Rencontrer Isabelle Adjani, c’est plonger dans son regard d’un bleu intense et écouter son verbe précis. Il dit ses maux, à demi-mot parfois, et ceux du monde, haut et fort. Il exalte ses contemporains, de Salman Rushdie à Gisèle Pelicot.
Jeudi dernier, au matin, le tocsin de l’info rappelait que la star avait des démêlés avec le fisc. Jeudi soir, elle est apparue aux Césars, demandant à tous les hommes dans la salle de se lever et de faire du bruit pour toutes les femmes victimes de violences – «toutes les violences» –, rappelant notamment le sort des Iraniennes et des Afghanes.
Moment suspendu, saisissant. Bouleversant. Qu’elle évoque l’amour des siens, ses combats ou partage ses déboires amoureux, Isabelle Adjani est entière. Nous l’avions déjà rencontrée à Genève en 2018. Comment ne pas la retrouver? La star française, au chevet d’un être cher, fut empêchée.
Qu’importe la distance, elle a trouvé le temps nécessaire afin d’évoquer les livres à l’occasion de sa venue à Morges, le 12 mars, dans Les murmures de l’âme, un choix de textes lus. Il n’y a jamais chez cette artiste, entrée à 17 ans à la Comédie-Française, la volonté d’épater l’autre, mais celle d’apporter de la compréhension dans le partage.
Au Théâtre de Beausobre, sous la houlette des Rencontres 7e art Lausanne et du Livre sur les quais, elle lira des autrices et des auteurs qu’elle a aimés, connus parfois, comme Marguerite Duras ou Françoise Sagan. Les livres? Ils l’ont aidée à se construire, à fuir une éducation répressive. «Apprendre à lire, c’est allumer du feu; toute syllabe épelée étincelle», écrivait Victor Hugo. Elle a commencé à 5 ans et n’a jamais cessé depuis. Passionnément.
Isabelle Adjani, vous venez au Théâtre de Beausobre, le 12 mars prochain, lire Les murmures de l’âme. Que signifie pour vous cet exercice?
Pour créer Les murmures de l’âme, Valérie Six, la productrice, et moi-même nous sommes tournées vers des auteurs dont les textes font écho aux réalités du féminin – sa condition, son exception –, de la toute jeune fille à la femme. Il y a aussi mon amour des mots à travers mes choix, ceux qui font respirer la liberté à travers l’écriture. J’ai découvert la «lecture» en tant qu’acte artistique depuis une dizaine d’années. Il m’était relativement étranger, pas en tant que spectatrice, mais plutôt comme comédienne. J’ai ressenti là un plaisir nouveau. Je lisais du Racine, ou encore du Duras… ce fut une révélation.
Que se passe-t-il entre vous et la salle?
Dans une lecture au théâtre, l’actrice émerge du noir, va vers la lumière, sans décor ni personnage à jouer, dit les mots des autres, des textes, de telle façon que des images soient créées. Des images mentales projetées devant les spectateurs. Alors, la voix de l’acteur devient son corps. Et c’est le spectateur qui fait le spectacle visuel. Il n’a lieu que dans sa tête; il est unique pour chacun. Quand c’est réussi, il n’y a plus que de la musique, du silence, de la présence et ce que les mots peuvent déclencher dans l’imagination. En cela, je parle de «co-réécriture». Tout est dans la nuance. Rien ne me rend plus heureuse que de rendre des mots silencieux ou de rendre des silences signifiants. Marilyn était capable de ça. Dans le film The Misfits, c’est éclatant (Les désaxés de John Huston, 1961, ndlr).
Le thème de l’amour est très présent dans ces textes. Quelle amoureuse êtes-vous?
Qu’y a-t-il d’autre que nous désirions plus présent et jamais moins dans l’existence? Amour, amour… Je vis la solitude depuis des années, je n’ai pas d’amour dans ma vie, mais je suis pleine d’amour pour mes enfants, déjà grands adultes bien sûr (Barnabé Nuytten, 47 ans, et Gabriel-Kane Day-Lewis, 31 ans, ndlr), et pour les êtres qui me sont précieux pour croire à la vie.
