Qui a tué Quentin, ce jeune militant identitaire, proche de l'extrême droite, décédé à 23 ans à Lyon d'une commotion cérébrale dans la soirée du samedi 14 février? Et surtout, quelles sont les circonstances de l'affrontement qui a opposé, quelques jours plus tôt, en marge d'une conférence de l'activiste et députée européenne Rima Hassan à Sciences Po Lyon, des «antifas» à des jeunes venus s'opposer à la présence de l'égérie du soutien à la cause palestinienne, dénoncée par certains pour ses liens présumés avec le Hamas et pour sa dénonciation d'Israël depuis l'attaque terroriste du 7 octobre 2023 contre l'Etat hébreu?
Ces deux questions sont liées. Et elles sont brandies, depuis ce week-end, par une bonne partie de la droite française pour dénoncer le climat de violence et les risques de «guerre civile» que ferait peser sur le pays la gauche radicale, dont «La France insoumise» (LFI) de Jean-Luc Mélenchon est la principale composante. Quentin, 23 ans, est en effet mort samedi après une violente agression survenue jeudi 12 février en marge d’une conférence de l’eurodéputée LFI Rima Hassan à l’Institut d’études politiques (IEP) de Lyon.
Enquête ouverte
Le parquet de Lyon a ouvert pour cela une enquête «du chef de coups mortels aggravés, en plus des violences aggravées par trois circonstances» – «réunion, usage d’arme et mis en cause dont le visage est dissimulé». Tandis que l'avocat de la famille du jeune homme affirme que celui-ci est tombé dans un «guet-apens méthodiquement préparé», tendu par «des individus organisés et entraînés, en très large surnombre et armés, pour certains le visage masqué, ayant effectué des repérages préalables et disposant a priori de complicités».
Retour sur les faits. Et sur ce qui a précédé, depuis des mois, l'affrontement survenu à Lyon, dans lequel «une trentaine d'antifas» auraient pris à partie un groupe de jeunes de la mouvance identitaire venus protester contre ce qu'ils estimaient être un rassemblement pro-Hamas, à l'invitation d'une école (Sciences Po) dominée, selon eux, par les tenants de l'islam radical.
Premier point: la gauche radicale française est, en particulier depuis l'assaut du Hamas du 7 octobre 2023, accusée de défendre un antisémitisme violent, attitude symbolisée par «les mains rouges» placardées dans plusieurs campus universitaires, ainsi qu'à Sciences Po Paris. Pour l'extrême droite et pour tous les mouvements de défense de la cause d'Israël dans sa guerre à Gaza, Rima Hassan porte, dans ce contexte, une responsabilité écrasante. Agée de 33 ans, élue députée européenne en juin 2024 sur la liste LFI, cette Franco-Palestinienne dont la famille est originaire de Syrie – son père était mécanicien dans l'armée de l'air du dictateur Hafez el-Assad – a, dès lors, besoin d'être protégée dans ses déplacements à travers la France. Un service d'ordre l'accompagne donc, parfois renforcé par des éléments de «La Jeune Garde», le mouvement antifa mis en cause dans l'enquête lyonnaise. Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nunez, a affirmé dimanche soir que «manifestement, c’est l’ultragauche qui était à la manœuvre».
Une accusation ancienne
Second point: l'accusation selon laquelle la gauche radicale française peut conduire le pays à la guerre civile n'est pas nouvelle. «Pourquoi Jean-Luc Mélenchon est-il accusé de vouloir le chaos?» titrait déjà, en mars 2023, le site Huffington Post. Motif: les propos d'Emmanuel Macron, selon lesquels le «réel projet politique mené par La France insoumise» consiste à «délégitimer l’ordre raisonnable». La température politique est montée d'un cran ces jours derniers lorsque LFI a été classée par le ministère de l'Intérieur à l'extrême gauche. Mélenchon, déjà en campagne pour la prochaine présidentielle, s'est aussitôt insurgé, réaffirmant son attachement aux valeurs républicaines et rappelant son score au premier tour de la présidentielle 2022, qui l'avait vu arriver en troisième position avec 21,95 % et 7,7 millions de suffrages. 440 000 bulletins seulement le séparaient de Marine Le Pen.
Troisième point, crucial pour comprendre l'écho national donné à la mort de Quentin : la possibilité d'une victoire d'un candidat du Rassemblement national à la prochaine présidentielle ne peut plus être écartée. Avec, si cela arrive, le risque d'une brusque détérioration du climat public, en particulier dans les banlieues. Tous les plus grands responsables de la droite ont donc sauté sur l'occasion pour dire leur inquiétude. Marine Le Pen, en attente de son jugement en appel le 7 juillet pour « détournement de fonds publics du Parlement européen », a évoqué un acte criminel d'une violence inouïe. Bruno Retailleau, tout nouveau candidat à l'Élysée pour Les Républicains, a dénoncé « l'extrême gauche qui tue ».
Niveau élevé de violence politique
«Il y a un niveau élevé de violence politique en France», s'inquiète le politologue Pascal Perrineau. Tandis que Jean-Luc Mélenchon, tout en exprimant sa sympathie à la famille de Quentin et en affirmant que LFI n'a rien à voir là-dedans, revendique toujours sa stratégie de conflictualité: «Celle-ci part de l’idée que c’est par le conflit que l’on découvre un autre aspect de la réalité et donc la nécessité de l’alternative. Elle est productrice de conscience. Mais personne n’a dit que la production de conscience devrait déboucher sur la violence révolutionnaire. Elle doit déboucher sur de la radicalité politique, ce qui n’est pas synonyme de violence révolutionnaire», avait-il expliqué à «La Revue des Deux Mondes».
A 23 ans, Quentin fréquentait des paroisses traditionalistes. L'Action française de Lyon, un mouvement royaliste, le présente comme l'un de ses anciens membres. Sa présence sur place, aux abords de Sciences Po, s'expliquait par la volonté de ne pas laisser les antifas et LFI occuper ce campus. Et après? L'historien de la politique Jean Garrigues avoue lui aussi son inquiétude à trois semaines des élections municipales des 15 et 22 mars: «Il faut rester vigilant face à la banalisation de la violence», expliquait-il après les débordements des «Gilets jaunes» en 2018-2019. «Sa montée est le symptôme d'une société en crise qui se défie des pouvoirs, avec une spécificité: la crise de la démocratie représentative, cette défiance particulière envers les élus, ce hiatus entre ceux qui représentent le peuple et les citoyens.»
Le cas particulier de Lyon
Reste la particularité de Lyon. Dans cette métropole où l'ancien patron de l'Olympique lyonnais, le club de foot, est candidat à la mairie, droite et gauche radicales se livrent une guerre sans merci depuis plusieurs années. Plusieurs groupuscules d'ultra-droite et d'ultragauche y ont été dissous. Des militants identitaires avaient, en octobre 2022, participé à une rixe à la sortie d'une discothèque et avaient asséné six coups de couteau à un jeune d'origine maghrébine. C'est à la suite de ces rixes que l'actuel député LFI du Rhône Raphaël Arnault avait créé «La Jeune Garde», une organisation se qualifiant «d'ennemi direct» de l'extrême droite, dissoute en juin 2025 par les autorités.