Elisabeth Baume-Schneider sur l'affaire Patrick F.
«La violence à l'égard des femmes n'est pas un problème lié aux étrangers»

Les viols ne sont pas un problème lié aux étrangers. Ils peuvent se produire partout, «même lorsque les auteurs sont des citoyens suisses», souligne Elisabeth Baume-Schneider. La conseillère fédérale s'exprime pour la première fois sur l'affaire Patrick F.
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«En Suisse, une femme sur cinq est victime de violences sexuelles», déclare la conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider.
Photo: Thomas Meier
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Raphael Rauch

Madame la conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider, nous nous rencontrons en marge du Festival du film de Locarno. Où étiez-vous lorsque la scène s'est effondrée vendredi?
Je me tenais juste à côté de la scène. Les invités présents sur la plate-forme ont naturellement eu peur. Le festival a réagi avec une grande efficacité. Je souhaite un prompt et complet rétablissement à la personne qui a été blessée.

Parlons d’un sujet qui revêt aujourd’hui une nouvelle urgence en Suisse: la violence à l’égard des femmes. Y avez-vous vous-même été confrontée?
Personnellement, j’ai eu la chance de n’avoir jamais été victime de violences, qu’elles soient sexuelles, psychologiques, physiques ou financières. Mais je connais dans mon entourage des femmes qui sont concernées. En Suisse, une femme sur cinq est victime de violences sexuelles. Cela signifie que nous sommes confrontés à un problème structurel. Ce qui est important pour moi, c’est de souligner que les femmes ne sont pas responsables de cette violence. Elles ne peuvent pas résoudre ce problème seules. C’est à la société tout entière de le faire.

Les parents parlent rarement de la consommation de pornographie ou du consentement dans les relations avec leurs enfants. Comment avez-vous abordé cela avec vos deux fils?
Mes fils ont aujourd'hui 33 et 26 ans, ils ont donc grandi sans les réseaux sociaux. Nous avons surtout parlé de respect. Je leur ai répété qu'ils devaient se comporter de manière respectueuse, que ce soit envers une fille ou un garçon.

Les parents devraient-ils davantage parler de la violence sexuelle avec leurs enfants?
Je ne suis pas conseillère en éducation, mais nous avons le devoir d’éduquer nos enfants. Parallèlement, nous devons respecter leur vie privée. Les parents devraient avant tout faire comprendre à leurs enfants que s'ils ont un problème ou une question, ils sont là pour les écouter et en discuter. D’après mon expérience d’assistante sociale, je sais que parfois, les parents ne voient pas les signaux d’alerte lorsqu’un enfant est maltraité, ou bien ne croient pas l’enfant. Or, la parole d’un enfant a autant de poids que celle d’un adulte.

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Les cas récents montrent que la soumission chimique se produit aussi à la maison, au sein du cercle familial.
Elisabeth Baume-Schneider, conseillère fédérale
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Qu’est-ce qui est nouveau pour vous et qu’est-ce que vous connaissez déjà de votre expérience d’assistante sociale?
L’affaire Pelicot a montré à quel point les auteurs de violences peuvent agir de manière systématique et brutale: 51 hommes d’âges et de milieux sociaux différents ont cherché sur les réseaux sociaux des moyens de violer une femme. Jusqu’à présent, on associait les «gouttes K.O.» aux soirées. Les cas récents montrent que la soumission chimique se produit aussi à la maison, au sein du cercle familial. Il apparaît désormais clairement qu’il existe un usage abusif de médicaments que l’on peut se procurer légalement.

En tant que ministre de la Santé, devez-vous prendre des mesures?
Selon la loi sur les stupéfiants, il est déjà interdit aujourd’hui d’administrer des substances à une personne dans le but de la rendre docile ou sans défense. Mais nous devons renforcer la prévention. Des interventions parlementaires visant à combler certaines lacunes, notamment en ce qui concerne la disponibilité des médicaments, sont en cours. La protection est certes inscrite dans la loi, mais il y a encore matière à amélioration.

