Face à Trump et Poutine
Alain Berset endosse le costume de résistant européen

Le secrétaire général du Conseil de l'Europe était mercredi 16 septembre à Zurich, pour un discours à l'université. Là même où Winston Churchill avait, en 1946, proposé les «Etats-Unis d'Europe». Rencontre avec un résistant de l'Etat de droit.
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Alain Berset défend, à la tête du Conseil de l'Europe, l'Etat de droit et les droits de l'homme.
Photo: ANTHONY ANEX
Richard Werly
Richard WerlyJournaliste Blick

Quel héritage! Quelle filiation! Ce mercredi 16 septembre à l’Université de Zurich, Alain Berset a prononcé un discours sur l’avenir de l’Europe pour un anniversaire particulier: celui du fameux discours de Winston Churchill au même endroit, le 19 septembre 1946. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le vieux lion britannique, battu un an plus tôt dans les urnes par le Parti travailliste, avait rugi.

«La grande république au-delà de l’Atlantique, avait déclaré Churchill sur les bords de la Limmat, a compris avec le temps que la ruine ou l’esclavage de l’Europe mettrait en jeu son propre destin et elle a alors avancé une main secourable, faute de quoi une sombre période se serait annoncée avec toutes ses horreurs. Ces horreurs peuvent d’ailleurs encore se répéter. Mais il y a un moyen d’y parer et si la grande majorité de la population de nombreux États le voulait, toute la scène serait transformée comme par enchantement et en peu d’années l’Europe, ou pour le moins la majeure partie du continent, vivrait aussi libre et heureuse que les Suisses le sont aujourd’hui. En quoi consiste ce remède? Il consiste à recréer la famille européenne, cela dans la mesure du possible, puis de l’élever de telle sorte qu’elle puisse se développer dans la paix, la sécurité et la liberté. Il nous faut édifier une sorte d’États-Unis d’Europe.»

Démocraties en danger

L’ironie, bien sûr, est que le Royaume-Uni a, il y a dix ans, choisi par référendum de divorcer avec l’Union européenne. Mais pour Alain Berset, le moment ne pouvait pas être plus propice, en 2026, à une défense des valeurs européennes que le Conseil de l’Europe, qu’il dirige depuis Strasbourg, défend. «On ne peut plus ignorer les ingérences étrangères ou les manipulations de l’information dans le cadre d’élections ou de votations. C’est une réalité. C’est un coup porté au cœur de nos démocraties», explique-t-il à Blick, en regardant par la fenêtre de l’université qui s’ouvre sur Zurich. «On ne peut pas l’accepter. On doit agir.»

Défendre les valeurs de l’Europe, mais comment? Le Conseil de l’Europe compte 46 pays membres, dont la Suisse. La Russie en a été exclue en 2022 après son agression de l’Ukraine. La Cour européenne des droits de l’homme, basée à Strasbourg, est rudement contestée. La plupart des partis nationalistes européens veulent s’affranchir de ses jugements et de sa jurisprudence. Alors? «Nous sommes en train de réfléchir à développer une convention pour protéger les processus électoraux dans nos pays membres, poursuit l’ancien conseiller fédéral. Vous savez, ça a l’air théorique, une convention: on fait un texte, on fait de belles phrases. Non, il s’agit de développer des outils, d’apprendre les uns des autres, de voir comment les différents pays ont réagi à ces interférences et ces manipulations d’information, de développer une boîte à outils qu’on puisse, dans le fond, mettre à disposition de l’ensemble des États européens pour protéger leur démocratie.»

Ministre très critiqué en Suisse

Nous connaissions, en Suisse, Alain Berset le ministre, très critiqué durant la période du Covid. On connaissait, depuis son élection le 25 juin 2024 à la tête du Conseil de l’Europe, Alain Berset le diplomate. Voici Alain Berset le résistant, très inquiet des atteintes à l’État de droit. «Je crois que la principale chose que l’on peut faire, c’est de rappeler qu’on ne peut pas vivre dans un monde dominé par la violence, la brutalité, la loi du plus fort, la destruction et la guerre, complète-t-il. On veut vivre dans un monde en paix, même si c’est difficile. On veut un monde fondé sur le dialogue, dans le respect des règles et où des fautes ou des méfaits, en fait, vont être soumis à une juridiction qui va créer des réparations. Ça, c’est exactement ce que fait le Conseil de l’Europe depuis longtemps avec la Cour européenne des droits de l’homme.»

Il ne suffit pas d’un discours à l’Université de Zurich, prononcé devant une aula pleine à craquer, pour changer les choses. Alors, sérieuse, cette résistance? «Le Conseil de l’Europe est très, très entendu, affirme Alain Berset, affairé à préparer l’ouverture d’un bureau à New York. Ce que nous faisons, c’est préparer l’étape des négociations de paix en Ukraine. Là où nous changeons la donne, c’est lorsque nous travaillons très, très étroitement avec un grand nombre d’États pour préparer cela — on a quand même une quarantaine d’États aujourd’hui qui ont déjà rejoint nos instruments — et protéger non seulement le droit de l’Ukraine à pouvoir vivre en paix et pouvoir se développer correctement, mais les valeurs qui font le mode de vie européen qu’on ne veut pas voir affaibli ou disparaître: l’État de droit, des fonctionnements démocratiques — autrement dit le fait que les citoyennes et les citoyens puissent décider comment ils veulent être dirigés dans leur pays, en Suisse, en France ou ailleurs —, et une protection des droits humains, parce qu’on fait tout ça pour les populations du continent.»

À l’AG de l’ONU

Le Fribourgeois rencontrera-t-il Donald Trump à l’Assemblée générale des Nations Unies, où son institution n’est qu’observateur? Ce n’est pas bouclé, loin s’en faut, et la colère du président des États-Unis envers les Européens affairés à se rapprocher du Canada pourrait bien pulvériser tout espoir de rencontre bilatérale. Reste pour l’intéressé une évidence :

«Nous avons 46 pays membres. Ce sont des pays, je dirais, de l’Europe géographique, mais c’est au-delà de la géographie, c’est aussi l’Europe des valeurs. Avec ça, on a créé ni plus ni moins le plus grand et le plus puissant espace légal commun qui existe au monde. Pas pour créer des lois supranationales: ce million de décisions de la Cour européenne des droits de l'homme s’intègre à l’ADN national des lois nationales des États. On a créé un espace juridique commun qui est immense et qui crée au fond les bases d’un développement, qui crée les bases d’un développement économique.»

Etats-Unis et Europe: des alliés naturels

Et de poursuivre: «Nous avons les États-Unis comme membre observateur au Conseil de l’Europe depuis longtemps, ils participent d’ailleurs à nos travaux, donc ils sont vraiment présents. Il faut se garder de voir les choses en noir ou en blanc. Tout ça est fait de nuances et de différentes nuances de couleurs. On ne doit pas oublier que, pour l’Europe, les États-Unis sont un partenaire et un allié très naturel quand on regarde la géopolitique mondiale. Et si j’essaie de me mettre dans la perspective américaine, je ne suis pas sûr à long terme de voir quelle serait une meilleure alternative qu’une relation stable et de long terme avec le continent européen.»

Retrouvez l’intégralité de notre entretien avec Alain Berset dans le prochain épisode de notre podcast « Républick » ce lundi 21 septembre.

Et réécoutez dans « Républick » notre invitée de la semaine: Roselyne Bachelot.

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