«Cher Monsieur le Conseiller fédéral…» La suite se perd dans le brouhaha. Puis, soudain: deux coups de marteau, un coup de clochette: clac, clac, ding-dong. Voici comment commence une journée consacrée à l'avenir de notre pays à Berne, sous la Coupole. Dans la salle, tout le monde se lève et applaudit. Plongée au coeur de la première journée de la session d’été du Conseil national.
Cet article est tiré du «Beobachter». Le magazine sans œillères qui vous aide à économiser du temps, de l'argent et des nerfs.
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Pendant que les deux nouvelles conseillères nationales Barbara Portmann (Vert’libéraux) et Andrea de Meuron (Les Vert-e-s) prêtent serment, leurs proches, installés dans la tribune du public, essuient quelques larmes. Puis le vacarme reprend. Benjamin Fischer, élu de l'Union démocratique du centre (UDC), est le premier à lancer les débats. Pour tenter de se faire entendre dans le brouhaha, il répète à tue-tête: «On a commencé!»
Collégiens choqués
Certains aiment à dire que la politique fédérale est un monde de requins. Mais sous l’eau, au moins, le silence règne. Au Conseil national, la plus grande des deux Chambres du Parlement avec ses 200 membres, c’est tout le contraire. Le tumulte est parfois si fort que des collégiens de 14 ans, les yeux écarquillés, observent la salle depuis la tribune avec l’air d’élèves appliqués découvrant, effrayés, les chahuteurs du fond de la classe.
Le règlement du Conseil national est actuellement en cours de révision. L’occasion était donc idéale pour observer son fonctionnement de l’intérieur. Car au-delà des sujets discutés, une autre question se pose: comment ces débats se déroulent-ils vraiment? Et surtout, comprend-on encore quelque chose dans ce vacarme?
Comme dans un saloon
Ce jour-là, en ouverture de la session d’été, le Conseil national bruisse de mille petits bruits. Des courriers envoyés par des lobbyistes finissent dans les corbeilles à papier. Des colis s’ouvrent sans délicatesse. Des téléphones sonnent. Des en-cas craquent sous les dents. Les portes battantes de la salle claquent sans arrêt, comme à l’entrée d’un saloon. Et, partout, les discussions son incessantes.
Autour de Cédric Wermuth et Mattea Meyer, les coprésidents du Parti socialiste (PS), de petits groupes de quatre ou cinq élus se forment régulièrement. Tout au fond de la salle, côté UDC, des réunions improvisées de la droite conservatrice se tiennent aussi autour de Thomas Aeschi, Thomas Matter, Marcel Dettling ou encore Magdalena Martullo-Blocher. On discute debout, gestes amples, dos parfois tourné à l’hémicycle, une main dans la poche ou le téléphone collé à l’oreille. Pendant ce temps, à l’avant, les oratrices et orateurs prononcent leurs interventions en cherchant désespérément un regard dans l'hémicycle qui leur fait face.
Les cadeaux des lobbyistes
Chaque parlement a son organisation. Dans certains pays, gouvernement et opposition se font face, installés en rectangle. L'hémicycle, comme celui du Conseil national, s’est imposé dans les décennies qui ont suivi la Révolution française: il devait symboliser le dépassement des divisions et favoriser «l’esprit d’unité». Belle idée. Mais pour celles et ceux qui prennent la parole, cette vue d’ensemble donne plein de raisons de se laisser distraire. Sur l’un des pupitres trône par exemple une pomme de terre tricotée. Un cadeau de lobbyiste?
Katja Riem (UDC) énumère ce qu’elle a déjà reçu depuis son arrivée au Conseil national: un gratte-langue, un set de pinces à barbecue, une souris d’ordinateur, des fourchettes à fondue. «Ce matin, j’ai trouvé sur mon bureau une carte publicitaire pour un tire-tique.» Que compte-t-elle faire de tout cela? «Je garde tout et j’en ferai un jeu de cadeaux en famille à Noël.»
Jusqu’à 80 décibels
Le niveau sonore du Parlement a déjà fait couler beaucoup d’encre. Au point que Maja Riniker, élue du Parti libéral-radical (PLR) et ancienne présidente du Conseil national, a fait mesurer le niveau sonore dans la salle. Surprise: la plupart du temps, il oscille entre 63 et 69 décibels, une intensité sans danger pour la santé. Sauf au moment des votes. Alertés par un SMS automatique, les élus affluent alors dans l’hémicycle et le bruit peut grimper jusqu’à 80 décibels.