Parlons du cas de l’ancien député argovien Patrick F.*, qui aurait abusé sexuellement de plusieurs femmes à l’aide de «gouttes K.O.».
La mère et sa fille sont originaires de Pologne. Ce qui m’a le plus choqué, c’est qu’après les souffrances endurées, elles aient été menacées d’expulsion. Je considère que le fait de lier une situation d’urgence ou le recours à l’aide sociale au statut de séjour constitue un véritable problème. Les deux femmes qui ont décidé de s’exprimer publiquement ont fait preuve d’un grand courage. Le problème, ce ne sont pas elles, mais l’auteur des faits.

Il était membre de l’UDC, qui n’a cessé de faire obstacle à une protection renforcée des victimes. Qu’attendez-vous désormais de l’UDC?
C’était un élu, et les responsables politiques élus devraient se comporter de manière exemplaire. Nous devons prendre conscience que la soumission chimique et les viols peuvent se produire partout, même lorsque les auteurs sont des citoyens suisses. Il est faux de dire que la violence émane uniquement des migrants ou des personnes issues de milieux défavorisés. La violence à l’égard des femmes est un problème structurel présent dans l’ensemble de la société.

L’UDC vous contredira et invoquera des statistiques montrant que les auteurs étrangers sont surreprésentés dans les actes de violence.
La violence est un problème qu’il ne faut pas minimiser. Affirmer que la violence domestique ou sexuelle est un problème propre à la population étrangère est factuellement faux, comme le montrent les récents cas qui ont fait grand bruit. Dans les homicides par arme à feu commis au sein du couple, par exemple, les hommes suisses sont surreprésentés. Dans d’autres domaines, la population étrangère est surreprésentée tant parmi les accusés que parmi les victimes. Cela s’explique souvent par le contexte et les conditions de vie.

Que voulez-vous dire par là?
Je ne dis pas cela pour minimiser quoi que ce soit. Mais si vous avez vécu la guerre ou la violence, si vous n’avez aucune perspective d’avenir, si votre situation financière est difficile et si vous ne pouvez pas compter sur un réseau familial, le risque de recourir à la violence est plus élevé. C’est pourquoi nous menons notre campagne de prévention contre la violence en 13 langues, car nous voulons toucher tout le monde.

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L’UDC joue la carte de l’immigration et présente celle-ci comme la cause de tous les maux de la société, ce qui n’est objectivement pas le cas.
Elisabeth Baume-Schneider, conseillère fédérale
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L’UDC a donc raison sur un point!
L’UDC joue la carte de l’immigration et présente celle-ci comme la cause de tous les maux de la société, ce qui n’est objectivement pas le cas. Il existe des facteurs de risque supplémentaires selon le parcours de vie, mais les chiffres montrent une réalité plus nuancée. La violence à l’égard des femmes existe partout. Ce sujet est trop important pour en faire un sujet de démagogie. Nous avons besoin de solutions pour aider les victimes de violences sexuelles.

Les «gouttes K.O.» ne sont parfois détectables que pendant six heures. Beaucoup de femmes ne se souviennent même pas avoir été victimes d'abus. Que peut-on faire pour y remédier?
Nous avons besoin de renforcer la prévention par la sensibilisation, et il faut que les autorités judiciaires poursuivent ces actes avec rigueur. Les victimes ne doivent pas hésiter à demander de l’aide et à se rendre immédiatement à l’hôpital. Des formations continues sont également nécessaires: par exemple pour les professionnels de santé ou la police, afin qu’ils puissent identifier les victimes et les accompagner au mieux. La prévention des violences sexuelles est l’un des axes prioritaires de la nouvelle stratégie nationale contre la violence, que nous lancerons l’année prochaine en collaboration avec le département de mon collègue Beat Jans.

