La climatologue appelle à l'action
Martine Rebetez: «L’industrie du pétrole a choisi de désinformer»

Elle a passé sa carrière à alerter sur les effets du réchauffement climatique. Au sortir de cet été de tous les extrêmes, Martine Rebetez est-elle en colère? Non, répond-elle. Mais elle espère que 2026 restera comme l’année où les consciences basculent.
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Martine Rebetez est aujourd’hui spécialiste du changement climatique et de son effet sur les forêts en Suisse.
Photo: DARRIN VANSELOW
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Camille Krafft
L'Illustré

Elle nous a donné rendez-vous sur le Mont-Chesau, au-dessus de Puidoux (VD). Non loin, un arbre isolé au milieu des pâturages évoque davantage une plaine africaine que la verte Helvétie. En ces mois de sécheresse historique, L’illustré est allé rencontrer Martine Rebetez. Professeure à l’Université de Neuchâtel et à l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage, la célèbre climatologue se dit convaincue que le remède à l’écoanxiété réside dans l’action collective.

Martine Rebetez, nous sommes le 13 août 2026, dans la région où vous avez grandi. Qu’est-ce qui vous frappe le plus quand vous regardez autour de vous?
Je vois des sols secs comme je n’en ai jamais vu ici. Les mesures scientifiques montrent que cette sécheresse de 2026 est hors de toute proportion par rapport à celles qu’on a connues jusqu’ici, y compris en 2003. Malheureusement, il se passe exactement ce que nous avions prévu. Des situations d’extraordinaires sécheresses et des précipitations hors normes à d’autres moments, comme en juin 2024. Avec des conséquences dramatiques dans les deux cas.

Et ça vous fait quoi de regarder ça?
C’est un paysage de désolation, terrible pour l’agriculture et les forêts. J’aime sortir par tous les temps. Il y a toujours des solutions pour s’adapter au froid, mais quand il fait trop chaud, cela devient impossible.

Cela vous fait peur?
Je ne peux pas avoir peur de quelque chose que je vois venir depuis trente ans. Je suis la dernière personne surprise de ce qui arrive.

Vous qui avez consacré votre carrière à alerter sur ce que nous vivons aujourd’hui, est-ce que vous ressentez de la colère de ne pas avoir été assez écoutée?
Peut-être que si j’avais 20 ans je serais en colère. Mais je suis au-delà de ça. J’ai compris depuis longtemps que l’argent du pétrole a empêché le monde de sortir des énergies fossiles. C’est dramatique pour l’humanité.

Pouvez-vous nous rappeler comment le lobby du pétrole a procédé?
Des entreprises ont mandaté les premiers climatologues avant les années 1970 déjà pour calculer les effets de la consommation du pétrole sur la planète. Ces calculs montraient le rapport entre la teneur en CO2 dans l’atmosphère et l’augmentation des températures. C’est une règle qui est très facile à établir. Mais au lieu de modérer son exploitation et de chercher d’autres solutions pour se développer, l’industrie du pétrole a choisi de désinformer pour pouvoir continuer à faire fortune facilement.

Comment a-t-elle désinformé?
Dans un premier temps, typiquement dans les années 1990, elle finançait des agences de communication pour instiller le doute sur la réalité du réchauffement. A partir de 2010 environ, elle a prétendu que les activités humaines n’étaient pas la cause du changement climatique, que c’étaient des cycles naturels. Je me retrouvais dans des débats face à des gens (exclusivement des hommes) qui prétendaient avoir publié un livre après avoir soi-disant étudié la chose à fond.

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Il faut arrêter de nous raconter qu’on va aller sur Mars. On doit garder le moyen de vivre ici
Martine Rebetez
»

Ce n’était pas vrai?
En réalité, toutes les données étaient fournies par des agences financées par l’industrie pétrolière. A cette période, les médias jouaient souvent les arbitres, comme si le réchauffement climatique était une affaire d’opinion. Alors que les faits étaient implacables et qu’il y avait un consensus scientifique clair sur la question.

