Dans les pas d'Alain Berset
«Nous ne sommes pas des diplomates de salon»

Comme s’il avait fait cela toute sa vie, Alain Berset, secrétaire général du Conseil de l’Europe, s’engage en faveur d’un monde pacifique avec un mélange d’enthousiasme, d’aisance et d’énergie. Reportage dans les pas du Fribourgeois, à Strasbourg et à Londres.
Alain Berset à Strasbourg dans l’impressionnante salle plénière du Conseil de l’Europe.
Photo: Kurt Reichenbach
Monique Ryser
L'Illustré

C’est dimanche, il est 16 heures. Alain Berset, 54 ans, jette un dernier coup d’œil dans le salon, vérifie qu’il a bien ses lunettes de lecture et son téléphone portable, puis se met en route pour le travail. «Nous n’avons pas de week-end libre, nous sommes toujours sur le pont», lâche-t-il comme en s’excusant, tout en descendant précipitamment les escaliers de la Villa Massol, dans le quartier de Neustadt, à Strasbourg. Construit en 1884, cet imposant bâtiment est mis à la disposition du secrétaire général du Conseil de l’Europe par la ville pour servir de résidence et de lieu de représentation. Du moins pour la moitié: l’autre partie abrite le Musée Tomi Ungerer, du nom de cet écrivain et caricaturiste volontiers provocateur de renommée mondiale (1931-2019).

Alain Berset s’est installé ici il y a un peu plus d’un an et demi. En tant que secrétaire général du Conseil de l’Europe, il en assure la direction opérationnelle et en est le visage. Environ 3000 employés, pour la plupart basés dans les capitales européennes, travaillent pour l’organisation. Rien qu’à Kiev, une centaine de personnes sont à son service. «Nous ne sommes pas des diplomates de salon. Nous sommes sur le terrain, nous nous engageons de manière concrète et tangible», explique l’ex-conseiller fédéral.

Le Conseil de l’Europe est une institution unique. Il a été fondé en 1949, après la Seconde Guerre mondiale, pour unir l’Europe et prévenir la guerre, ainsi que l’a esquissé Winston Churchill dans son «discours de Zurich». Si dix pays ont été à l’origine de sa fondation, 46 Etats sont aujourd’hui membres de cette communauté de valeurs. La démocratie, les droits de l’homme et l’Etat de droit sont les principes pour lesquels s’engage ce continent de 700 millions d’habitants. «Quelle force et quel courage il a fallu pour que, à peine plus de trois ans après la fin de cette terrible guerre mondiale, les anciens belligérants que sont la France, l’Italie, l’Allemagne et la Grande-Bretagne apposent leur signature sur l’acte fondateur!» déclare Alain Berset au journaliste du Times, le lendemain.

Vous saluez le courage et la force des fondateurs du Conseil de l’Europe. Cette détermination vous manque-t-elle aujourd’hui?
Heureusement, nous ne sommes pas dans une situation aussi grave qu’après la Seconde Guerre mondiale. Mais nous devons avoir l’ambition et la vision nécessaires pour faire en sorte que cela n’arrive plus jamais. Pour cela, il faut de la force et de l’engagement.

Brève conversation avec la vice-présidente de la délégation suisse, la Bâloise Sibel Arslan.
Photo: Kurt Reichenbach

«Au cœur d’une tempête»

Fin 2023, après douze ans de présence, le Fribourgeois a démissionné du Conseil fédéral. Son mandat a coïncidé avec la pandémie de covid, une période qui a mis à rude épreuve la population et l’Etat. Alain Berset le sait: «La crise financière de 2008, la crise climatique, la pandémie, la dette publique, la guerre au Proche-Orient, Trump qui veut annexer le Groenland et maintenant la guerre en Iran: tout cela, dans une succession rapide, a conduit à un manque de perspectives.» Avec l’annexion de la Crimée en 2014 et la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine, la guerre règne de nouveau en Europe depuis 2022. Le Conseil de l’Europe a donc exclu la Russie de sa communauté, un signal fort qui n’effraie toutefois pas le dirigeant du Kremlin. «La confiance dans les institutions s’effrite, la polarisation s’accentue, le sentiment d’appartenance à une communauté en pâtit. Nous sommes au cœur d’une tempête», analyse Alain Berset.

Vous semblez très alarmiste. La situation est-elle si grave?
Nous vivons dans un monde où la démocratie est en danger. Les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle compliquent l’accès des citoyens à des informations fiables. L’Etat de droit est lui aussi en danger; de plus en plus, c’est la loi du plus fort qui prévaut. Dans le football, personne n’aurait l’idée de jouer sans arbitre et sans règles. Sur le plan politique, en revanche, on assiste à une escalade des jeux de pouvoir. C’est contre cela que nous voulons lutter.

Les démocraties ne sont-elles donc pas assez fortes?
Sur la durée d’une journée, nous ne remarquons pas de changement. Mais si l’on considère seulement les six derniers mois, avec le Groenland, l’enlèvement du président vénézuélien, la guerre en Iran, le monde se modifie à une vitesse incroyable. La pression sur la démocratie s’intensifie, des régimes autoritaires s’installent, les règles de la coexistence internationale sont bafouées. Ce n’est pas une bonne évolution et cela met en péril notre mode de vie et notre liberté. Rien ne basculera en trois mois mais, à long terme, nous devons rester vigilants.

