Au départ, les critiques étaient éparses. Puis elles se sont intensifiées autour du Ministère public valaisan et de sa procureure générale Béatrice Pilloud. Le travail de la magistrate sur le dossier tragique de Crans-Montana suscite toujours plus de reproches, voire de dénonciations d’irrégularités. Les multiples signaux de laxisme, de complaisance, d’entorses au Code de procédure pénale, en plus de la communication lacunaire aboutissent aujourd’hui à des appels à la récusation de Béatrice Pilloud par des avocats. La question de son déssaisissement du dossier est désormais sur la table. Etat des lieux en 7 points.
Reproche maintes fois réitéré, la procureure générale Béatrice Pilloud, qui est le visage du Ministère public sur le désastre de Crans-Montana, n’instruit pas elle-même l’enquête pénale, malgré la gravité du dossier. Elle a confié l’instruction à un pool de quatre procureurs.
Contacté, le Ministère public n’est pas disponible pour donner les noms de ces magistrats et nous laisse un message automatique en retour. On sait seulement que la direction de la procédure est confiée à la procureure générale adjointe Catherine Seppey, tandis que Béatrice Pilloud elle-même n’est en charge que de la communication et des relations internationales.
Initialement, la situation était encore plus discutable. Béatrice Pilloud avait confié l’instruction exclusive à une jeune procureure, Marie Gretillat, procureure en titre depuis trois ans (procureure substitut auparavant) et n’ayant jamais instruit d’enquête en cette qualité jusque-là. Même très compétente, elle allait se retrouver seule pour traiter un dossier d’une ampleur sans précédent pour le canton. Ceci, dans un Ministère public où, à peine trois mois auparavant, une procureure s’était justement donné la mort après s’être retrouvée sans aide sur de très gros dossiers et dépassée par la tâche. Si bien que le choix initial de Béatrice Pilloud interrogeait: face au dossier capital de Crans-Montana, les profils les plus expérimentés n’avaient pas été mobilisés en priorité. Le signal d’un manque de sérieux a été maintes fois évoqué.
Il faut rappeler que le Ministère public du Valais dispose d’une direction centrale, que dirigent Béatrice Pilloud et l'adjointe Catherine Seppey. Les dossiers sont attribués par régions. L’affaire du bar «Le Constellation» relève de l’Office régional du Valais central, où travaillent 10 procureurs, dont Marie Gretillat. «Mais quand ce système a été mis en place, explique Jean-Luc Addor, avocat des victimes, la volonté était d’avoir une patronne qui prend elle-même en main les affaires sensibles et à grand retentissement. Cela relève clairement de la compétence de l’Office central et c'est dans son cahier des charges. Il n’est pas concevable qu’elle se limite à faire de la communication. Les Valaisans attendaient que Mme Pilloud prenne la direction de la procédure, ce qui n’empêche pas qu’elle se fasse aider face au nombre d’auditions qui seront menées.»
Béatrice Pilloud occupe ce poste depuis deux ans. Auparavant, elle a exercé comme avocate indépendante pendant 20 ans à Sion. Elle n’a elle-même jamais instruit une enquête pénale. «La question est de savoir si Béatrice Pilloud peut encore prétendre diriger l’enquête, et si elle ne le fait pas, que l’on m’explique à quoi cela sert qu’elle soit procureure générale. A la police valaisanne, un nouveau commandant est arrivé cette année, et face à la catastrophe, il a fait son travail», estime Jean-Luc Addor.
Depuis le drame du 31 décembre, la communication insuffisante de Béatrice Pilloud a interrogé, avant d'irriter. Au départ, il y a eu une retenue extrême. On voyait Béatrice Pilloud venir sur les plateaux de télévision sans apporter une seule réponse aux nombreuses questions des journalistes. Certes, il fallait respecter le temps de l’enquête.
Mais cela a valu au Ministère public valaisan d’être pris de vitesse dès les premiers instants. Par les Français, qui très vite ont communiqué publiquement sur les ressortissants français qui figuraient parmi les victimes décédées et blessées. Et par les Italiens, qui dans l’après-midi du 1er janvier, ont révélé le nombre de victimes pour la première fois, puis annoncé le 2 janvier que le parquet italien avait déjà interrogé des dizaines de personnes. Le Ministère public valaisan et la police se sont ressaisis et ont depuis publié des points sur l'enquête, ainsi que des informations sur l'identification des victimes décédées et blessées.
Mais le Ministère semble, depuis, à nouveau muré dans le silence. Sa non-réactivité face aux questions des journalistes interroge. A l’heure actuelle, l’adresse mail de Béatrice Pilloud renvoie un message automatique, disant qu’il sera traité dès que possible. L’adresse mail générique aussi, assurant qu’une réponse nous parviendra, mais seulement si nos questions n’ont pas entre-temps trouvé réponse par un autre canal ou si le Ministère n’y a pas répondu pour un autre média.
