sortir du culte. 

Christelle Luisier, qui était alors syndique de Payerne, a soutenu le projet de Swiss Space Systems avec enthousiasme, comme de nombreux PLR.

Tout au long de son existence, la société a vendu des investisseurs qui ne sont jamais venus, sur la base de contacts réels avec de riches entités. Aussi clinquante que prometteuse, S3 était bâtie financièrement sur des emprunts et du sponsoring. Même les 360 000 francs ayant servi à la constitution du capital-actions de la holding étaient une avance de fonds émanant d’un institut belge, qui devait être remboursé. D’après le Ministère public, le montant était de toute façon «totalement insuffisant» pour assurer les ambitions de la start-up.

L’esprit start-up

Et le krach a laissé des traces. Car comme l’a rappelé le procureur Bourquin, «le dommage économique est un dommage social». Quasi absents du procès, les collaborateurs – S3 a compté jusqu’à 70 employés – ont souffert durant des mois, voire des années, de l’instabilité de la société. Décrit à l’époque comme «un patron avec le cœur sur la main», qui «faisait toujours des compliments», Pascal Jaussi avait le charisme nécessaire pour emmener son monde derrière lui. Au point que certains avaient plaqué des postes prestigieux afin de le suivre dans l’aventure. «On restait parce qu’on voulait y croire, témoignait une ex-employée en 2016. On s’est endettés, certains ont vu leur couple et leur famille voler en éclats.»

«
C’est insulter la moitié du pays que d’affirmer que tout le monde est tombé dans le panneau d’un menteur et d’un escroc
Mihaela Verlooven, avocate de Pascal Jaussi
»

Durant les onze heures qu’a duré sa plaidoirie, la défense a endossé ce qui fut la posture de toujours de l’accusé, à mi-chemin entre le génie incompris et la victime de forces plus puissantes qu’elle. Pascal Jaussi, «un des plus grands visionnaires de ces dix dernières années», selon son avocate qui le compare à Jeff Bezos et à Elon Musk, aurait trop accordé sa confiance: à ses directeurs, à sa banque, à ses investisseurs, à ses partenaires. Voyageant sans cesse autour du monde, il n’aurait pas suffisamment contrôlé ce qui se passait à Payerne en son absence. Quant au Ministère public, il refuserait «de comprendre ce qu’est une start-up», signant l’arrêt de mort «de l’intelligence et de l’innovation». 

En février 2014, S3 a été invitée par Présence Suisse aux Jeux olympiques de Sotchi, en Russie.

Un duel aigre au tribunal

Pour leur démonstration, les avocats de Pascal Jaussi se sont appuyés sur une présentation projetée sur un écran dont on devinait qu’elle avait, en partie du moins, été concoctée par l’accusé. Bullet points, mots en gras, phrases-chocs: bienvenue au tribunal à l’ère de l’intelligence artificielle. Point par point et image par image, la défense s’est ensuite attachée à déconstruire la reconstitution de l’incendie de la voiture effectuée par la police fribourgeoise, décrite comme «une bande de potes qui s’est réunie dans un terrain vague et qui s’est dit: allumons l’épouvantail du terrain d’à côté pour voir s’il brûle».

Piques en série, imitations, soupirs, protestations, dénigrement: le procès fut aussi le théâtre d’un duel aigre entre les procureurs et les avocats de Pascal Jaussi, dépassant largement le fleuret moucheté habituel des prétoires pour glisser vers une leçon du «grand» Genève envers le «petit» Fribourg. Car en écho à l’accusé, dont on se demande si cela sert la cause, ses avocats ont dénoncé de manière répétée l’incompétence du Ministère public et des institutions fribourgeoises dans leur ensemble. En face, le parquet excédé a taclé une défense qui «peut se prévaloir de la liberté d’expression pour plaider le faux», dans une dynamique propre à notre époque. 

Narratif des années de gloire

Quant à Pascal Jaussi, pas de véritable remise en question chez cet homme qui fut longtemps habitué à la lumière. Devant la cour, l’accusé a ressuscité le narratif des années de gloire: «missiles balistiques autorisés par la douma», «collaboration du gouvernement espagnol», «Kennedy Space Center», «secret des affaires», «informations sensibles». Selon un expert psychiatre cité par le Ministère public, l’homme aurait tendance à noyer son interlocuteur dans un discours touffu, qui «semble avoir pour seul but l’amélioration de sa propre image, à laquelle son interlocuteur doit adhérer. Cela témoigne d’une immaturité quant à sa vision globale du monde, qu’il construit autour de lui.»

«
Jamais personne ne s’est dit de moi: «Il y a peut-être une petite chance qu’il soit une victime»
Pascal Jaussi
»

Le président du tribunal, Alain Gautschi, ne s’y est pas trompé. Avec patience, il a laissé l’ex-CEO s’exprimer, s’adressant à lui comme à un enfant blessé lorsqu’il était question de son agression: «Qu’est-ce que Pascal Jaussi veut nous dire aujourd’hui?» Face à un accusé dénonçant depuis dix ans un acharnement judiciaire, la cour a eu la sagesse de tendre l’oreille. «Jamais personne ne s’est dit: «Il y a peut-être une petite chance qu’il soit une victime», a déploré le fondateur de S3, ajoutant qu’il souhaitait que l’on recherche enfin ses agresseurs. 

Pascal Jaussi, au moment de la fondation de la start-up. Le CEO de S3 voulait «mettre l'espace à la portée de tous»

Une rage intacte

Outre les importantes séquelles physiques et psychologiques dont il a souffert ces dernières années, Pascal Jaussi a aussi évoqué à plusieurs reprises son image écornée dans les médias. Car durant longtemps, il a trouvé dans ces derniers d’indéfectibles alliés, des petits fours inauguraux aux interviews-révélations. Peu après l’incendie de sa voiture, il prenait du reste déjà contact avec des journalistes pour contester la thèse d’une agression montée de toutes pièces et raconter son litige avec une société chinoise. Le 14 septembre 2016, Pascal Jaussi témoignait ainsi dans «L’illustré», à qui il avait transmis une photo prise sur son lit d’hôpital: «Cette épreuve me donne la rage d’y arriver.»

Dix ans plus tard, la rage ne semble pas l’avoir quitté. Seul à l’époque dans sa course folle, Pascal Jaussi affrontera seul le verdict ce 29 juin. L’heure de la vérité judiciaire approche, mais celle de l’atterrissage semble encore loin. 

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