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Le monde se modifie à une vitesse incroyable, la pression sur la démocratie s’intensifie
Alain Berset, secrétaire général du Conseil de l’Europe
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Sous pression, le premier ministre britannique, Keir Starmer, est venu accueillir son invité devant la célèbre entrée du 10 Downing Street.
Photo: Kurt Reichenbach


La responsable des médias, Heli Suominen, apporte le programme du lendemain à son supérieur. Il comporte 14 rendez-vous, un planning serré, où un simple retard de cinq minutes suffirait à bouleverser toute la journée, entre rencontres avec des ministres, ouverture de la session, réunions avec les commissions, entretiens. Notamment avec Oleg Borysov, de la chaîne ukrainienne Freedom TV. «Alors que je m’apprêtais à monter dans le train pour Strasbourg à Kiev, des bombes russes ont explosé, tuant 14 personnes, dont un enfant de 12 ans, raconte ce dernier. Ici, au Conseil de l’Europe, nous voyons que nous ne serons pas oubliés.» Les fondements d’une Europe pacifique se trouvent ici, en Alsace.

Si le Palais de l’Europe représente le siège du Conseil, le lieu de travail d’Alain Berset couvre toute l’Europe. Le programme de la semaine qui commence prévoit ainsi des rencontres à Londres, à Oxford, à Dublin et à Sarajevo. Rien qu’à Londres, il rencontre en une journée le premier ministre, le vice-premier ministre, la ministre des Affaires étrangères, le speaker du parlement et donne quatre interviews. «Ce que nous vivons actuellement dans le monde n’est pas normal, déclare Alain Berset. Nous ne devons pas nous y habituer et nous devons défendre nos valeurs partout.»

Une étape imprévue dans sa carrière

«Nous sommes très heureux d’avoir Alain parmi nous; grâce à ses contacts, il place le Conseil de l’Europe et son importance à l’ordre du jour des gouvernements et de la population», se réjouit la conseillère nationale bâloise Sibel Arslan, vice-présidente de la délégation suisse composée de 12 membres. Son collègue neuchâtelois Damien Cottier qualifie le travail de l’ancien conseiller fédéral d’une manière aussi claire que concise: «Excellent!» L’Assemblée parlementaire, composée de représentants des parlements nationaux, siège actuellement. Le passage d’Alain Berset du Conseil fédéral au poste de secrétaire général s’est produit spontanément fin 2023, il n’était pas prévu: «Après ma démission, j’avais d’autres projets. Mais l’occasion s’est présentée et le Conseil fédéral ainsi que la délégation parlementaire m’ont fortement soutenu.»

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De temps en temps, on me dit que cela ne marche qu’en Suisse. Je dois alors essayer de convaincre
Alain Berset, secrétaire général du Conseil de l’Europe
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Des herbes aromatiques poussent dans le jardin de la magnifique Villa Massol, à Strasbourg, qui s’étend sur 950 m2 et où il réside.
Photo: Kurt Reichenbach


Est-ce un avantage d’être Suisse à ce poste?
Etre Suisse présente des avantages et un inconvénient. Nous avons une grande expérience des compromis et de la manière de traiter avec nos adversaires politiques. J’aime citer l’exemple du groupe de musique Bundeshaus-Band. Des conseillers nationaux et des conseillers aux Etats de tous les partis y jouent ensemble. Dans de nombreux pays, ce serait inimaginable. L’expérience de cette cohésion est un énorme avantage. Quant à l’inconvénient, c’est que de temps en temps on me dit: «Oui, mais cela ne marche qu’en Suisse.» Je dois alors essayer de convaincre.

Vous êtes élu pour cinq ans, un second mandat est possible. Quels sont vos objectifs?
Que l’organisation fonctionne bien et puisse assumer son rôle en faveur de la démocratie, des droits de l’homme et de l’Etat de droit. Je souhaite également apporter un peu de l’esprit suisse, c’est-à-dire la coopération que nous cultivons chez nous, la recherche de compromis sans que personne se sente perdant. Cette fonction exige beaucoup d’énergie et un engagement total.

En tant qu’individu, on se sent à la merci du cours des choses. Pouvons-nous vraiment agir nous-mêmes?
J’appelle tout le monde à participer aux votations et aux débats démocratiques, à s’impliquer. La démocratie suisse jouit d’une grande considération. Moi aussi, j’admire la façon dont nous votons sur les sujets les plus complexes. Cela exige de chacun la volonté de s’intéresser et de s’informer. C’est précisément ce qui est déterminant dans une démocratie. Pour la Suisse, je souhaite que nous prenions un peu plus conscience du fait que ce qui se passe dans les pays voisins a aussi des répercussions sur nous. Nous allons mieux quand nos voisins vont bien.

Comment comptez-vous redonner des perspectives à la population?
Les gens attendent de nous que nous expliquions, que nous apportions calme et stabilité au système. On dit souvent de la Suisse qu’elle est ennuyeuse. Mais qui ne souhaiterait pas aujourd’hui un peu plus d’ennui?

Le souhait d’Alain Berset de voir un peu plus d’ennui ne se réalisera pas aujourd’hui. La prochaine réunion l’attend déjà et la prochaine crise ne manquera pas de se présenter. Il confie néanmoins: «Je suis très heureux, même si cette fonction est extrêmement exigeante. J’ai adoré être conseiller fédéral et j’adore ce que je fais maintenant.»

Un article de «L'illustré» n°18

Cet article a été publié initialement dans le n°18 de «L'illustré», paru en kiosque le 30 avril 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°18 de «L'illustré», paru en kiosque le 30 avril 2026.

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