En arrière-plan, les bolides de la catégorie supérieure vrombissent déjà sur la piste. L’air est chargé d’odeurs d’essence et de gomme brûlée. «Tu as très bien roulé», lance en anglais Duarte Moreira (43 ans) à son fils. Le garçon vient de sortir de son kart après sa première séance d’entraînement sur le circuit South Garda Karting, à Lonato del Garda, en Italie. Comme chaque printemps, les meilleurs jeunes pilotes de karting du monde se retrouvent sur la ligne de départ du Trofeo Andrea Margutti. Parmi eux, le Suisse Aiden Moreira, originaire d’Anières, dans le canton de Genève. Il évolue dans la catégorie Mini U10 et roule depuis environ un an pour le prestigieux CRG Racing Team. Il reste quatre jours: cinq séances d’entraînement de douze minutes le jeudi, les qualifications le vendredi et, enfin, les courses durant le week-end. Il est accompagné par son père, un entrepreneur genevois double-national portugais et suisse. «Je suis fier de mon fils», lâche-t-il.
Peu après le premier entraînement, Aiden rejoint son équipe, le long des chapiteaux et des véhicules d’assistance des quelque 50 équipes venues de toute l’Europe qui se sont installées directement sur le circuit. A ses côtés, son mécanicien Nicola Nocella, 68 ans, pousse le kart numéro 611 sous le chapiteau de l’équipe d’usine CRG. Alignés en deux rangées, 16 kartings orange, couleur de CRG, attendent leurs pilotes.
Les 20 mécaniciens vissent, montent de nouveaux pneus et préparent ces bolides high-tech pour leur prochaine utilisation. Nicola Nocella est dans le business depuis longtemps. Il décrit le kart d’Aiden: 9 ch, 60 cm³ de cylindrée, une vitesse de pointe de 110 km/h, pour un coût d’environ 5000 francs. Comme en formule 1, le kart et le pilote doivent être pesés chaque jour de course dans la zone d’arrivée. Ensemble, ils doivent atteindre au minimum 110 kg. Aiden pèse 32 kg.
Au total, Aiden passe près de 40 week-ends par an à sillonner les circuits au volant de son kart CRG, entre journées d’entraînement et compétitions. Il se rend le plus souvent en Italie, véritable épicentre de la discipline, qui compte de nombreux circuits de haut niveau. Lonato est considéré comme le temple européen du karting.
Aiden disputera 26 courses cette année: il participe aux Championnats italiens et aux World Series of Karting (WSK), une compétition mondiale réunissant, toutes catégories confondues, les 500 meilleurs jeunes pilotes. La majorité de ces 40 week-ends, son père est présent. Sa mère aussi parfois, elle qui est née au Kenya, de nationalité suisse et britannique, et travaille à l’OMC à Genève.
Le rythme hebdomadaire d’Aiden est bien réglé. Le lundi et le mardi, il suit les cours de l’Ecole internationale de Genève. Il bénéficie de nombreux cours individuels avec plusieurs enseignants afin de rattraper le temps passé sur les circuits. «Sans le soutien de l’Ecolint, il ne pourrait pas vivre son rêve», explique son père. Le mardi soir, son chauffeur privé, José Fonseca, vient le chercher pour l’emmener au circuit du week-end. Sur place, en plus des séances de pilotage, Aiden suit chaque jour trois heures de cours en ligne avec un enseignant d’Ecolint. Il est encadré par un assistant de son père jusqu’à l’arrivée de ce dernier, le jeudi soir. Le dimanche soir, José Fonseca raccompagne père et fils à Genève.
Un prénom prédestiné à la course
«Aiden est travailleur, discipliné et ambitieux, il a un fort caractère. En karting, il est rapide, il sait bien lire une course», précise Duarte Moreira. Dans le milieu, les spécialistes le considèrent déjà comme un des plus grands espoirs. Le patron du team CRG, Carlo Pacitto, ne tarit pas d’éloges au sujet de son protégé.
