Le 10 octobre 2020, Ruedi*, un retraité originaire de Suisse alémanique, est assis devant son écran. La pandémie a mis le monde à l'arrêt. Les vols sont annulés. Les frontières sont fermées. Il écrit un message sur WhatsApp: «Tu peux m'envoyer une vidéo de toi et de ta fille sous la douche?».
A 10'000 kilomètres de là, à Bulacan, aux Philippines, Isabella*, reçoit, et lit le message. Elle appelle Keisha, alors âgée de 9 ans, à la rejoindre dans la salle de bains. Elle met le robinet en marche et active l'enregistrement sur la caméra..
Keisha ne sait rien de cet homme. Elle sait seulement qu'Isabella lui crie dessus si elle n'obéit pas. C'est toujours comme ça que ça se passe: Isabella ordonne, Keisha obéit. «Déshabille-toi», «allonge-toi sur le lit», «prends une douche», «tais-toi.» Quand elle a fini, on lui donne parfois un téléphone portable pour jouer. Ou quelques friandises. Isabella murmure alors qu'elle est désolée. Et elle demande pardon à Dieu.
Les enquêteurs découvriront plus tard une douzaine de vidéos de Keisha sur le téléphone portable du retraité. De la pornographie infantile, ni plus ni moins. L'homme aurait versé 182'000 pesos – l'équivalent de 2445 francs suisse – pour obtenir ces séquences
Tout bascule en 2021
A Bulacan, quatre enfant habitent la maison dans laquelle les vidéos ont été filmées. Outre Keisha, on y trouve ses deux frères John Ericson (12 ans en 2020), et King Ace (8 ans), ainsi que son cousin Kyrie (6 ans).
Eux aussi sont filmés par Isabella et ses sœurs. Ça se passe toujours à l'intérieur. Alors dès qu'ils le peuvent, ils sortent jouer au bord de la rivière. Loin des adultes. Le 24 novembre 2021, les agents police philippine déferlent sur leur maison. Isabella et son ex-mari sont mis en prison. Les sœurs de la tortionnaire parviennent à s'échapper. Et les enfants? Ils sont emmenés. Dans un endroit caché entre les arbres, derrière un portail métallique. Les visiteurs ne peuvent entre que sur inscription.
Nouvelle vie au foyer
Aujourd'hui, Keisha a 14 ans. Quand je la retrouve, elle est assise dans le bureau du directeur du foyer. Elle a les cheveux courts. Kyrie (10 ans) et King Ace (13 ans) la rejoignent. Les deux garçons vivent dans une maison séparée, non loin de là.
Je me présente. «Je viens de Suisse, un petit pays avec beaucoup de montagnes. C'est ma première visite aux Philippines. Je travaille comme journaliste. Je raconte des histoires.» Ils hochent la tête. Keisha sourit prudemment. Kyrie regarde le sol. King Ace m'examine brièvement, puis se redresse, afin de se tenir droit sur sa chaise. «Tu connais Bruno Mars?», demande Kyrie. On rigole tous.
Keisha me dit qu'elle aime bien jouer au badminton, et qu'elle adore dormir. King Ace, lui, est fan l'échecs. Quant à Kyrie, il apprécie tout particulièrement les cours de «bonnes manières et de bonne conduite» – une matière scolaire portant sur les valeurs et l'éthique.
Invités à mentir
Les trois enfants parlent à voix basse. A chaque fois, ils se regardent avant de me répondre. Je leur demande des nouvelles de leur famille. Keisha me répond qu'Isabella s'est toujours occupée d'elle. King Ace abonde dans le même sens et m'assure que sa mère était bonne avec lui. Ses anniversaires, il les aurait tous fêté. Mieux encore, son père lui aurait même offert ce qu'il voulait.
Isabella manque autant à King Ace qu'à Keisha. Cette dernière raconte le jour où la police est venue. Elle a eu peur. Des armes à feu, mais aussi de ne plus jamais rentrer chez elle. Kyrie, lui, était déjà plus heureux: «C'était ma première fois dans une voiture.» Juste avant que la police ne l'emmène, une tante est venue vers lui pour lui demander de ne pas dire la vérité.
Dans le bureau, on entend le cri des enfants qui jouent à l'extérieur. Le prêtre Shay Cullen les observe par la fenêtre. Depuis des décennies, il travaille avec des enfants abusés aux Philippines. Arrivé d'Irlande dans les années 1960, il a fondé l'organisation Preda. Il regarde Keisha. «Ce qu'elle a vécu arrive souvent ici», explique-t-il. Selon lui, les abus en ligne ont explosé ces dernières années. «La plupart des auteurs sont à des milliers de kilomètres». Beaucoup viennent d'Europe. De France, d'Allemagne – et de Suisse.
Les victimes tombent enceintes
Les Philippines sont devenues un centre mondial de l'abus en ligne. En raison de la pauvreté, et d'une certaine forme d'acception sociale, estime Shay Cullen. Il y a encore trois ans, les rapports sexuels avec les enfants étaient autorisés à partir de douze ans. «Personne ne s'est élevé contre cela», raconte le prêtre. «Ni les politiques, ni l'Eglise, ni la population». Aujourd'hui, l'âge minimum est fixé à 16 ans.
Trois petites filles jouent à l'écart des autres enfants. Elles sautent l'une après l'autre par-dessus une ficelle. La plus jeune n'a pas deux ans. «Elles sont nées ici, au foyer». Shay Cullen ravale sa salive. Puis le mot sort: «Inceste.»
Les mères de ces filles sont arrivées enceintes au centre Preda. Cela se produit régulièrement, explique le prêtre. «Actuellement, notre plus jeune femme enceinte a 13 ans». Les auteurs sont souvent les pères.
Dans le bureau, les enfants commencent à s'agiter, tandis que le bruit en provenance de l'extérieur ne faiblit pas. Kyrie se balance de plus en plus sur sa chaise. «Tu as tout ce qu'il faut?», me demande Shay Cullen. J'acquiesce d'un signe de tête. Keisha, King Ace et Kyrie se précipitent dehors. Leurs rires se mêlent à ceux des autres enfants.
Isabella et son ex-mari ont récemment comparu devant le tribunal. Keisha, ses enfants sont venus témoigner à la barre. Le juge a condamné les accusés. Ces derniers sont toujours en prison. Les sœurs d'Isabella, elles, sont toujours en fuite au moment où j'écris ces lignes.
Le retraité suisse garde le silence
En Suisse aussi, la police a mené son enquête. Une procédure a été ouverte contre Ruedi. Le retraité s'en est toutefois sorti sans prison, explique Shay Cullen. Les enfants rescapés n'ont jamais reçu de dédommagement. Lorsque je le joins par téléphone, le retraité raccroche immédiatement.
Keisha dit qu'elle veut devenir astronaute un jour. Aller dans l'espace. Shay Cullen rit. «Pour l'instant, on va déjà aller au McDoo.» C'est comme ça qu'on appelle le McDonald's ici. Le moteur de la voiture démarre. Les enfants montent à bord. Kyrie sourit. Ils me font des signes jusqu'à ce que véhicule tourne au coin de la rue et disparaisse.
*Prénoms d'emprunt