«Quentin présent»: dans la nuit de ce mardi 17 à ce mercredi 18 février, des militants néonazis ont tagué ces deux mots sur les murs de l'Espace autogéré de Lausanne, lieu associatif s'identifiant comme antifasciste. Un geste qui s'inscrit dans une vague d'actions coordonnées à travers l'Europe en hommage à Quentin Deranque, jeune militant identitaire de 23 ans, mort samedi à Lyon des suites de coups reçus le jeudi soir – le même jour qu'une conférence de l'eurodéputée Rima Hassan (La France insoumise). Ses agresseurs n'ont pas encore été identifiés.
Dans la nuit de mardi à mercredi, une dizaine de militants cagoulés se sont rassemblés devant l'Espace autogéré de Lausanne si l'on croit les images partagées sur les réseaux sociaux. Ils ont vraisemblablement d'abord recouvert de noir le grand drapeau palestinien affiché sur la façade, avant de tracer leur hommage à Quentin et d'ajouter deux symboles récurrents des mouvements d'extrême droite: une croix celtique et le sigle «SS». Le groupe a ensuite posé devant le mur en allumant des fumigènes, des images aussitôt relayées sur le canal Telegram «Active Club Romandia». Les Active Clubs sont des groupuscules d'extrême droite en plein essor en Suisse romande, qui recrutent notamment dans les milieux des sports de combat, MMA en tête.
Contacté par Blick, l'Espace autogéré a refusé de commenter l'incident, invoquant «des questions de sécurité envers les camarades». De son côté, la police municipale lausannoise indique n'avoir reçu aucun signalement, mais avoir «constaté» les tags. «Dès lors, aucune intervention de police ni interpellation n'a eu lieu dans ce cadre», précise un porte-parole. «A l'heure actuelle, aucune plainte n'a été déposée, ajoute le chargé de communication. Des investigations sont en cours. La situation est néanmoins suivie par nos services.»
La mort de Quentin Deranque a déclenché une onde de choc politique et médiatique en France, suscitant des réactions sur l'ensemble de l'échiquier politique. L'enquête judiciaire est en cours pour déterminer les circonstances exactes de ce drame, tandis que la question de la violence politique s'invite avec force dans le débat public.
Un débat déjà ancré en Suisse romande
L'actualité française résonne avec un débat politique qui couve déjà en Suisse romande. En effet, au Grand Conseil vaudois, un ping-pong d'interpellations s'était engagé entre droite et gauche bien avant la mort de Quentin Deranque.
Dernier fait en date: le 3 février dernier, le député PLR Jean-Daniel Carrard interpellait le gouvernement sur la montée de «l'extrême gauche radicale». Une manière de répondre à l'élue d'Ensemble à gauche Mathilde Marendaz qui avait dénoncé, elle, le «développement du fascisme» dans le canton.
La fabrique d'un martyr
L'action menée cette nuit en plein cœur de Lausanne illustre un phénomène qui dépasse les frontières françaises: la récupération du drame par l'extrême droite européenne et la fabrication d'un martyr autour de la figure de Quentin.
Pour Oscar Mazzoleni, politologue à l'Université de Lausanne et spécialiste de l'extrême droite, un parallèle s'impose avec la mort de Charlie Kirk aux Etats-Unis: «Comme dans ce cas, il y a un écho à l'international. C'est une fenêtre d'opportunité pour ces groupuscules, qui peuvent acquérir une visibilité en rebondissant sur cette actualité.»
En quête d'exposition, ces mouvements trouveraient dans la mort de ce jeune militant une double ressource. «Cela permet de se présenter et de se positionner en victime», analyse le chercheur. Un discours qui dépasserait la simple mise en martyr.
Oscar Mazzoleni y voit un double mécanisme: «D'un côté, une montée en généralité autour d'une figure qui incarne le mouvement. De l'autre, le renforcement d'une rhétorique victimaire ancrée dans leur idéologie de fond.» Celle d'hommes qui se perçoivent comme les laissés-pour-compte d'une société qui «mettrait les minorités avant la majorité» et les abandonnerait au nom du wokisme. «La thématisation de la mort violente de ce jeune est un prolongement de leur vision idéologique», affirme-t-il.
Un contexte favorable
Le spécialiste replace l’action lausannoise de la nuit dernière dans un climat de tensions plus large. «Le contexte est favorable à ce type de groupuscules, dont le discours est en partie légitimé par l'actuelle administration américaine», observe-t-il.
«On a longtemps cru que le clivage idéologique et l'affrontement physique étaient deux choses bien distinctes. Aujourd'hui, on en doute davantage», regrette le chercheur. L'importation de l'affaire lyonnaise en Suisse romande n'a, à cet égard, rien de surprenant. «C'est un élément clé de ces groupes d'être organisés en réseaux, et pas uniquement à l'échelle locale», souligne Oscar Mazzoleni.
LFI épinglée
Dans l'Hexagone, La France insoumise (LFI) se retrouve sous le feu des projecteurs. Le parti est mis en cause par le gouvernement et l'extrême droite dans la mort de Quentin Deranque, en raison notamment du passé de son sénateur Raphaël Arnault: avant d'être élu, ce dernier avait fondé La Jeune Garde, collectif antifasciste aujourd'hui dissous. Un de ses assistants figure parmi les personnes interpellées.
La section suisse du parti a de son côté réagi à la demande de Blick. «Nous condamnons fermement les dégradations néonazies commises à Lausanne et toute tentative de récupération politique de ces actes», déclare Julie Salumu, co-cheffe de file, qui juge ces «inscriptions racistes et intimidantes» révélatrices d'une menace «bien réelle, y compris en Suisse».