Natallia Hersche regarde autour d’elle. Encore la prison. Encore la Biélorussie. Comment est-elle arrivée ici? Elle se dirige vers la cour, plantée de verdure. La clôture de sécurité est basse, facile à franchir. Un groupe de personnes passe. Au centre, le dirigeant biélorusse Alexandre Loukachenko. Natallia Hersche l’interpelle, l’accuse. Il se détourne, s’isole dans un coin et pleure.
Puis Natallia Hersche, âgée de 56 ans, se réveille. «J’ai fait ce cauchemar presque deux ans après ma libération», raconte-t-elle dans son salon à Saint-Gall. «Aujourd’hui, je le vois comme mon acte de libération. J’ai trouvé la paix.»
«C'était de la torture»
Depuis quatre ans, la binationale suisse et biélorusse est à nouveau libre. Elle a passé 17 mois dans différentes prisons biélorusses après être descendue dans la rue à Minsk en 2020 pour protester contre les élections truquées du dictateur Alexandre Loukachenko.
Lorsqu’un policier l’a arrêtée, elle a tenté de lui arracher sa cagoule. «Je voulais voir le visage de la personne qui m’arrêtait», avait-elle expliqué. Elle a été condamnée à deux ans et six mois de prison. Son cas est monté jusqu’au plus haut niveau politique: le ministre des Affaires étrangères Ignazio Cassis est intervenu en sa faveur. En vain.
Dans la colonie pénitentiaire, elle a refusé de coudre des uniformes pour le régime. En sanction, elle a été placée 46 jours à l’isolement, dans un «karzer», une cellule héritée de l’époque soviétique. Un mètre et demi de large, sept pas de long. Du béton, des courants d’air, le froid. «C’était de la torture.»
Elle ne disposait que d’un torchon de cuisine comme couverture. La nuit, elle marchait sur place. «Vingt minutes de jogging, vingt minutes allongée. Toute la nuit.» La mère de deux enfants adultes a refusé toute grâce. «Je n’ai rien fait de mal. Me mentir à moi-même aurait été pire.»
La liberté dans deux pièces
Libérée à la surprise générale en février 2022, elle supportait à peine la lumière du jour. «Mes yeux étaient devenus sensibles.» Elle avait perdu beaucoup de poids, mais aussi ses cheveux. De retour en Suisse, sa vie était en ruines. Sa relation s’était brisée, son appartement vidé, presque toutes ses affaires disparues. «Je n’avais presque plus rien.» Pendant des semaines, elle a dormi dans la chambre en colocation de sa fille à Zurich.
Aujourd’hui, les murs de son petit appartement de deux pièces sont colorés. Elle a posé elle-même le papier peint. «En Biélorussie, nous avons toujours tout fait nous-mêmes», dit-elle en riant, comme une évidence. Natallia Hersche a grandi dans la ville industrielle d’Orcha et dessinait déjà des visages enfant. «D’une certaine manière, cela a toujours été en moi.» Même en prison, elle a réalisé des portraits de codétenues. «Chacune s’en réjouissait, et moi avec elles.» Elle ignore si ces dessins ont été conservés. «Peut-être que les gardiens les ont détruits lors de leur libération.»
Il y a quatre ans, Natallia Hersche s’est installée à Tübach (SG) chez son ex-compagnon. «Une période agitée mais très formatrice. J’ai appris ce qui me faisait du bien, et ce qui ne m’en faisait pas.» Sur le plan professionnel aussi, elle s’est interrogée: où est sa place? Que veut-elle vraiment faire?
Elle découvre alors le Werkheim Neuschwende, à Trogen (AR), où vivent et travaillent des personnes en situation de handicap cognitif. Elle y obtient un stage. Aujourd’hui, elle suit une formation de deux ans d’accompagnatrice socioprofessionnelle. «Au Werkheim, je peux travailler avec des gens et être créative. Cela me comble.»
Elle crée notamment des cartes artistiques avec les résidents. «C’est beau de voir leur estime de soi grandir.» Après sa séparation, elle s’est installée à Saint-Gall il y a huit mois. Une nouvelle étape, plus calme. «J’aime cette ville. Tout est proche, sans agitation.»
Retour à la maison et espoir
Chanel frôle les jambes de Natallia Hersche en ronronnant. Lorsqu'elle était en prison, ses trois chats ont été donnés en Suisse. Seule Chanel, une British Shorthair, a pu être récupérée après sa libération.
Ces dernières années, Natallia Hersche a reconstruit son quotidien pas à pas. Chaque dimanche, elle se rend à l’église. «Je connais la peur d’être abandonnée. Je l’ai vécue. C’est douloureux. Mais ma plus grande peur, c’est d’être abandonnée par Dieu.»
Elle ne peut pas retourner en Biélorussie tant que le régime est en place. Referait-elle les mêmes choix aujourd’hui? Oui. «Je ne l’ai pas fait pour moi, mais pour mes ancêtres et mes descendants. Pour moi, c’est juste.» Le rêve dans lequel Alexandre Loukachenko pleurait a marqué pour elle un point final. Elle s’adosse, Chanel saute sur ses genoux. «J’ai défendu ce que je pensais juste. Maintenant, je veux continuer à construire ma vie. Et avancer.»