La «Lex On» subira-t-elle un sérieux revers? Jeudi, le Conseil des Etats a pris position contre le géant suisse de la chaussure de course. Par 32 voix contre 5, la Chambre des cantons a adopté une motion de Fabio Regazzi, conseiller aux Etats centriste et président de l’Union suisse des arts et métiers: la croix suisse ne devrait plus pouvoir figurer sur des produits importés. Une décision qui n'est pas du goût de la marque, qui a réalisé un gros coup dernièrement en recrutant Kylian Mbappé.
Le bras de fer autour de l’utilisation de la croix suisse dure depuis des années. En mars, l’Institut fédéral de la propriété intellectuelle (IPI) a changé sa pratique: des produits peuvent désormais arborer la croix suisse s’ils ont été développés en Suisse, même s’ils sont entièrement fabriqués à l’étranger. Le critère décisif reste la création de valeur: au moins 60% des coûts de production doivent être générés en Suisse.
1300 emplois à Zurich
Cette évolution a provoqué une levée de boucliers dans une partie du monde économique. «Cela envoie un mauvais signal, en incitant indirectement les entreprises à délocaliser les emplois et la création de valeur à l’étranger», dénonçait Fabio Regazzi en août. Après le vote très net de jeudi, le président de l’association patronale s’est montré soulagé. Il a martelé sa position: «Ce qui est suisse doit aussi l’être vraiment.»
Contactée par Blick, «On» défend au contraire son utilisation du symbole national. «La croix suisse représente l’énorme valeur ajoutée créée ici, à Zurich», affirme l’entreprise, qui met en avant son ancrage en Suisse. Plus de 1300 personnes travaillent à son siège zurichois, dont plus de 400 dans la recherche, le développement et le design. La marque espère désormais que le Conseil national partagera cette vision. «Nous avons confiance dans le fait que le législateur prendra des décisions judicieuses, dans l’intérêt supérieur du pays et de son économie.»
«Cela envoie un mauvais signal»
Cette position irrite fortement plusieurs concurrents. Roberto Martullo, propriétaire et CEO de Künzli, marque traditionnelle basée à Windisch, en Argovie, salue le vote du Conseil des Etats. «Je suis surpris que la décision ait été aussi claire aujourd’hui. Cela envoie un signal très fort au Conseil national», a-t-il déclaré à Blick.
Künzli possède elle aussi une usine au Portugal. Mais les chaussures qui y sont produites ne portent pas la croix suisse. Roberto Martullo s’oppose fermement à tout assouplissement des règles. «Je suis favorable au label Swiss Made et nous n’avons pas changé nos pratiques.» Il critique vivement «On», à l’origine de cette controverse: «Cette entreprise ne défend que ses propres intérêts et nuit à la Suisse, ainsi qu’à toutes les PME qui produisent encore ici.»
«Défendre la croix suisse»
Claudio Minder, co-CEO de Kybun-Joya, accueille lui aussi la décision avec soulagement. «Après l’avis malheureusement contraire du Conseil fédéral il y a environ deux semaines, nous sommes d’autant plus satisfaits de cette décision très claire, prise par 32 voix contre 5.» Mais, selon lui, la bataille est loin d’être terminée. «Nous espérons que le Conseil national aura le courage de défendre la croix suisse.»
Si les autorités ne mettent pas un terme à la «Lex On», Claudio Minder prédit un avenir difficile à l’industrie manufacturière suisse. «Nous ne pouvons pas supporter des coûts supplémentaires alors que d’autres peuvent produire à l’étranger à des prix bien plus bas.» Kybun-Joya a d’ailleurs dû délocaliser cette année en Italie sa production de chaussures de randonnée.
Selon Claudio Minder, avec les nouvelles règles, il n’existe presque plus de raisons de créer des emplois en Suisse. Et cela alors même que de nombreuses PME souhaitent continuer à produire localement et régionalement. Son appel au monde politique est clair: «Nous aimerions continuer à construire, investir et créer des emplois en Suisse. Mais depuis mars, nous avons le sentiment que ce n’est absolument plus souhaité.»