L'initiative pour la neutralité qui sera votée ce 27 septembre bouscule décidément les clivages partisans traditionnels. Lancée par la droite souverainiste (Pro Suisse et des membres de l'UDC), elle est soutenue par une partie de l'ultra-gauche pacifiste (dont le Parti suisse du Travail - Parti populaire (PST-POP) et le Parti communiste).
De leur côté, la droite et la gauche institutionnelles - PS, Vert-e-s, Centre et PLR – se retrouvent réunis dans un seul camp, celui du «non» à l'initiative. Parmi eux, le conseiller aux Etats socialiste Carlo Sommaruga, président de la Commission de politique extérieure du Conseil des Etats. Sur ce dossier, il se situe aux antipodes de la gauche incarnée par Alexander Eniline et Timeo Antognini, co-présidents du PST-POP. Ces derniers, qui affirment ne pas soutenir ni l'UDC ni la Russie de Vladimir Poutine, soutiennent le texte de l'initiative pour des raisons anti-OTAN, pacifistes et anti-impérialistes propres à la gauche communiste. Une position que critique Carlo Sommaruga. Dans cet entretien à Blick, le député qui siège à Berne depuis 23 ans détaille les raisons de son désaccord avec cette gauche pro-initiative.
La gauche pro-initiative met en avant la dimension pacifiste de cette initiative. Et vous?
Cette initiative pro-Poutine repose clairement sur des motivations commerciales. Christoph Blocher n'a jamais contesté les sanctions adoptées contre des régimes ou des potentats sanguinaires africains avec qui nous n'avons pas de relations commerciales. Or l'initiative a été lancée quelques semaines après l’adoption des sanctions vis-à-vis de la Russie. Un seul objectif: continuer à faire un commerce lucratif avec le régime de Poutine. Christoph Blocher, ne l'oublions pas, était déjà opposé à l’époque aux sanctions et au boycott international contre l’Afrique du Sud de l’apartheid. Aujourd'hui, il reproduit le même modèle avec la Russie pour continuer à faire commerce.
Mais la Russie n'a été que 23ème partenaire commercial de la Suisse...
Cela reste significatif (ndlr: échanges de près de 5 milliards de francs par an). Comme déjà dit, depuis que la Suisse a adhéré à l’ONU, elle a pratiquement repris toutes les sanctions de l’UE qui allaient au-delà de celles décidées par le Conseil de sécurité, surtout quand un veto empêchait toute adoption de sanctions. Cela n'a jamais posé problème à Blocher et à ses supporters de tous genres d'aujourd'hui.
Que répondez-vous au fait que la Suisse s'aligne de plus en plus sur l'UE et se rapproche de l'OTAN?
Je réponds que c'est incontestable. Mais ce rapprochement de l'Otan est le fait de l'UDC elle-même! Au Parlement, les élus UDC poussent pour l'acquisition d'armes américaines (F35, Patriot, etc), qui garantissent l’interopérabilité avec les armes de l’OTAN. Tous les armements achetés par la Suisse ont toujours bénéficié d'une majorité parlementaire claire, qui est celle de l’UDC avec le camp bourgeois. Donc indépendamment de cette initiative sur la neutralité, la majorité du Conseil fédéral et du Parlement a fait des choix d’achats de matériel qui nous rendent dépendants des Etats-Unis.
Veut-on continuer dans cette voie, ou freiner cette tendance?
Je me bats pour que cela cesse. Mais rien ne changerait si les Suisses disaient oui à l’initiative sur la neutralité: cela va seulement empêcher la Suisse d’avoir des instruments pour sanctionner les Etats voyous qui violent la Charte des Nations unies. Certes, nous pourrons reprendre les sanctions de l'ONU, mais elles deviennent de plus en plus rares en raison des vétos des membres permanents du Conseil de sécurité, que ce soit celui de la Russie, ou celui systématique des Etats-Unis en faveur d'Israël.
Avec le statu quo actuel, la pratique de la neutralité est-elle valable?
Absolument. La neutralité comme instrument de politique extérieure est garantie par la Constitution. Elle stipule expressément que le Conseil fédéral et le Parlement doivent la garantir. Introduire dans la Constitution la définition blochérienne figerait la Suisse dans une vision du passé.
