Des pertes de près de 30 millions
Le meilleur contribuable de Suisse sauve une commune, puis la met au bord de la crise

En trois ans à peine, Kriens (LU) a effacé ses 200 millions de francs de dettes pour afficher une fortune nette de 157 millions. Un retournement spectaculaire rendu possible par le groupe pharmaceutique MSD. Mais que révèle une telle dépendance à un seul contribuable, capable de bouleverser à lui seul les finances d’une ville?
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Roger Erni, directeur des Finances de Kriens, s'était réjoui du nouveau contribuable.
Photo: Nathalie Taiana

En bref

  • Grâce à un groupe pharmaceutique américain, les 200 millions de dettes de Kriens ont fondu et se sont transformés en une fortune de 157 millions de francs.
  • Cette année, l'entreprise a déménagé dans la ville voisine de Lucerne. Kriens prévoit un déficit de 27,7 millions de francs pour 2027.
  • La ville d'Olten présente une dépendance similaire à l'égard d'un gros contribuable.
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Leandra Sommaruga

«Une ville peut-elle vraiment faire faillite?» La question s'était posée il y a quelques années pour Kriens, petite commune située près de Lucerne. En 2022, la ville était au bord du gouffre, affichant des dettes de plus de 200 millions de francs. Durant plus de 14 ans, les comptes étaient dans le rouge. Comme la population de Kriens ne souhaitait pas entendre parler d'une hausse d'impôts, la ville a dû se serrer la ceinture et prendre des mesures radicales.

Résultat: l'accueil extrascolaire durant les vacances a été supprimé, tandis que les coûts de la garde d'enfants à l'extérieur ont été augmentés de 50%. Certaines familles envisageaient de déménager. Pour redresser ses finances, la ville s’est imposé un cadre budgétaire strict, inscrit dans un règlement financier. Celui-ci prévoyait notamment que, sur une période de cinq ans, le déficit moyen du compte de résultats ne pouvait pas dépasser 2% des recettes fiscales communales.

Une entreprise salvatrice

Mais à l’été 2023, la situation change du tout au tout. «Quand j’ai reçu l’appel de l’administration fiscale, j’ai failli sauter de joie», raconte à Blick Roger Erni, directeur des Finances de Kriens. Lorsqu’il découvre sur la déclaration fiscale d’une entreprise de la commune un montant de 40 millions de francs, l’élu libéral-radical (PLR) croit à peine ce qu’il voit.

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Notre situation financière actuelle est à 180 degrés de ce qu'elle était au début 2023
Roger Erni, directeur des Finances de Kriens
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C'est seulement plus tard que le conseil municipal apprend qu'il s'agit du groupe pharmaceutique MSD. Installé à Kriens depuis plusieurs années, le groupe américain figurait déjà parmi les meilleurs contribuables de la ville. Mais l’autorisation de son médicament anticancéreux Keytruda a changé la donne et fait exploser ses contributions fiscales, propulsant MSD dans une tout autre catégorie.

Depuis, le groupe pharmaceutique est devenu le plus gros contribuable de Suisse. En quatre ans, Kriens a pu bénéficier de sa présence, accumulant près de 300 millions de francs d’excédents, tandis que ses fonds propres ont grimpé à 330 millions de francs.

Nouveau choc

Mais tout rebascule en avril dernier: le groupe pharma déménage dans la ville voisine de Lucerne, où les impôts sont plus avantageux. Une décision qui créera un trou massif dans les caisses publiques, Kriens estimant les pertes pour 2027 à 27,7 millions de francs. Parallèlement, la commune planifie des investissements d'environ 65 millions de francs et souhaite réduire le taux d'imposition. Une telle politique financière est-elle vraiment souhaitable après le départ du meilleur contribuable? Et la baisse d'impôts prévue n'est-elle pas surtout le résultat d'une lutte concurrentielle pour attirer de bons contribuables?

Cette stratégie financière reste-t-elle pertinente après le départ du principal contribuable de la ville? Et la baisse d’impôts envisagée vise-t-elle avant tout à attirer de nouvelles entreprises et à séduire les gros contribuables?

Roger Erni confirme ce dernier point: «La concurrence fiscale entre les communes est une réalité.» Mais l’élu PLR met aussi en avant les excédents accumulés ces dernières années. «Une partie de ces bénéfices exceptionnels doit revenir aux contribuables.» Son parti, rejoint par Le Centre et l’Union démocratique du centre (UDC), souhaite même aller plus loin en abaissant le taux d’imposition à 1,75 unité, contre 1,8 initialement prévu et 1,85 actuellement. Et ce, alors même que la situation financière de Kriens va bientôt se dégrader considérablement.

La dépendance à un contribuable

Mais que signifie le fait de voir sa propre ville passer de l'une des communes les plus pauvres à l'une des dix plus riches du canton? «On est plus détendu lorsqu'il s'agit de planifier des investissements», explique Roger Erni. Pour 2027 et 2028, les investissements prévus pourront être réalisés et financés grâce aux réserves.

Ensuite, le corset financier de 2023 entrera en vigueur. L'élu estime toutefois qu'une révision partielle du règlement sur les finances devra être entreprise. «Notre situation financière actuelle est à 180 degrés de ce qu'elle était au début 2023.»

La ville d'Olten connaît une réalité financière similaire à celle de Kriens. Lorsque les millions d'impôts du groupe énergétique Alpiq n'ont plus afflué dans ses caisses en 2014, la ville a plongé dans une crise financière. Une série de mesures s'en est suivie: les prix des entrées de la piscine ont augmenté, les places de stationnement sont devenues payantes et les impôts ont été revus à la hausse.

Depuis, Olten s'est redressée financièrement, mais reste tributaire des bénéfices d'Alpiq. Une dépendance qui pourrait également devenir un enjeu majeur pour Kriens dans les années à venir, même si la ville est dirigée par la droite bourgeoise, contrairement à Olten.

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