Comme Françoise Sagan, dont vous lisez Lettre d’adieu, avez-vous écrit ou reçu des lettres de rupture en quittant ou en étant quittée?
Une lettre de rupture représente des blessures toujours présentes. Nous apprenons à vivre avec, mais en tentant de révoquer leurs tourments tout en les évoquant ensuite par l’analyse – je veux parler de cure analytique freudienne. Il m’est arrivé de m’évanouir comme une amoureuse du XIXe siècle en lisant la lettre de Daniel Day-Lewis qui m’annonçait son mariage alors que j’attendais, telle Pénélope, qu’il revienne vers moi et notre enfant (leur rupture eut lieu après six années, peu avant la naissance de leur fils Gabriel-Kane Day-Lewis; l’acteur s’est marié avec Rebecca Miller, l’année suivante, en novembre 1996, ndlr). A ce moment-là, la douleur ne vous permet plus de rester debout.
Cela fait penser à votre séparation médiatisée d’avec Jean-Michel Jarre en 2004. Pensez-vous qu’une rupture peut s’apparenter à de la maltraitance et, avec le recul, votre réaction publique était-elle un signe avant-coureur du mouvement #MeToo?
Je n’ai pas tellement envie de revenir sur cette liaison qui s’est révélée une erreur et dont, il est vrai, j’ai exposé la déviance avec un courage inédit à ce moment-là, car l’avènement de #MeToo était encore loin. Mon témoignage fut soit grossièrement qualifié de déballage de linge sale, soit salué par une presse féministe reconnaissante car il s’agissait d’un témoignage de solidarité adressé aux femmes victimes de perversion narcissique. Je suis un personnage public, mais j’aime protéger ma vie privée. Je ne transgresse cette règle que pour aider les autres.
Gisèle Pelicot, victime de viols organisés par son mari, a dit, à l’occasion de la sortie de son ouvrage intitulé Et la joie de vivre: «N’ayons pas peur des mots.» Que représente-t-elle à vos yeux?
Gisèle Pelicot est une icône dans l’affranchissement de la soumission. Elle a magnifié à elle seule pour nous toutes cette phrase phare depuis l’avènement de #MeToo: «Les femmes n’ont plus peur de parler. Elles ont enfin pris la parole.»
A qui vous fait penser La plus que vive, ce merveilleux ouvrage de Christian Bobin qui fait partie de votre programme et qui évoque une personne aimée disparue? «Je continuerai, écrit-il, à bénir cette vie où tu n’es plus.»
Vous savez, je me refuse à convoquer les fantômes. Je les laisse venir à moi. Je souffre trop de la disparition des êtres qui me sont chers… (Silence.)
Vos toutes premières lectures ont-elles été marquantes?
Je fais partie des gens que la littérature a sauvés. Cela a été un refuge et une libération pour affronter ou dérouter les épreuves du mal de vivre au moment de l’adolescence. La littérature, ça permet à la fois de se taire et de se raconter. J’ai commencé à lire très tôt, à l’âge de 5 ans. Plus tard, Madame de La Fayette, avec sa Princesse de Clèves, et Un cœur simple de Flaubert ont entrouvert la porte de la grande lecture. Quelque chose était là, en moi, pour moi, et ne m’a plus quittée.
Quels sont vos livres de chevet du moment?
(Amusée.) Comment ne pas tomber dans une liste à la Prévert en vous répondant? Sur ma table de chevet, il y a autant de livres que de musique baroque, des enregistrements de Britten, Chostakovitch, Bruckner, Bach, Purcell. Et à lire? Ci-gît l’amer de la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury. Cet ouvrage donne à comprendre qu’il faut dépasser le ressentiment et sa face noire, cette amertume qui peut avoir notre peau individuellement et collectivement.
