Fake news autour du drame de Crans-Montana
Un «malentendu» est à l'origine de l'histoire des «journalistes en blouses blanches»

Une anecdote concernant des «journalistes en blouses blanches» qui se seraient introduits à l'Hôpital du Valais après le drame de Crans-Montana a été démentie. L'affaire a fait du bruit et cause du tort à la profession.
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Le directeur de l'Hôpital du Valais, Eric Bonvin, a évoqué dans une interview à la Sonntagszeitung une tromperie de journalistes.
Photo: keystone-sda.ch
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Camille KrafftJournaliste Blick RP

Des journalistes déguisés en infirmiers pour tenter d’approcher des victimes de la tragédie de Crans-Montana jusque sur leur lit d’hôpital. L’anecdote livrée par le directeur général de l'Hôpital du Valais, Eric Bonvin, dans une interview accordée à l'hebdomadaire alémanique Sonntagszeitung ce dimanche 4 janvier en a sidéré plus d'un(e). Elle a aussi fait boule de neige, ou plutôt boulet de canon, engendrant un media bashing virulent et une remise en question de la profession.

«Pas de mots pour qualifier» ces «charognards» et ces «vautours», a-t-on pu lire en ligne. Des journalistes eux-mêmes se sont émus (à raison) de cette grave entorse à la déontologie, tandis que l’association Impressum s’est fendue d’un communiqué pour rappeler les règles de la profession, notamment «l’interdiction de toute tromperie ou fausse identité pour obtenir des informations.»

Pas de tromperie

Or, il n’y a pas eu de tromperie de ce genre dans le cadre de la couverture du drame de Crans-Montana, a admis l’Hôpital cantonal du Valais dans un rectificatif publié mardi 6 janvier. Dans ce communiqué, Eric Bonvin souligne même les «très bonnes relations» et le «climat de respect mutuel» régnant entre l'institution et les médias, et se dit soucieux de «rétablir les faits» en faisant preuve de transparence. Point de charognards, donc, mais des professionnels consciencieux. Comment est-on passé d'un extrême à l'autre?

L'interview initiale, publiée en allemand, faisait suite à un entretien de quarante minutes environ réalisé samedi autour des événements tragiques de Crans-Montana et de la manière dont l’hôpital y a fait face. L'échange a été enregistré, puis sa version retranscrite a été relue et approuvée par Eric Bonvin, explique le service de communication de Tamedia, propriétaire de la Sonntagszeitung et du Tages-Anzeiger. 

Confusion avec 2012

Dans le passage incriminé, le directeur général faisait référence à l'accident de car qui a coûté la vie à 28 personnes, dont 22 écoliers, dans le tunnel de Sierre en 2012. A l'époque, expliquait Eric Bonvin, des journalistes s'étaient introduits jusque dans les zones de traitement de l'hôpital: «C'est pour cela que cette fois, nous avons immédiatement engagé un service de sécurité. (...) Mais des journalistes en blouses blanches ont quand même tenté de se glisser dans les chambres pour interviewer des patients.» 

Dans le rectificatif qu'il a publié ce mardi, l'Hôpital du Valais précise que l'épisode des blouses blanches date en réalité de 2012 uniquement. Il ajoute que «ces derniers jours, un seul cas limite a été constaté: un journaliste, accompagné d'un proche d'un patient, a tenté d'entrer dans un service hospitalier. Il n'y a en revanche pas eu d'usurpation d'identité, ni de comportement déplacé tel que cela a pu être suggéré. Certaines informations peuvent être relayées ou déformées très rapidement, notamment sur les réseaux sociaux.»

Malentendu et ambiguïté

Pourquoi cette méprise? D'après l'hôpital, «il y a eu un malentendu dans la transcription de l’entretien qui nous a échappé lors de sa relecture.» Et selon Tamedia, «Eric Bonvin s’est exprimé de manière ambiguë» sur ce point particulier. Bref: tout le monde marche sur des oeufs, le plus plausible étant une confusion due à la fatigue et à l'énorme pression faisant suite au drame sans précédent de Crans-Montana, qui a fait 40 morts et 116 blessés à la suite de l'incendie du bar Le Constellation le 1er janvier vers 1h30. «J'ai validé le texte, donc je prends la responsabilité du malentendu. Des mots, que je ne me souviens pas avoir dit ou non, m'ont échappé à la relecture», précise Eric Bonvin le 7 janvier. 

Lorsque l’Hôpital du Valais a rectifié la déclaration de son directeur général, «le passage concerné a été adapté et les lectrices et lecteurs en ont été informés par une note de bas de page, conformément à nos directives internes», relève Tamedia. Mais comme souvent hélas, le mal était fait: en deux jours, l'anecdote avait été reprises par des nombreux autres médias, et largement diffusée sur les réseaux sociaux. 

Une profession «systématiquement attaquée»

«Il s'agit au pire d'un malentendu administratif, rien de douteux ou malhonnête. Il reste que cette fausse information relayée avec délice sur les réseaux fait un tort considérable à une profession systématiquement et injustement attaquée», réagit l'ancien producteur de Temps présent, Jean-Philippe Ceppi, sur sa page Facebook. Désormais expert en affaires légales et déontologiques, il ajoute que «les journalistes, pour l'essentiel, travaillent dans un cadre éthique rigoureux, dans un contexte douloureux, et il n'y a pas chez elles et chez eux plus de voyous qu'il n'y a de pyromanes chez les pompiers et de meurtriers chez les anesthésistes.»

Comme toutes les autres, cette profession doit donc se remettre en question et assumer ses erreurs, ainsi que les entorses aux règles du métier. Mais l'anecdote de l'Hôpital du Valais rappelle aussi ceci: en temps de malheur, il est toujours commode de tirer sur le messager. 

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