Avez-vous le sentiment que les choses ont évolué au cours des 30 dernières années?
Les choses ont évolué, mais nous ne sommes pas encore là où nous devrions être. Lorsque j’étais assistante sociale, de nombreuses femmes avaient peur de parler des mauvais traitements qu’elles subissaient. Elles redoutaient la réaction de leur entourage: «Pourquoi n’es-tu pas simplement partie?» La situation s’est quelque peu améliorée depuis. D’autres progrès ont également été réalisés: je suis par exemple reconnaissante envers ma collègue Karin Keller-Sutter qui, en tant qu’élue cantonale, a fait adopter une mesure stipulant qu’en cas de violence conjugale, c’est l’homme qui doit quitter le domicile – et non la femme et les enfants.

Jeudi, on a appris qu'un nouveau cas avait été signalé dans le canton d'Argovie. Un homme aurait drogué sa compagne et d’autres femmes pour les violer.
Oui, le nombre de cas non signalés est très élevé. La Française Gisèle Pelicot a brisé le silence et nous a montré les abîmes de l’humanité. Ce n’est pas un cas isolé. La société est désormais mieux sensibilisée et les femmes concernées se rendent compte que ce qui leur arrive arrive aussi à d’autres. J’ai le droit de dire «stop», de partir ou de demander de l’aide.

Que promettez-vous aux femmes en Suisse pour qu’elles se sentent en sécurité?
Les femmes attendent des actes, pas des promesses. Au printemps, les cantons ont mis en place le numéro d’aide aux victimes 142, qui revêt une grande importance. Au cours des premiers mois, plusieurs milliers d’appels ont déjà été enregistrés. Parallèlement, grâce à la campagne nationale de prévention, nous veillons à ce que ce sujet reste présent dans l’opinion publique. Nous montrons aux personnes concernées que cette question est une priorité pour nous. La stratégie de lutte contre la violence que nous élaborons en collaboration avec le DFJP englobera en outre la prévention, la protection des victimes, mais aussi la répression.

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Les réseaux sociaux ne créent pas seulement une dépendance, mais exposent également les jeunes à des contenus toxiques, qu’il s’agisse d’une image déformée de la masculinité ou de l’anorexie
Elisabeth Baume-Schneider, conseillère fédérale
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Swisscom n’a mis en place la ligne d’assistance 142 qu’après avoir reçu une lettre d’avertissement de votre collègue de parti Jacqueline Fehr. Comment une entreprise publique peut-elle traîner les pieds sur un sujet aussi important?
Cela a pris trop de temps, c'est vrai. Mais un délai a ensuite été fixé et celui-ci a été respecté. Nous devons désormais aller de l’avant. C’était une bonne chose que Jacqueline Fehr ait exercé cette pression.

Pourquoi un pays aussi riche que la Suisse ne dispose-t-il pas de suffisamment de places dans les foyers d’accueil pour femmes?
Nous en discutons avec les cantons. Certains ont renforcé leur offre, d’autres pas encore. On reconnaît pourtant qu’il est bien plus judicieux d’investir dans les foyers d’accueil pour femmes que d’attendre que des tragédies se produisent ou de supporter les coûts induits par la prise en charge d’enfants traumatisés. Nous devons accepter qu’en tant que société, nous avons un devoir de protection. On a trop longtemps considéré la violence comme une «affaire familiale privée». C'est terminé: c'est une affaire d'Etat.

L’actrice Collien Fernandes a déclenché un débat sur les «viols virtuels»: il s’agit des deepfakes sur Internet. Une consultation sur la réglementation des plateformes est actuellement en cours.
La question de savoir comment protéger les personnes contre la violence est d’une importance capitale, que ce soit dans le monde physique ou virtuel. Nous avons soulevé, dans le cadre de cette consultation, des questions relatives à la protection des mineurs, car il est évident que ces derniers ont besoin d’une protection accrue. Les plateformes doivent également assumer leurs responsabilités à cet égard. La Commission fédérale pour les questions féminines a publié une étude très précieuse sur les algorithmes et les biais liés au genre. Les réseaux sociaux ne créent pas seulement une dépendance, mais exposent également les jeunes à des contenus toxiques, qu’il s’agisse d’une image déformée de la masculinité ou de l’anorexie. Nous devons trouver des outils encore plus efficaces dans ce domaine.

*Nom connu de la rédaction

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