Du côté des avocats, Jean-Luc Addor s’étonne aussi: «On n’a toujours pas reçu de communication officielle au sujet du pool des quatre procureurs en charge, alors même qu’on est partie constituée.» Contacté, Me Romain Jordan, lui aussi partie constituée, indique également qu'il n'a pas les noms de tous les magistrats en charge.
Plus anecdotiquement, une source croit savoir que, depuis huit mois, Béatrice Pilloud effectue un CAS en communication, ce qui ne manque pas d’étonner dans le cas d’une juriste, cette formation se destinant plutôt aux communicants.
Une autre critique, venue des avocats des victimes, fait grand bruit après avoir été relayée par Léman Bleu. Le Parquet veut exclure les familles des victimes des auditions menées par la police, et Béatrice Pilloud a persisté et signé dans le TJ de la RTS du même jour. Les victimes ne pourront pas assister, par exemple, à l’audition du chargé de sécurité de la commune, un témoignage de la plus haute importance. Les avocats des victimes y voient une entorse à la loi. Inversément, les avocats des prévenus sont autorisés à assister aux auditions des victimes. Là aussi, le signal donné n’est pas favorable aux plaignants, qui légalement auraient le droit d’assister aux auditions.
Le motif de cette exclusion, à savoir le risque de fuites invoqué par Béatrice Pilloud, est loin de convaincre Jean-Luc Addor. «Les parties ont déjà accès au dossier.» Les avocats ont saisi le Ministère d’une demande de participer aux auditions. «Je n’ai pas reçu directement d’interdiction, puis j’apprends par la communication du Ministère hier que c’est interdit. Les auditions excluant les parties constituées risquent de devoir être refaites. Ce serait un travail de singe!», déplore l’avocat.
Le fait que Béatrice Pilloud n’ait pas jugé utile de mettre en détention provisoire le couple visé par l’enquête pénale sur la mort de 40 personnes, souvent brûlées vives, et les 116 blessés, dont de nombreux grièvement, a suscité de vives critiques. Cette approche molle tranche avec la fermeté attendue par les familles des victimes. Et avec le discours des Italiens, des avocats des victimes et d’une partie du public. Une impression de laxisme domine alors que le couple a tout loisir en théorie de coordonner ses réponses face à la police ou de fuir en France, qui n’extrade pas ses ressortissants.
Sur la RTS, le professeur de droit pénal Alain Macaluso a estimé qu’il était tout à fait concevable de placer en détention des suspects durant 24 heures, lors d’une arrestation provisoire, le temps des premiers interrogatoires.
«En Italie, ils auraient été arrêtés!», a déclaré l’ambassadeur d’Italie le 5 janvier lors d’une conférence de presse. «Si les Moretti mettent les voiles, alors Béatrice Pilloud peut démissionner le jour même, juge Jean-Luc Addor. Je pense que la crédibilité de l’enquête est sujette à caution.»
Des sources ont par ailleurs indiqué aux médias que la maison des Moretti serait surveillée 24h sur 24, une surveillance qui semble viser non pas à les empêcher de fuir, mais plutôt à les protéger contre des tiers. Là encore, le Ministère public ne répond pas à nos questions quant à la possible protection policière du couple Moretti, et ce depuis plusieurs jours. Dès lors, l'incertitude sur cette protection demeure et renforce l'impression d'ambiguité quant aux priorités.
Dans le même ordre d’idées, Jean-Luc Addor revient sur l’absence de perquisition de la commune, qui a elle-même remis les documents. Des méthodes qui inspirent peu confiance: «Dans une procédure pénale sensible, le Ministère public doit donner à la police un mandat de perquisition pour obtenir les dossiers de la commune, estime l’avocat. Les policiers doivent pouvoir aller chercher ces documents avant que la commune n’ait le temps de les trier.»
Pour l’avocat des victimes, une partie très importante du travail du Ministère public consiste à donner des moyens à la police de faire son travail correctement. «Un mandat de perquisition, un mandat d’arrêt, c’est le Ministère public qui les délivre à la police. S’il y a un risque de fuite et de collusion, il ne suffit pas pour les prévenus de publier un communiqué qui dit aux journalistes qu’ils ne vont pas fuir.» En effet, les époux Moretti ont envoyé, le 6 janvier, un communiqué où ils assurent qu'ils ne chercheront «d'aucune façon à (se) dérober», précisant qu'ils sont désormais représentés par la pénaliste genevoise Yaël Hayat, ainsi que Nicola Meier et Patrick Michod.
«Si on veut mener une procédure crédible aux yeux du monde, et que les gens cessent de parler des 'combines valaisannes', le seul moyen était d’utiliser des méthodes crédibles. Malheureusement, Béatrice Pilloud ne le fait pas», déplore ainsi Jean-Luc Addor.