Et aujourd’hui?
On en est à la troisième phase, peut-être la plus perverse. Elle consiste à admettre la réalité du réchauffement climatique et son origine humaine, tout en discréditant les solutions proposées pour lutter contre ce phénomène. Spécialement dans cette phase, l’industrie pétrolière fonctionne par délégation. Elle se lie à d’autres industries, comme la chimie ou l’industrie automobile.

Avec quelles conséquences?
C’est extrêmement grave, non seulement pour le climat et ses impacts, mais aussi parce qu’on se retrouve avec une industrie automobile qui a pris un retard fou pendant que la Chine ou Tesla avançaient. Toute l’Europe va en payer le prix, alors qu’elle pourrait être leader dans ce domaine. Si j’ai de la colère, c’est en pensant à tout le malheur qui va arriver en lien avec la sortie trop tardive de la mobilité thermique.

Pourquoi est-ce que cela vous préoccupe autant?
Je viens d’une famille d’horlogers depuis plusieurs générations. Dans les années 1970, l’horlogerie suisse a vécu une crise parce qu’elle n’avait pas vu venir certaines évolutions. Elle a ensuite magnifiquement réussi à rebondir, mais toute une génération en a payé le prix fort avec du chômage, des toutes petites retraites et des drames humains.

Et concernant le climat?
En Suisse, l’essentiel des émissions de CO2 provient de la mobilité, soit de la voiture, des camions et de l’aviation. Continuer à importer des véhicules thermiques, c’est un scandale. D’autres pays ont agi efficacement depuis longtemps pour réduire ces importations. Chez nous, le Conseil fédéral a encore réduit récemment de moitié les sanctions pour dépassement des limites d’émission. Quant à l’avion, son carburant n’est pas taxé, ni ses nuisances. C’est une concurrence déloyale.

Certains disent qu’on ne peut rien faire, comme s’il s’agissait d’une fatalité.
Ce sont aussi des arguments diffusés par l’industrie du pétrole pour démobiliser. Mais on ne peut pas se permettre de ne rien faire. Il faut arrêter de nous raconter qu’on va aller sur Mars. On doit garder le moyen de vivre ici.

Est-ce que des techniques de géo-ingénierie ne pourraient pas inverser la tendance?
Les gens n’ont souvent pas conscience du fait qu’on ne peut pas revenir en arrière. On ne peut pas reprendre des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, ou si peu. C’est comme d’aller vider un lac à la petite cuillère. Si vous n’arrêtez pas le fleuve qui alimente ce lac, ce n’est pas la peine. En admettant qu’on utilise tous les espaces disponibles pour le stockage du carbone, on pourrait réduire la température de 0,7 degré, sans même parler des coûts et de la consommation d’énergie. Or on est déjà à +1,5 degré et on est parti pour plus de 3. Donc c’est totalement mineur. Il est beaucoup plus facile de cesser d’en rajouter.

Selon la revue Le Grand Continent, cet été 2026 est celui du basculement écologique, avec une série de records dans le domaine atmosphérique, océanique ou sanitaire. Pouvez-vous confirmer?
Ce cap de 1,5 degré supplémentaire est effectivement un moment de bascule. A partir de là, les choses s’amplifient de manière exponentielle et chaque dixième de degré supplémentaire a beaucoup d’importance. Mais j’aimerais surtout qu’il y ait une bascule dans la prise de conscience et les décisions politiques. Le problème, c’est que c’est trop souvent l’argent du pétrole qui gagne pour l’heure. Cela me choque beaucoup, particulièrement en Suisse.

Qu’est-ce qui vous heurte le plus?
Qu’on ait pu placer le plus grand lobbyiste du pétrole, assumé et revendiqué, au Conseil fédéral. L’histoire jugera cette génération très durement. Et derrière l’arbre Albert Rösti, il y a hélas une forêt de parlementaires, de groupes d’intérêts et d’associations professionnelles liés au pétrole. En Suisse, on a toujours été très sensible aux lobbys, comme ceux du tabac, de l’amiante ou du sucre.