Le cas d'Israël ne discrédite-t-il pas la pratique actuelle, sachant que la Suisse sanctionne la Russie et non Israël?
Ce n'est pas parce qu'Ignazio Cassis (ndlr: ministre des Affaires étrangères) ne veut pas de mesures contre Israël qu’il faut priver la Suisse de pouvoir sanctionner tous les violateurs à l'avenir. Il faut préciser que la Suisse n’exporte pas de matériel de guerre vers Israël car c'est un pays en guerre. Mais il faut se battre pour refuser l'achat de matériel de guerre israélien et pour que des sanctions soient aussi prises contre Israël, ce que l'adoption de l'initiative empêcherait de faire.
Cette gauche ne prône-t-elle pas une action de la société civile?
La mobilisation des citoyens ne suffit pas. Seul le gouvernement peut édicter des sanctions, telles qu'une interdiction d'entrer sur le territoire, ou le blocage des importations de marchandises par Israël qui viennent du Territoire palestinien occupé , comme la Suisse interdit l'importation par la Russie de biens produits en Crimée. La société civile doit avoir pour rôle ultime d'amener les gouvernements comme le nôtre à se repositionner et agir avec cohérence.
Et si cette gauche pro-initiative ne croyait pas en la capacité de la Suisse à se désaligner de l'UE et des USA?
Nous ne sommes pas alignés sur l’OTAN mais sur la communauté de valeurs européenne. Mais la Suisse doit pouvoir prendre des sanctions en toute liberté lorsqu’il y a des violations du droit international. Elle doit pouvoir édicter des sanctions thématiques autonomes et ne pas seulement reprendre les sanctions de l'UE.
A quelle autonomie peut prétendre la Suisse dans ce domaine des sanctions?
En 2022, une majorité parlementaire s'est opposée à ce que le Conseil fédéral puisse prendre des sanctions autonomes, indépendantes de celles de l'ONU ou de l'UE. Mais cela ne justifie pas le défaitisme. La bataille doit continuer. Il faut absolument se doter de mesures qui s’appliquent chaque fois qu’il y a des violations crasses du droit international. Il n’y a pas de neutralité face à la violation de la Charte des Nations unies et des graves violations du droit international et des droits humains.
Donc si la gauche pro-initiative ne veut sanctionner personne, le PS veut sanctionner tous les violateurs?
Oui. Soutenir, défendre et obtenir le respect du droit international est notre boussole, la Suisse ne peut pas faire comme si de rien n’était. Elle doit se battre pour le respect des règles du droit et être à même de prendre des mesures autonomes, au-delà de l'ONU et de l’UE, si ces entités refusent de le faire.
La réalité, en attendant, n'est-elle pas que la Suisse sanctionne les ennemis de l’OTAN et pardonne aux amis de l’OTAN?
Non. La Suisse s'aligne avec l'UE car nous avons une communauté de valeurs. Par ailleurs, je rappelle que durant la guerre froide, la Suisse était alignée sur le camp occidental et cela ne l'a jamais empêchée d'être perçue comme neutre par la communauté internationale. A part les élucubrations guerrières de Poutine, la Suisse est toujours considérée comme neutre. Le fait que la Suisse adopte aujourd'hui un régime de sanctions doit déjà être vu comme un progrès.
Mais ce sont des sanctions qui sont à la tête du client...
Je vous concède qu’aujourd’hui le Conseil fédéral n’est pas cohérent dans sa position. Mais la cohérence ne revient pas à supprimer les sanctions adoptées. C’est de faire en sorte qu’elles soient appliquées avec cohérence à l’ensemble des pays qui violent le droit en commettant des crimes internationaux d'agression, de génocide, de guerre et contre l'humanité. Cette cohérence garantit notre neutralité. Au Parlement, avec le PS, je me bats pour que des sanctions soient toujours prises en cas de violation graves du droit international. Mais ce n'est pas parce que l'UDC n'en veut pas qu'il faut abandonner le combat. C'est pourquoi je me bats pour le non à l'initiative.