A quel moment précis commence notre propre histoire? A la naissance? A la rencontre de ses parents? Ou bien plus tôt encore? Marina Vidovic ne s’était jamais posé la question, acceptant sa vie comme une évidence. Jusqu'à ce qu’une découverte ne fasse voler ses certitudes en éclats.
Blick la rencontre dans un café du Niederdorf, à Zurich. Ses boucles brunes encadrent un visage serein. A 33 ans, elle publie «Richtig im falschen Leben: Von Zufall und Herkunft» (En français: «Etre juste dans une vie qui ne l'est pas: hasard et origines»). Dans cet ouvrage, elle livre un récit intime sur sa famille, sa quête d’identité et le séisme provoqué par les erreurs d’une clinique de procréation assistée.
Marina Vidovic grandit en Thurgovie auprès de sa sœur aînée, Kristina. Leurs parents, Miluska et Tomislav, ont immigré de Serbie. Ses premiers souvenirs sont ceux des étés passés au pays: «Tels des oiseaux migrateurs, nous reprenions chaque année la route du pays d'origine de mes parents», écrit-elle dans son livre. Elle revoit sa grand-mère l’accueillant en larmes, elle ressent l'odeur du café dans la petite cuisine et des fleurs du jardin.
Les deux sœurs sont nées d'une insémination artificielle. Celle-ci a été réalisée dans une clinique autrichienne spécialisée dans la procréation assistée, sous la houlette du médecin Herbert Zech. Dans cette famille, le fait que leurs parents aient suivi cette voie n'était un secret pour personne: on en parlait ouvertement.
«Tu es et tu resteras ma sœur»
Un premier choc survient en 2009 avec le décès de son père, emporté par une tumeur cérébrale. Quelques années plus tard, un second séisme ébranle la famille: Kristina, sa sœur, découvre que son groupe sanguin ne concorde pas avec celui de ses parents. Un test ADN confirme l'impensable: Kristina n’a aucun lien biologique avec eux. Un embryon a été échangé à la maternité.
«Je me souviens avoir dit à ma sœur: 'Ça ne change rien. Tu es et tu resteras ma sœur'», confie aujourd’hui Marina Vidovic. «Quand on n’a pas vécu ça soi-même, on peut difficilement comprendre ce que ça fait.» Alors que la famille tente de digérer cette terrible nouvelles, une autre révélation vient tout ébranler: Marina est elle aussi concernée. L’ovule de sa mère a été fécondé par le sperme d’un inconnu.
Poursuite contre la clinique
«Mon existence reposait sur un mensonge», écrit Marina Vidovic. «Toute ma vie me semblait soudainement factice.» L’homme qui l’a élevée n’était pas son père biologique. Le fait qu'il ne soit plus là rend la situation plus complexe. «Ne plus pouvoir en parler avec lui, l’homme le plus important de ma vie, a été le plus difficile.» Elle se console toutefois d'une chose: «Il est mort en étant convaincu que nous étions ses filles biologiques.»
Marina, contrairement à sa soeur, conserve un lien biologique avec sa mère. Mais le doute s’installe: qui est-on quand une pièce du puzzle manque?
La famille entame alors un long marathon judiciaire contre la clinique. L'établissement s'avère incapable de fournir l'identité des parents biologiques, ni d'expliquer ses défaillances. En 2018, la procédure judiciaire se solde par un accord à l'amiable et une indemnisation financière, mais le mystère demeure. «Quand on ignore d’où l’on vient, on ne cherche pas seulement des proches, on se cherche soi-même», explique-t-elle. Elle se souvient avoir observé des visages inconnus dans la rue, à la recherche de similitudes.
Se rapprocher les uns des autres
L'écriture devient alors une façon pour elle d'aborder ces questions. «L’écriture m’a permis d’assimiler les événements et de faire la paix avec mon histoire.» Ce processus l’a menée à une certitude: si la parenté est biologique, l’appartenance, elle, est un choix de chaque instant. «Ma mère n’a jamais fait de différence entre nous. Si ces épreuves ont changé quelque chose, c’est qu’elles nous ont encore plus rapprochées. »
Malgré tout, le désir de connaître ses origines n’a cessé de la hanter, même si elle l’a longtemps vécu comme une trahison envers son père défunt. Ces questions ne la lâcheront jamais.
Après des années de recherche, elle retrouve finalement son père biologique. Leur première rencontre remonte à de cela quelques mois seulement. Aujourd’hui, ils sont toujours en contact.
Le droit de savoir
A travers l'ouvrage de sa vie, Marina Vidovic milite pour un droit fondamental: celui, pour tout enfant issu de la procréation médicalement assistée (PMA), de connaître ses racines biologiques. «Je ne souhaite à personne de vivre avec ces questions sans issue. Chacun devrait avoir la liberté de choisir s’il souhaite connaître ou non la vérité, mais cette option devrait exister.»
Aujourd’hui, elle contemple son parcours avec une nouvelle philosophie. Son histoire a peut-être commencé bien avant sa naissance, avec le départ de ses parents pour la Suisse et les multiples hasards qui ont jalonné leur route. «Le simple fait d’être là aujourd'hui est un cadeau immense», conclut-elle.