Comment s’exprime ce lobbyisme à travers Albert Rösti?
Par exemple en faisant sortir la Suisse de Copernicus, le réseau européen d’observation du climat, alors que ce serait aussi intéressant financièrement. Ou en enlevant du soutien à l’adaptation des forêts aux changements climatiques.

Et au niveau de la communication?
Il prétend par exemple que la Suisse n’a que peu d’impact sur le climat, alors que cet impact est énorme! Par personne, la Suisse émet énormément de gaz à effet de serre, parmi les pires pays au monde. Surtout à cause de la mobilité thermique et des voyages en avion, mais aussi en raison de la consommation de biens importés et des investissements dans l’industrie pétrolière. Et puis, la Suisse pourrait jouer un rôle d’exemple. Si elle ne fait presque rien pour faciliter la transition énergétique, pourquoi des pays moins favorisés agiraient-ils?

Qu’est-ce qui explique que notre pays soit autant dans le déni?
Il ne l’est probablement pas plus que d’autres. Mais notre système démocratique laisse plus de place à des voix minoritaires et la dilution du pouvoir ralentit les actions qu’on pourrait mener.

Et par rapport à l’évolution du climat, en quoi la Suisse est-elle un cas particulier?
La Suisse et l’Europe voient les températures augmenter davantage que la moyenne, parce que les océans se réchauffent plus lentement que les surfaces terrestres. En outre, le blanc réfléchit le rayonnement solaire alors qu'une teinte plus foncée l’absorbe. Donc partout où l’enneigement se réduit, il y a une augmentation plus forte des températures.

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J’ai reçu des menaces, des lettres anonymes, cela arrive encore. Mais des collègues subissent des offensives beaucoup plus graves
Martine Rebetez
»

Et on l’a vu de manière criante cet été, les premières victimes du bouleversement climatique sont les paysans…
Lorsque les températures ont commencé à augmenter un peu, c’était plutôt positif pour l’agriculture suisse. Mais là, on a dépassé un seuil. Même l’élevage devient problématique en période de sécheresse, alors que la viande et les produits laitiers sont les seuls domaines où la Suisse est à peu près autosuffisante.

Comment cela va-t-il évoluer?
Si on sort très rapidement des énergies fossiles, on pourrait rester en dessous de 2 degrés au global et 4 degrés en Suisse. Si on continue comme aujourd’hui, l’augmentation se poursuivra au rythme d’environ un demi-degré global et 1 degré pour la Suisse tous les vingt ans. Jusqu’à ce qu’on arrête d’extraire du pétrole, du charbon et du gaz. Et évidemment, les températures seront encore beaucoup plus élevées durant les périodes extrêmes comme cet été.

Prenons le scénario où rien ne change. A quoi ressemblera la Suisse dans cinquante ans?
On alternerait entre sécheresses et périodes de précipitations extrêmement intenses, avec des inondations, des laves torrentielles, beaucoup de destruction du territoire. Il y aurait encore beaucoup moins de neige. Mais je suis convaincue qu’on n’en arrivera pas à cet extrême. D’ici là, le pays fonctionnera sur la base de l’énergie solaire et de l’hydroélectricité. Le monde aura passé aux énergies renouvelables avec de grands gains pour la paix, la santé et la qualité de vie.

Vous n’avez vraiment aucun doute là-dessus?
Oui, parce que c’est inévitable, même si je ne sais pas quand on y arrivera ni à quel prix humain. On utilise encore du gaz ou du pétrole pour des raisons historiques, mais cela n’a plus aucun sens. Aujourd’hui déjà, les énergies renouvelables sont beaucoup moins chères et les techniques sont parfaitement au point.