Comment travailler dans de telles conditions? Un lundi de juin 2026, au cours de la deuxième semaine de session, Gerhard Pfister, député et ex-président du Centre, vient de présenter un exposé pour la Commission des institutions politiques. Il passe ensuite onze minutes, avec d’autres élus de son groupe, à discuter d’un document stratégique dans le vestibule, puis dispose de neuf minutes pour répondre à des questions sur la culture du débat au Conseil national.
«Pendant la session, énormément de choses se passent en même temps, explique-t-il. Très peu ont lieu dans la salle elle-même, où l’essentiel reste le vote.»
Les commissions, lieu du véritable enjeu
Le cœur du travail politique se déroule en amont, à huis clos, poursuit Gerhard Pfister. Dans les commissions, par exemple, ou lors des réunions de groupe. Plusieurs élues confirment que l’attention y est sans commune mesure avec celle observée pendant les débats publics dans la salle du Conseil national. «Comme on s’exprime plus librement en commission et que les positions y sont encore affinées, c’est là que se déroule le véritable débat de fond», explique Irène Kälin, élue verte et elle aussi ancienne présidente du Conseil national. «Celles et ceux qui font l’effort de développer de vrais arguments deviennent automatiquement plus intéressants. On les écoute donc plus attentivement.»
Après les débats à huis clos vient le spectacle public. «La salle du Conseil national est l’endroit où de nombreux dossiers font leur première apparition sur la scène publique», résume Gerhard Pfister. «C’est une étape importante du processus politique. Mais pas forcément pour les personnes qui se trouvent dans la salle.»
«Une mise en scène»
Au micro, pourtant, ce sont bien des êtres humains qui s’expriment, pas des robots. Et cela se voit. Des dos se redressent, des poings se lèvent, des voix montent. Certains élus secouent la tête ou tapent du poing sur leur pupitre. «Quand cessera cette attitude arrogante et suffisante face à la vie sur Terre?», tonne ainsi Katharina Prelicz-Huber (Les Vert-e-s) au cours d’un débat-fleuve de neuf heures consacré à l’interdiction des centrales nucléaires. Elle parle comme si elle voulait réellement convaincre quelqu’un dans la salle.
«La politique n’est jamais seulement une mise en scène», affirme ensuite l’élue verte au «Beobachter», autour d’un café. Elle regrette que, dans trop de dossiers, le débat reste verrouillé. «Ce serait plus intéressant autrement.» Le Conseil national n’a toutefois pas donné suite à sa motion en faveur d’un «débat plus libre».
Chacun développe donc ses propres stratégies pour prendre la parole dans de bonnes conditions. Katja Riem (UDC) explique qu’elle balaie l’hémicycle du regard depuis la tribune pour repérer les personnes attentives. «Il y en a toujours quelques-unes qui écoutent.» Maja Riniker (PLR), elle, raconte qu’en présidant le Conseil national, depuis la tribune, elle a soudain distingué des schémas dans l’agitation générale qui lui échappaient lorsqu’elle siégeait simplement comme députée. Comme une chorégraphie invisible de la concordance.
«C’est vraiment éprouvant»
«Je voyais quelqu’un partir du Centre pour aller vers le PS et je me disais: «Ah, ils sont en train de régler un détail pour le point à l’ordre du jour de demain.» Ces petites réunions spontanées entre trois ou quatre élus ont souvent un sens. De l’extérieur, on ne le comprend pas. Mais l’explication se trouve souvent dans les dernières pages du programme de la session. Ils sont en train de préparer quelque chose.»
On dit souvent que le Conseil national est le reflet de la société. Anna Rosenwasser (PS) n’est pas convaincue. «Il y a trop peu de députés issus de l’immigration pour cela. Et, par rapport à la population, encore beaucoup trop peu de femmes.» En revanche, pour ce qui est du bruit, la formule lui semble juste. «Au bout de trois semaines, je suis à chaque fois complètement épuisée, c’est vraiment éprouvant. Mais c’est aussi une bonne chose. Je préfère faire de la politique dans un parlement vivant plutôt que dans une salle silencieuse.»
Une étude de l’Université de Zurich, réalisée pour la NZZ et «Le Temps», s’est récemment penchée sur la charge émotionnelle des discours au Conseil national. Sa conclusion: contrairement à ce que l’on observe à l’étranger, la politique suisse n’est pas devenue plus émotionnelle ces dernières années. Une stabilité toute helvétique, en somme. Reste que, derrière les rangs du Centre, la porte continue de claquer très fort lorsque les débats s’animent. Sur ce point, au moins, il y aurait peut-être quelque chose à faire.