«Des stéréotypes persistants et banalisés». Ce constat de Nicolas Gillard, avocat de l'étude Kellerhals Carrard mandatée par la Municipalité pour faire la lumière sur les comportements de sa police, résume en substance les grandes lignes des deux rapports présentés à la presse ce mercredi matin. Cinq mois après les révélations de messages racistes échangés sur WhatsApp, l'Exécutif communal présentait ses avancées dans la réforme de sa police. Dans un exercice de communication maîtrisé, les visages étaient fermés, le ton grave. Au-delà les discriminations racistes déjà documentées, les témoignages dressent le tableau d'un climat «hostile et méprisant envers les femmes.»
«Pas de grandes annonces aujourd'hui en termes de réforme», lance d'emblée Grégoire Junod, syndic de Lausanne. Après un rapide rappel des faits, il laisse la parole aux avocats. Leur mandat, précisent-ils, ne portait pas sur «la réalisation d'une enquête, ni d'un audit, ni sur la formulation de recommandations». Leur objectif était de «mettre en place un espace d'écoute externe et anonyme» au sein du corps de police. Avec la libération de la parole en ligne de mire, trois «outils» ont été instaurés: le premier, un formulaire en ligne – 14 personnes l'ont utilisé –, des entretiens avec «une petite dizaine de personnes» et, enfin, une ligne téléphonique, qui n'a reçu qu'un seul appel. Voilà pour la méthode.
Des «personnes bien de chez nous»
Quels sont les résultats? «Les témoignages ont révélé que des stéréotypes liés à la religion et à l'origine demeuraient persistants et banalisés et que des pratiques de promotion étaient perçues comme opaques ou influencées par des logiques de copinage», liste l'avocat Nicolas Gillard.
Dans le rapport, on peut, par exemple, lire que l'expression «personne bien de chez nous» est fréquemment employée par opposition aux formules «personnes noires» ou «personnes arabes». Des propos discriminatoires qui sont également tenus «sans gêne» en présence même des personnes concernées. Le document révèle aussi que, selon les témoignages, «les dealers ne sont jamais violents», mais que «certains policiers cherchent à les pousser à bout et à les humilier».
Après un racisme, un sexisme systémique?
Si, jusqu'alors, l'attention s'était focalisée sur les dérives racistes de la police lausannoise, ce sont les témoignages sur les discriminations envers les femmes qui ont occupé l'espace, ce mercredi matin. Dans les entretiens, «on nous a beaucoup parlé du rôle des femmes, confie l’autre avocate du cabinet, Cendrine Rouvinez. Et ce n'est pas seulement des policières: des hommes nous ont parlé de dynamiques qui pouvaient rendre le quotidien des policières hostile ou difficile au sein du corps de police.»
Les témoignages mettent en lumière du sexisme. La discrimination commence dès l'école de police: «Les femmes policières seraient très sexualisées et ce dès leur entrée comme aspirantes à Savatan.» Les remarques à connotation sexuelle seraient la norme dans un établissement où «certains policiers chercheraient à voir leurs photos et à entrer en contact avec elles sur les réseaux sociaux».
Un «sujet connu depuis 2023 par la Municipalité»
Une différence de traitement entre hommes et femmes ressort également du rapport. Si un problème survient avec une femme, il est plus facilement remonté à la hiérarchie; pour les hommes, «des situations similaires sont réglées de manière informelle», peut-on encore y lire.
Ces questions de sexisme ne sont pas nouvelles pour le syndicat des fonctionnaires de police (AFPL). Contacté par Blick, son président, Cyril Portmann, évoque un «sujet connu depuis 2023 par la Municipalité». Au niveau syndical, on regrette que «ces personnes-là n'aient pas eu suffisamment confiance en nous pour venir nous en parler directement». Le président juge à ce propos «particulier, voire regrettable» qu'une étude d'avocats ait été mandatée pour réaliser ce travail de récolte de témoignages. «Nous prenons néanmoins acte de ses conclusions», indique-t-il, Et d'ajouter: «Nous souhaitons désormais travailler à renouer le dialogue afin de construire l'avenir de manière positive et proactive.»