Ce 7 janvier, une nouvelle maladresse du Ministère public a fait couler de l’encre. La police, sur demande de la procureure générale, a proposé aux familles des victimes trois avocats pour regrouper les plaintes. Sauf que l’un d’eux est le cousin de l’avocat de la partie opposée, à savoir la Commune de Crans-Montana. Lui et une autre avocate sont par ailleurs au Conseil de la magistrature, l’organe de surveillance de la justice.
Des éléments qui ont soit échappé au Ministère public et à la police, soit qui n’ont pas reçu l’attention requise de leur part. A nouveau, de vives critiques ont été émises par Jean-Luc Addor, Sébastien Fanti et Romain Jordan, les trois avocats qui sont déjà parties constituées pour les familles des victimes. D’après Léman Bleu, Sébastien Fanti a saisi le Bâtonnier valaisan «pour remettre de l’ordre». Ce dernier, Me Gonzague Vouilloz, parle d’«erreur» et de «naïveté». Ce 7 janvier, Béatrice Pilloud a reconnu qu'il s'agissait d'une «maladresse».
Par ailleurs, le site Insideparadeplatz, connu pour ses révélations au sujet de UBS, Credit Suisse ou encore Nestlé, a laissé entendre qu’il existerait des liens entre le mari de la procureure, le producteur de vins François Pilloud, et le restaurateur suspecté Jacques Moretti.
Toutefois, nous ne pouvons pas les confirmer à ce jour. Nous savons seulement que Jacques Moretti proposait un certain nombre de vins corses sur les cartes de ses restaurants, et qu’en juin, il aurait reçu une liste de 37 vins valaisans qu’on lui a sélectionnés afin qu’il en commande quelques-uns.
Selon une jeune témoin, les vins de François Pilloud et de son entreprise PaP Vins y figuraient, et il «est possible», mais non certain, qu’il en ait commandé. Toutefois, l’intéressé dément. «Pourquoi voulez-vous le savoir? Ce n’est pas mon client. Laissez-moi tranquille à présent», nous répond François Pilloud au téléphone. Nous n’avons pu le vérifier. En effet, les sites des restaurants des Moretti, à savoir Le Constellation, Le Vieux Chalet et Le Senso ont disparu d’internet, et leurs cartes de vins avec eux.
Un conflit d’intérêt entache l’historique récent de Béatrice Pilloud. En 2024, la procureure Rahel Brühwiler, en charge de l’affaire Dominique Giroud, avait accusé Béatrice Pilloud de partialité et lui avait demandé de se récuser, car cette dernière avait été l’avocate de l’épouse d’un encaveur lié à Dominique Giroud, d'après une enquête du «Temps». En juillet 2024, le Tribunal cantonal avait donné raison à Rahel Brühwiler, estimant que la récusation de Béatrice Pilloud «s'imposait», car «elle ne s’est pas contentée de diriger l’activité du Ministère public, mais elle s’est impliquée personnellement, au niveau opérationnel, dans la procédure, sans respecter le cadre légal».
Quant aux interrogations du site d’Insideparadeplatz sur le voyage annuel en Corse du gouvernement valaisan en septembre dernier, les liens avec les Moretti semblent clairement infondés. Même si c’est le lieu d’origine des propriétaires du «Constellation», leur implication semble inexistante dans l’organisation de ce voyage. Le conseiller d’Etat Mathias Reynard, qui connaît très bien la région pour y avoir une maison de famille, l’aurait organisé.
Au final, le nombre de maladresses et de signaux d’amateurisme émanant du Ministère public valaisan fait de plus en plus émerger l’idée d’un dessaisissement de Béatrice Pilloud, possiblement au profit d’un procureur externe au canton.
Pour Sébastien Fanti, la dernière affaire des trois avocats proposés aux victimes, y compris à celles que lui et ses confrères défendent déjà, est celle de trop. «Il faut que le Grand Conseil valaisan désigne un procureur extraordinaire hors du canton, afin qu'il soit saisi de cette affaire. Celui qu'il nous faudrait est Eric Cottier, l’ancien procureur général du canton de Vaud.»
«Le canton du Valais doit être placé sous tutelle de la Confédération, le temps que la lumière soit faite, estime un entrepreneur valaisan qui travaille dans la sécurité et qui a requis l’anonymat auprès de Blick. La Confédération doit reprendre la main et mener un audit fédéral indépendant des chaînes de responsabilité, clarifier les manquements, et mettre immédiatement en conformité les procédures de sécurité.»
«Il y a des gens qui demandent la démission du président de Crans-Montana. Il faut aussi poser la question de la démission de Béatrice Pilloud, estime Jean-Luc Addor. Quand on voit comment l’affaire a démarré sous sa direction, est-ce qu’on peut lui faire confiance pour garantir que l’instruction soit menée d’une manière impartiale et sans concession avec tous les moyens que la loi donne au Ministère public?»
Pour l’avocat, qui a été juge d’instruction pendant 10 ans, «la procureure générale est en train de ternir l’image des autorités de poursuite pénale valaisane, et donc du Valais, et du même coup de la Suisse».