Habitué à voir des jeunes poussés par leurs parents, il assure que ce n’est pas le cas d’Aiden, dont le prénom signifie «fougueux» en langue celtique. «Il a de l’essence dans le sang. Il progresse énormément. Nous fondons de grands espoirs en lui.» Une équipe anglaise de Formule 1 s’est déjà renseignée pour l’intégrer à son équipe de karting. Pour Duarte Moreira, «il est encore trop tôt pour prendre cette décision». Le père aime aussi la personnalité de son fils pour d’autres raisons. «Aiden est poli et humble. Et il a un tempérament joyeux.»
Petit, Aiden fondait en larmes quand il ne pouvait pas rouler dans sa voiture électrique
Les voitures ont fasciné Aiden dès son plus jeune âge. A 1 an et demi, il passait déjà son temps au volant d’une petite voiture électrique. Il commence le karting à 5 ans et, quelques mois plus tard, passe son premier test officiel sur un circuit italien. Il s’entraîne alors jusqu’à quatre fois par semaine. Lors de sa première course dans la catégorie Minikart, à 7 ans, il bat des pilotes bien plus âgés que lui. Duarte Moreira: «Comme il n’existe pas de karting professionnel en Suisse, il a commencé à rouler en Italie.» Depuis 2024, il se mesure aux meilleurs mondiaux dans le cadre des World Series of Karting. L’objectif d’Aiden est clair: «Je veux être le premier champion du monde suisse de formule 1!» Et ce, dans l’équipe McLaren, comme son idole Ayrton Senna (1960-1994). Il connaît aussi Clay Regazzoni (1939-2006): Aiden a déjà vu plusieurs fois le film Rush, dans lequel apparaît le plus célèbre pilote suisse de F1. «J’adore la vitesse! Depuis quatre ans, j’y suis habitué», confie Aiden, sourire aux lèvres. Il n’a pas peur. «Le ski est plus dangereux que le karting. Dans mon sport, le plus risqué, ce sont les pilotes lents.» Jusqu’ici, il n’a jamais été victime d’un accident grave.
Le jeune Genevois, qui suit toutes les courses de F1, le sait bien: atteindre l’élite, rêve de tant de pilotes talentueux, implique un parcours long et exigeant. «Je donne tout pour y arriver!» Sa famille, avec l’aide de sponsors, investit actuellement plusieurs centaines de milliers de francs par an dans sa passion. A l’échelon supérieur, en formule 4, «il faudrait compter environ 1 million de francs par an, puis bien davantage encore en formule 3 et en formule 2 et, enfin, des sommes colossales en formule 1», précise son père. Un jour, ajoute-t-il, il aimerait ouvrir près de leur domicile d’Anières un musée consacré à Aiden, où seraient exposés ses monoplaces, ses casques, ses combinaisons et ses trophées.
Devant le chapiteau CRG, un rugissement retentit: Nicola, le mécanicien, teste le moteur du kart d’Aiden. A l’intérieur, assis à une table, Aiden écoute attentivement Sergey Kovalenko. Ce pilote de 33 ans est triple champion d’Ukraine de karting. Comme après chaque séance, il analyse en détail la première sortie d’Aiden, enregistrée sur son iPad. «Le départ était bon. Mais ensuite, tu as eu de nombreuses occasions de dépasser.» Kovalenko lui montre précisément où et comment il aurait pu mieux faire. En guise de motivation, Aiden doit enchaîner quelques séries de dix pompes. Il lève les yeux au ciel: ce n’est clairement pas ce qu’il préfère. «Aux prochains entraînements, tu auras le choix: mieux conduire ou faire des pompes! Surpasse-toi!» lance Sergey. Message reçu. Après l’entraînement suivant, une seule série de dix pompes suffit. En finale, il termine à la 5e place. «L’année prochaine, je gagne!»