«Les cadres reconnaissent une crise»
Le deuxième rapport présenté ce mercredi repose sur une méthodologie différente. André Duvillard, l'expert mandaté pour réformer la municipale, a mené des entretiens avec «la totalité des cadres supérieurs de la police», ainsi que des discussions avec des membres extérieurs au corps. Son premier constat: la police municipale n'a pas suivi l'évolution sociétale des vingt-cinq dernières années et est «restée un peu figée dans son organisation du 20e siècle, affirme-t-il. Les cadres de la police reconnaissent qu'elle traverse une crise, ajoute-t-il, et c'est déjà important.» Il souligne d'emblée que les deux rapports ne se contredisent pas et mettent en lumière des phénomènes similaires, preuve, selon lui, qu'il soulève «les bonnes questions».
Pas «besoin» d'être respectueux
André Duvillard a passé au crible six «dimensions» du corps de police: la gouvernance, les processus de travail, les structures, la culture d'entreprise, la formation, le recrutement et la sélection des cadres. Il donne un exemple: à Lausanne, les policiers qui interpellent des individus ne sont pas les mêmes que ceux qui les auditionnent par la suite.
«Ce qui est extrêmement important, c'est que le policier qui se trouve ainsi confronté à la personne qu'il a interpellée devra agir dans le respect pour obtenir les informations dont il a besoin.» Et d'ajouter: «Ça paraît simple, mais ça manque aujourd'hui.» Concrètement, cela signifie qu'aujourd'hui, les policiers qui interpellent des personnes n'ont pas «besoin» d'être respectueux, puisqu'ils ne se retrouveront pas face à ces mêmes personnes lors d'audition.
Lignes rouges déontologiques
L'expert tire par ailleurs trois axes de travail de ses observations. Premièrement, prioriser et analyser les missions de la police, et éventuellement les redéfinir. Deuxièmement, définir des lignes rouges déontologiques. «Il faut aujourd'hui définir des valeurs communes qui soient comprises par tous les policiers pour renforcer leur posture déontologique», explique-t-il. Enfin, «s'attaquer à la structure»: évaluer si l'organigramme doit être remanié.
Bien que les questions de sexisme ne soient que peu présentes dans son rapport, André Duvillard se dit «à moitié surpris» du constat tiré par les deux avocats. La place des femmes dans la police a toujours été compliquée, et des «changements doivent intervenir», ajoute-t-il. «On doit aujourd'hui promouvoir les femmes. Elles sont environ 30% dans les écoles, on doit leur donner la place qu'elles méritent.»
Une «réforme qui s'inscrit sur la durée»
Mais alors, quelle suite? «Des «focus group avec les policiers auront lieu dès la semaine prochaine, afin de recueillir leur ressenti mais aussi leurs pistes de réflexion», éclaire André Duvillard. «Car pour une réforme qui s'inscrit sur la durée, insiste-t-il, il faut avoir l'adhésion d'un maximum de personnes, de la base au sommet de la hiérarchie.»
Pour la Municipalité, l'enjeu est que les problèmes soient aussi perçus par ceux qui en sont à l'origine. «Ce qui est important, c'est que tout le monde arrive au même diagnostic», abonde Pierre-Antoine Hildbrand, municipal PLR de la Sécurité. Une confiance est aussi à retrouver entre police et responsables politiques: le rapport du cabinet Kellerhals Carrard pointe «une perte de confiance envers la Municipalité». Un sentiment partagé également par le président du syndicat des forces de l'ordre lausannoises.
«Nous continuerons de communiquer de manière transparente», assure Pierre-Antoine Hildbrand, le tout dans un «horizon temporel de plusieurs années». Car «changer les mentalités et le regard des policiers sur leurs pratiques, ce n'est pas quelque chose qui se fait en un jour», conclut-il.