La lutte contre Israël et ses «soutiens» prend à Lausanne une drôle de tournure. Présentée à Pôle Sud depuis le 17 avril et prévue jusqu’en mai, l’exposition «Le génocide suisse en Palestine?» vient d’être abruptement suspendue après que Blick a posé une série de questions sur son contenu aux organisateurs et à la Ville.
L’événement ne se contentait pas de dénoncer des institutions ou des politiques publiques. Ses panneaux consacrés à la presse associaient nommément des groupes de médias, des rédacteurs en chef et plusieurs journalistes à la «colonisation de la Palestine», au moyen d’une cartographie visuelle, de fiches individuelles et de degrés d’implication suggérés graphiquement. Notamment la RTS, Tamedia, CH Media, la «NZZ» et Ringier, éditeur de Blick.
Réaction de l'avocat de Ringier
L’affaire a depuis peu pris un tour juridique. Dans une mise en demeure datée du mardi 21 avril, l’avocat bâlois Markus Prazeller, agissant pour le groupe Ringier et le rédacteur en chef de Blick alémanique, Rolf Cavalli, estime que l’exposition porte atteinte à la personnalité et à l’honneur de ses clients. Le courrier vise en particulier le graphique intitulé «Les médias les plus influents et la responsabilité dans la colonisation de la Palestine des personnalités impliquées», où figurent Ringier et Rolf Cavalli.
Selon cette lettre, l’exposition laisse entendre que ces personnes ou entités participeraient à une «colonisation de la Palestine» et en assumeraient une «coresponsabilité», ce que les mandants contestent catégoriquement. L’avocat de Ringier estime ces accusations «dénuées de tout fondement factuel» et «illicites», y compris au regard de la liberté artistique et de la liberté d’expression. Il soutient qu’imputer à ses clients une participation à une présumée colonisation, voire à un présumé génocide, constitue une atteinte grave à leur honneur et à leur réputation.
La Ville est informée du litige
Le courrier exige le retrait immédiat des noms concernés du graphique. Un délai au vendredi 24 avril à midi a été fixé pour confirmer l’exécution de ces mesures, faute de quoi des démarches civiles et pénales sont annoncées. De son côté, la RTS a entamé les mêmes démarches. Un second courrier, du même jour, a été adressé à la Ville de Lausanne. L’avocat y explique vouloir attirer son attention sur cette mise en demeure au motif que la Municipalité apporte un soutien financier indirect à Pôle Sud, lieu qui accueille l’exposition.
La Ville est donc officiellement informée du litige en cours et de la contestation visant une exposition hébergée dans une institution qu’elle subventionne, plus ou moins indirectement. Le municipal en charge, David Payot (POP), précise: «Nous n’avions pas connaissance de cette exposition et donc encore moins de son contenu, pas plus que de la mise en demeure de Ringier – dont nous ne connaissons pas non plus ni les motifs ni le contenu. De manière générale, nous rappelons que la Ville de Lausanne est attachée à la liberté d’expression dont la seule limite en Suisse est fixée par le respect du droit, en particulier des dispositions du Code pénal. La Ville a eu l’occasion de le rappeler à plusieurs reprises lors de débats récents.»
Le comité suspend l'expo
Le comité de Pôle Sud, qui accueille l’exposition, «a décidé de la suspendre afin de procéder à un examen approfondi. Elle n’est plus accessible au public depuis hier soir (ndlr: mercredi soir).» Selon son rapport d’activités 2024, ce centre a reçu de la Fondation pour l’accueil socioculturel (FASL) 36’625.60 francs de subvention de fonctionnement, 25’324.65 francs pour les locaux, 3’800 francs pour des projets spéciaux et 5’000 francs de subvention d’exercice antérieur, soit 72’208.95 francs au total sur ce bloc, auxquels s’ajoutent 9’764.65 francs de subvention monitorat. Juridiquement privée, la FASL, elle, vit presque entièrement de l’argent de la Ville de Lausanne, avec un budget d’environ 14 millions.
Sur les panneaux de cette exposition, plusieurs médias suisses sont reliés à des noms de rédacteurs en chef, de responsables éditoriaux ou de journalistes, accompagnés de fiches biographiques sommaires, comme si l’on dressait non seulement la carte d’un système, mais aussi celle de responsabilités individuelles. Un cadre du service public y est par exemple vilipendé parce qu’un membre de sa famille fait partie d’une association d’échanges entre Israël et la Suisse.
Démarche militante
Les organisateurs revendiquent, dans leur texte de présentation, plusieurs mois de recherches destinées à montrer «les liens entre les instances suisses et la colonisation de la Palestine», sans expliquer clairement pourquoi certains journalistes sont «fichés». Il s’agirait de «mettre en tension les notions de complicité et de responsabilité», tout en se demandant si la Suisse, ses entités et ses entreprises étaient «simplement complices, ou actrices du génocide et du nettoyage ethnique». Certains politiques sont également stigmatisés sous l’appellation «Les voix sionistes au parlement suisse».
Les organisateurs de ce contenu se regroupent sous la coalition Stop-Pillage. On y retrouve notamment Ensemble à Gauche (Solidarité & Ecologie, solidaritéS Vaud, décroissance alternatives, Bourla Papey), la Grève du Climat Suisse & individus et les soutiens des Jeunes POP, du Collectif Afro-Swiss ou du Parti Ouvrier Populaire Lausanne. Sollicités pour expliquer leur démarche, ils nous ont répondu: «Vous posez de très nombreuses questions dans vos courriels, questions (28, si nous avons bien compté!) auxquelles nous répondrons volontiers. Vous comprendrez toutefois que, pour nous permettre de vous répondre de manière satisfaisante, il nous faudra un délai de quelques jours afin de consulter et discuter la teneur de ces réponses avec le groupe. Nous reviendrons donc à vous en début de semaine prochaine.»