Chaises musicales dans les ambassades
Ignazio Cassis préparerait son départ en mettant ses proches à l'abri

Le ministre des Affaires étrangères Cassis devrait quitter ses fonctions au plus tard à la mi-2028. Son bras droit Cédric Stucky partira alors pour Singapour. Une situation qui mécontente à l'interne mais aussi au Parlement.
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Lever de rideau sur la scène mondiale: le ministre des Affaires étrangères Cassis (à droite) avec son homologue iranien à Genève.
Photo: keystone-sda.ch
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Raphael Rauch

Président en exercice de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), architecte du nouvel accord avec l’Union européenne, hôte des discussions sur l’Ukraine à Genève: ces dernières semaines, Ignazio Cassis a le vent en poupe.

Et pourtant, en coulisses, les signes d’un départ se multiplient. Selon plusieurs sources, le ministre des Affaires étrangères pourrait quitter le Conseil fédéral au plus tard à la mi-2028. Un indice pèse particulièrement lourd: son conseiller diplomatique Cédric Stucky serait pressenti pour un poste d’ambassadeur à Singapour à cette échéance.

Même ses critiques les plus sévères au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) le reconnaissent: le Tessinois est un chef très attentionné à l'égard son cercle rapproché. Et aujourd’hui, ce cercle semble justement préparer l’après.

Son stratège le plus proche, Markus Seiler, quitte le navire. L’actuel secrétaire général, ancien chef du Service de renseignement de la Confédération (SRC), partira en décembre et prendra alors ses fonctions d'ambassadeur au Canada. Un pays membre de l’OTAN, proche des Etats-Unis, et qui joue un rôle central dans les dossiers transatlantiques et sur la question du Groenland. Pour beaucoup à Berne, ce départ vers Ottawa sonne comme un signal: Iganzio Cassis planifie sa sortie.

Cédric Stucky, le «dauphin» en route pour Singapour

Le cas personnel de Cédric Stucky est particulièrement explosif. Le conseiller personnel de Cassis est considéré au DFAE comme un excellent diplomate. Même ceux qui ont rompu avec Cassis depuis longtemps ne tarissent pas d'éloges sur Cédric Stucky. Ce dernier est toujours présent lors des grands rendez-vous: on le voit au côté du ministre lors de voyages à l'étranger, lors de réunions du Conseil de sécurité de l'ONU, ou lors d'apparitions symboliques de toutes sortes sur la scène mondiale.

Visuellement, il est l'antithèse du chef de la communication Nicolas Bideau, qui se présente souvent de manière «décontractée» et salue parfois les chefs d'Etat en baskets. Cédric Stucky, lui, porte toujours une cravate et des chaussures en cuir, ses cheveux sont soigneusement peignés: il incarne une image déjà plus classique du diplomate.

Selon plusieurs parlementaires, il devrait devenir ambassadeur à Singapour à la mi-2028. Détail piquant: sa prédécesseuse ne prendra ses fonctions que cet été. Autrement dit, elle devrait déjà être mise de côté après deux ans, se contentant d'assurer une sorte d’intérim avant de céder la place à Stucky.

Cette situation rappelle de manière frappante un épisode survenu au département de la défense: sous Viola Amherd, le départ de la conseillère Brigitte Hauser-Süess laissait présager d'un départ prochain de la conseillère fédérale. Deux semaines seulement après le dernier jour de travail de Brigitte Hauser-Süess, la ministre du Centre confirmait ce pressentiment en annonçant sa démission.

Berlin et le Moyen-Orient en mode transition

A Berlin, la situation semble similaire à celle de Singapour. L'ambassadrice Livia Leu, ancienne négociatrice en chef dans le dossier européen, reste pour l'heure en poste la capitale allemande, ceci qu'elle a plus de 65 ans. Son salaire suscite en outre beaucoup de commentaires, la diplomate percevant 300 '00 francs par an. Au DFAE, on parle à mots couverts d'une ambassadrice «sur la sellette». Et pour cause. Livia Leu occupe l'un des postes les plus prestigieux de Suisse, tandis que des diplomates plus jeunes attendent des promotions.