Le 4 mars 1989, à la réception de votre César d’interprétation pour Camille Claudel, vous avez lu un extrait des Versets sataniques alors que Salman Rushdie était frappé d’une fatwa émise par l’ayatollah Khomeiny, lequel réclamait son exécution pour blasphème. Quel impérieux besoin vous a poussée à le défendre publiquement?
Cette question, complexe, me ramène à un texte, Les contre-versets, que j’ai signé en 2009. Je vais m’y référer pour vous répondre (Isabelle Adjani, le texte sous les yeux, le lit par souci de précision, ndlr). Au «pourquoi?», je dirais: parce que «c’était l’année du bicentenaire de la Révolution française, c’était l’année de Camille Claudel et c’était l’année des Versets sataniques…» J’avais incarné une artiste extrémiste ou «l’art à n’en plus dormir, l’art à en devenir folle, l’art à en mourir». Au même moment, l’extrémisme frappait un artiste vivant en le condamnant à mort: fatwa!
Vous ne découvriez pas le mot fatwa qui est, à l’origine, un avis religieux qui peut déboucher sur une condamnation à mort, devenu dans le langage courant un synonyme de condamnation.
En effet, mais j’en saisissais l’horreur pour la toute première fois. Par ce cri «à tuer», les musulmans du monde étaient incités à la haine envers l’auteur des Versets sataniques, soit à mettre à mort Salman Rushdie (il sera poignardé et perdra un œil mais pas la vie, le 12 août 2022, ndlr). Alors, l’émergence du FIS (Front islamique du salut, ndlr) projetait l’ombre de la guerre civile et du terrorisme sur le territoire algérien. J’avais écrit que cette fatwa, après la prise d’otages de l’ambassade des Etats-Unis – à Téhéran, en 1979 – redonnait un visage effrayant à l’affrontement entre l’Occident et l’islamisme, un intégrisme qui n’avait déjà plus rien à voir avec l’islam. Camille Claudel m’avait aidée à rester en vie, lorsqu’on m’a voulue mourante et même morte (une rumeur folle disait l’actrice malade du sida, hospitalisée, voire morte. Le 18 janvier 1987, elle venait le démentir en apparaissant au JT de TF1, ndlr). C’était bien la moindre des choses qu’en tant qu’artiste j’envoie un message de vie vers celui qu’on ne voulait plus voir en vie...
Dans quel état d’esprit étiez-vous avant la cérémonie?
J’étais secouée émotionnellement, très sensible à toutes ces questions. Vous savez, dans ces moments-là, le sentiment d’urgence semble prendre le pas sur la raison. Quand j’ai pris la décision de faire quelque chose, je ne savais pas que j’allais être gratifiée d’un nouveau César (elle en a remporté cinq dans sa carrière, ndlr). Mais jamais je ne l’avais si intimement voulu, pour des raisons à la fois artistiques et politiques. J’étais convaincue de la dimension de mon implication dans le rôle de Camille Claudel et parce que cette tribune allait donner tout son poids à ma décision. La veille, en préparant des phrases, en recopiant des citations, je tremblais comme une écolière avant l’oral. Le jour J, alors que je me faisais belle – et après un comprimé bêtabloquant – avec mon beau collier de perles et ma robe, ce fut le trou noir.
C’est-à-dire?
Impossible de mémoriser mon antisèche. Sur le tapis rouge, les flashs crépitaient, on m’appelait: «Isabelle!» Je devais garder le sourire. Dans la salle, j’étais à côté de Simone Veil, très intimidée par cette grande dame, à la fois si courageuse et belle, rescapée, combattante, militante aussi… Le doute revenait en sa présence: «Moi, Isabelle Adjani, Algérienne, Allemande et Française, comédienne, actrice et… quoi?» Je n’étais pas tellement reconnue pour mes engagements; j’ai eu très peur d’expérimenter un naufrage.
