«Les noirs sont des voleurs»
Il révèle avoir subi du racisme pendant des années dans une chaîne de magasins suisses

Un Suisse d’origine brésilienne assure avoir vécu des propos racistes, à plusieurs reprises, au sein de son entreprise de commerce de détail. Il a quitté le groupe suisse en 2024, déçu par le manque de soutien et de prise en charge.
Rafael affirme avoir subi des propos discriminatoires dans une grande chaîne d'alimentation suisse (Illustration).
Photo: Shutterstock
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Solène MonneyJournaliste Blick

Le racisme au travail peut se manifester de manière insidieuse et dévastatrice. Rafael*, un trentenaire d’origine brésilienne vivant dans la région de Bienne, en a été victime. En tant que gérant dans l'une des plus grandes entreprises suisses d'alimentation, il a été confronté aux propos choquants de sa cheffe de vente. Le Suisse ne souhaite pas révéler publiquement le nom du magasin discounter présent dans toutes les villes helvétiques.

En 2021, lors d’une rencontre, la cheffe de vente lui aurait lancé: «Les noirs sont ceux qui volent la marchandise.» Rafael, horrifié, lui répond que les images de surveillance ne montrent pas cela. Mais la cheffe persiste: «Ils sont trop malins pour qu’on les choppe.»

Ce n’est que l’un des nombreux incidents discriminatoires qu’il affirme avoir vécus jusqu’à son départ fin 2024. L’accusée nie en bloc ces propos, mais Rafael ne se laisse pas faire et veut dénoncer les propos racistes des supérieurs hiérarchiques.

«Des postulations d'Africains?»

Un autre épisode survient lorsque la cheffe de vente envoie par message en allemand au responsable des produits frais que Rafael est un «connard qui parle français». Rafael est blessé et ne comprend pas, car il parle couramment les deux langues. Il y a aussi ces fois où elle vient lui demander s'il connait des postulants. Ce sont systématiquement des personnes noires, sous-entendant qu'ils sont tous liés ou de la même famille.

Cependant, ce qui le choque le plus reste une réunion sur le recrutement, où le responsable régional, leur supérieur hiérarchique, pose une question pour le moins étrange: «Est-ce qu’on reçoit des postulations d’Africains?» La cheffe de vente, sans aucune gêne, répond qu'à Bienne, les candidatures viennent de personnes originaires d'Albanie, et à Bâle, de «ic», en référance aux noms de famille des Serbes.

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Les entreprises doivent prendre position contre le racisme et ne pas tolérer de tels comportements chez leurs cadres
Rafael* dénonçant le racisme dans une chaîne de magasins d'alimentation
»

Mais lorsqu’il est question des Africains, elle mime une démarche lente, un stéréotype des temps coloniaux. Rafael, choqué, explique que le responsable régional lui a demandé de «se calmer», mais n'a pas été plus loin.

Dénoncé au RH, mais...

Ne supportant plus ces comportements, Rafael dénonce les faits aux ressources humaines. Mais son entretien en septembre 2024 se révèle être une nouvelle déception. Dès qu’il commence à parler, la responsable RH l’interrompt sèchement: «Je ne suis pas noire, je ne peux donc pas comprendre.» Pour Rafael, ces mots montrent un manque total d’empathie. «J'étais frustré. A la fin, j'avais l'impression d'être le fautif.»

Le responsable régional, présent à l'entretien, minimise l’affaire. Il affirme qu’il a «toujours entendu des propos comme ça, certains sont justes, d’autres pas», comme s’il légitimait l’inacceptable.

L'entreprise se défend

Interrogée par Blick, la chaîne de magasins suisses confirme que des entretiens RH ont bien eu lieu avec les supérieurs hiérarchiques. «Les membres du personnel impliqués ont été entendus séparément et ont pu exposer leur point de vue sur les événements. Les déclarations ont été consignées et analysées.» De son côté, la cheffe de vente persiste et «réfute fermement les accusations». Etonnamment, l'entreprise précise que celle-ci est «aussi issue de l'immigration». L'insulte par message? Une erreur du traducteur selon les informations rapportées à Blick.

«
Nous n'acceptons aucune forme de discrimination ou d'exclusion
Le porte-parole de la chaîne de magasins accusée
»

La cheffe de vente est toujours en poste au même endroit. Le discounter suisse, de son côté, dit lutter avec fermeté contre la discrimination. Il se félicite de travailler avec des personnes de plus de «90 nations et issues de cultures très diverses». Le groupe indique ne tolérer aucune forme de discrimination et d'exclusion et dit sensibiliser ses employés.

Rafael claque la porte

Après près de dix ans de service, Rafael quitte l’entreprise à la suite de l'entretien décevant. «C’était devenu insupportable», confie-t-il. Malgré des demandes de mutation, il n'a pas été soutenu. Rafael a entamé une thérapie, débutée avant son départ. «C’est ça qui m’a aidé à remonter la pente.»

Aujourd’hui, il se pose des questions. «Ça fait 20 ans que je suis en Suisse, j’y ai étudié, je parle français et allemand, j’ai des amis suisses. Ma femme l'est aussi. Et pourtant, j’ai dû vivre ça.» Il espère que son témoignage fera réfléchir les entreprises sur leur responsabilité face au racisme, et qu'elles agiront fermement pour protéger leurs employés de ce fléau.

Rafael a retrouvé un emploi ailleurs, mais son message reste clair: «Les entreprises doivent prendre position contre le racisme et ne pas tolérer de tels comportements chez leurs cadres. Il ne faut pas qu’on devienne les bourreaux alors qu’on dénonce des faits graves.» Pour rappel, la discrimination raciale n'est pas une opinion, mais un délit sanctionné par le Code pénal suisse, avec une peine pouvant aller jusqu'à trois ans de prison.

* Nom d'emprunt

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