Officiellement, le département argumente qu'il veut utiliser le potentiel des collaborateurs plus âgés. Officieusement, cela signifie qu'à Berlin, on gagne du temps jusqu'à ce qu'un homme de confiance d'Ignazio Cassis soit prêt. Patric Franzen, considéré comme le grand architecte du dossier européen et chargé de mettre les Bilatérales III sur les rails, serait un candidat sérieux. 

C'est précisément la vitesse d'avancée de ce dossier qui déterminerait la date de départ d'Ignazio Cassis, qui envisagerait de quitter ses fonctions entre fin 2027 et mi-2028, selon les succès obtenus du côté de Bruxelle. Livia Leu, qui n'est pas toujours à l'aise avec les dossiers à Berlin, devrait pour sa part rester dans la capitale allemande jusqu'à l'été 2027.

Au Moyen-Orient, même scénario. L’envoyé spécial Wolfgang Amadeus Brülhart a beau avoir atteint l’âge de la retraite, il reste en fonction. Argument du DFAE: son réseau est indispensable, notamment pour les discussions sensibles entre différents pays à Genève.

Un «cercle proche» à recaser

Reste à savoir ce qu'il adviendra des autres membres du «cercle proche» d'Ignazio Cassis. Le chef de la communication Nicolas Bideau est depuis longtemps pressenti dans la Berne fédérale pour un poste d’ambassadeur, tout comme l'expert en sécurité Gabriel Lüchinger. Le conférencier Yves Baeriswyl et la confidente tessinoise Anna Fazioli devraient également trouver des débouchés intéressants. Quant à son collègue de parti Matthias Leitner, on entend dire au PLR qu'il devrait poursuivre sa carrière en dehors du DFAE.

Le fait qu'un conseiller fédéral sortant prenne soin de ses compagnons de route méritants est en soi compréhensible. Ces dernières années, Markus Seiler et Cédric Stucky ont sacrifié leur vie privée au profit de Cassis. Mais ce qui crée de la frustration au DFAE, c'est le manque de transparence et le marchandage de postes dont souffrent d'autres diplomates.

«Cela nuit à l'ambiance de travail»

Fabian Molina, conseiller national du Parti socialiste (PS) et membre de la Commission de politique extérieure, se montre critique: «La politique du personnel du DFAE devrait être professionnelle, équitable et transparente. Aujourd'hui, ce n'est malheureusement pas toujours le cas. De nombreux dossiers de personnel restent en suspens pendant des mois et on ne sait pas selon quels critères les décisions sont prises. Cela nuit au climat de travail et conduit rarement aux meilleures solutions pour la Suisse».

Fabian Molina cite notamment le cas de Jürg Burri, déplacé prématurément de Pékin à Moscou – une manœuvre perçue par certains comme du favoritisme.

Nominations contestées

A cela s'ajoute la nomination du délégué pour l'Ukraine sans mise au concours publique: comme l'avait révélé Blick, Cassis a promu son ami du Parti libéral-radical Jacques Gerber en ignorant les directives du service du personnel. Même la commission de gestion s'est penchée sur cette affaire. Quant au secrétaire d'Etat Alexandre Fasel, il a pris ses fonctions sans avoir passé d'évaluation.

Enfin, la promotion des femmes semble marquer le pas. Selon plusieurs sources, la direction Europe et durabilité sera confiée à des hommes. La Commission de politique extérieure du Parlement devrait bientôt se saisir du sujet.

La critique principale est la suivante: il n'est pas possible qu'une ambassadrice soit envoyée pour deux ans à l'autre bout du monde pour devoir ensuite laisser la place à un proche du ministre des Affaires étrangères.

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