Non loin de l’endroit où se déroule l’interview, notre photographe rencontre une agricultrice qui recense à la main la météo quotidienne et les précipitations. Le contraste entre cette année et la précédente est saisissant.
Photo: DARRIN VANSELOW

Avec la situation géopolitique, il y a un recul des préoccupations par rapport à l'environnement et au climat depuis quelques années. Est-ce que cela ne vous fait pas douter de notre capacité à empoigner cette transition?
Il est vrai que quand l'industrie pétrolière se rend compte qu'elle perd du terrain, elle se lance dans de grandes offensives en y mettant les moyens. Lors de la votation sur la loi climat en Valais, Avenergy (l'Union pétrolière suisse) a ainsi financé une campagne de désinformation et réussi à faire voter la population contre ses propres intérêts. Peu après cette votation, des catastrophes sont pourtant venues démontrer que cette loi avait tout son sens. 

Pourtant, le Valais subit de plein fouet le bouleversement climatique. Mais dans les régions les plus sinistrées, il n'y a pas forcément une prise de conscience, parfois même un repli.
Quand il y a de la peur, c'est plus difficile. On craint le changement, de perdre des acquis. Beaucoup de gens préfèrent nier le problème. Or c’est justement en n’agissant pas qu’on va perdre le plus. Il est plus que temps de regarder la réalité en face, les solutions existent.

Est-ce que vous feriez des enfants aujourd’hui?
Je pense que oui, parce qu’en Suisse on peut leur donner une éducation et une formation de grande qualité. C’est ce que j’essaie de dispenser à mes étudiantes et étudiants. On a besoin de gens bien informés qui améliorent les conditions de vie pour le futur de l’humanité. Il y a tellement à faire! Aux générations qui arrivent de choisir une formation et des emplois où ils et elles peuvent avoir un véritable impact.

Donc le remède à l’écoanxiété, c’est l’action?
Oui, et surtout l’action collective. Ruminer dans son coin n’apporte rien à personne. J’ai souvent la chance de rencontrer des groupes de jeunes (ou de moins jeunes) dans des écoles, des associations, qui souhaitent agir dans leur contexte. C’est un aspect magnifique de mon métier.

Votre vraie prise de conscience de ce qu’on vit aujourd’hui, vous souvenez-vous de quand elle date?
Je peux dater ma passion pour le climat à mes 18 ans, quand je suis entrée à l’université et que j’ai découvert la géographie des systèmes. J’ai réalisé combien le climat est à la fois global et local, il touche à la fois à la physique de l’atmosphère et aux comportements humains. C’est ça qui m’a complètement fascinée. A cette époque-là, on savait qu’il y avait un risque de réchauffement, mais la perspective était encore lointaine vu les faibles émissions de gaz à effet de serre. Si le réchauffement était resté au même niveau qu’à l’époque, on en aurait du reste à peine parlé.

Vous n’aviez donc pas conscience que vous devriez vous battre contre le déni des résultats scientifiques?
Non, pas du tout. J’avais de l’intérêt pour le climat, pas spécialement pour le réchauffement climatique.

Et vous avez senti un durcissement progressif du débat?
Cela évolue par phases. Il y a eu une période très dure en 2009, au moment de la COP de Copenhague. Le monde entier était sur le point de prendre des mesures efficaces pour réduire la consommation des énergies fossiles. Il y a eu une offensive outrageante de la part des milieux pétroliers. Ils s’en sont pris aux meilleurs climatologues du monde en prétendant qu’ils avaient triché dans leurs travaux. Ce sont des choses qui sont devenues banales aujourd’hui. Mais à l’époque, cette malhonnêteté m’a énormément choquée, même si je n’ai pas été attaquée personnellement de cette manière.

Vous subissez aussi des attaques…
Oui, j’ai bien sûr aussi reçu des menaces, des lettres anonymes, cela arrive encore. Mais des collègues suisses, particulièrement de la nouvelle génération, subissent des offensives beaucoup plus graves. Cela tient à leur impact et leur exposition sur la scène internationale. Sans parler de ce que vivent des collègues d’autres pays. Je salue leur courage et leur passion pour la recherche scientifique.

Un article de «L'illustré» n°35

Cet article a été publié initialement dans le n°35 de «L'illustré», paru en kiosque le 27 août 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°35 de «L'illustré», paru en kiosque le 27 août 2026.

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