Votre parole a eu, bien avant l’avènement des réseaux sociaux, un retentissement planétaire.
J’étais loin de me douter de l’impact qu’auraient ces paroles. Il y a eu, quelques minutes après ma prestation, un «bravo», inoubliable, chuchoté à mon oreille par Simone Veil lorsque je me suis rassise à côté d’elle. Par la suite, le battage médiatique fut tel qu’il a, comme la fatwa, traversé les frontières… D’ailleurs, c’est en lisant des articles sur cette prise de position que Daniel Day-Lewis a cherché à me rencontrer, à me connaître… Nous avons eu un coup de foudre… Et c’est de cette grande histoire d’amour qu’est né notre fils.
«Une naissance contre une condamnation à mort», disiez-vous.
Oui. J’ajoutais que la fatwa plane toujours au-dessus de la tête de Salman Rushdie et d’autres fatwas, religieuses ou politiques, menacent la vie de nombreux écrivains dans le monde. Mais avec Les versets sataniques nous a été confié qu’aucun texte n’est sacré; ce qui est sacré, c’est l’homme, c’est moi, c’est vous, c’est Salman Rushdie, c’est nous: c’est notre liberté.
Les livres, aujourd’hui interdits ou censurés, restent un rempart à la barbarie et à la tyrannie.
Mille fois oui!
Dans la vie de tous les jours, que représente le fait de lire pour vous ou au théâtre?
Comme je le dis dans la note d’intention des Murmures de l’âme, les lectures demeurent des moments éphémères et inoubliables. Elles s’inscrivent en moi pour toujours, au moins émotionnellement.
C’est aussi le cas de vos lectures à haute voix, en public?
Cela rejoint une tradition orale, impossible sans public. On rentre dans le texte de façon vibratoire, entre le frémissement qu’il y a dans l’écoute du public et le frémissement de la diction. C’est son écoute qui vous guide. Et c’est si inattendu de sentir les gens à ce point captifs sur une voix seule. Si le public n’était pas là, je n’existerais pas. Alors que si je ne suis pas là, il continue. Quand je suis moi-même spectatrice au théâtre, j’attends qu’il se passe quelque chose en moi, qu’on me transmette un désir, une émotion, une réflexion ou qu’on modifie ma pensée, qu’on me révèle quelque chose de moi face au monde.
Vous êtes, comme bien d’autres, frappée du syndrome d’accumulation des livres, en japonais tsundoku, des ouvrages, en piles, qu’on ne lit jamais. Savez-vous pourquoi?
Il n’y a que les livres qui m’amènent à vivre comme si j’étais éternelle... C’est la seule chose que je thésaurise alors que l’argent m’est indifférent. Je me dis que j’arriverai bien à les lire un jour, pour ceux qui restent en jachère chez moi.
Quel est le livre que vous n’avez jamais réussi à finir et quel est le genre littéraire qui vous rebute?
Ulysse de James Joyce, pour la même raison que tout le monde! (Rires.) Ce qui me rebute, c’est l’autofiction dépourvue d’empathie qui ravage la vie des gens qui en sont les protagonistes. J’ai en détestation la malveillance qui se fait passer pour du talent. C’est une imposture morale!
Tenez-vous un carnet intime?
Non, je ne tiens pas de réel journal intime. Je note des choses, c’est certain, et je suis par exemple dans le grand désarroi d’avoir perdu mon agenda 2025, dans lequel j’annotais de façon illisible pour les autres mes rencontres, mes ressentis. Si quelqu’un le retrouve, je vous en supplie, rendez-le-moi!
«Les murmures de l’âme», Isabelle Adjani, lecture scénique, textes choisis avec Valérie Six (prod.), jeudi 12 mars à 20 h, Théâtre de Beausobre, Morges (VD).
Cet article a été publié initialement dans le n°10 de «L'illustré», paru en kiosque le 5 mars 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°10 de «L'illustré», paru en kiosque le 5 mars 2026.