«Personne ne s'attendait à me voir champion du monde en 2024.» Lucide, l'escrimeur Alban Aebersold ne se berce pas d'illusions, à seulement 21 ans. Déjà qu'il ne partait pas favori au moment d'entrer en lice à Riyad, sa déchirure partielle des ligaments du pied, survenue durant la phase préliminaire, n'a rien arrangé. Et pourtant, cette blessure s'est transformée en alliée en Arabie saoudite. «Je ne pouvais pas me permettre de folies dans mes déplacements, je devais rester linéaire, éviter de trop attaquer. Chaque geste devait être juste», explique-t-il.
Porté par l'adrénaline, mais aussi «sur un petit nuage, comme jamais auparavant en compétition», Alban Aebersold a déjoué tous les pronostics et s'est imposé face à Alec Brooke chez les M20. Revenu depuis à son quotidien d'étudiant, il s'interroge: a-t-il définitivement tourné la page de sa blessure? Et surtout, comment faire en sorte que ses prochaines médailles ne soient plus vécues comme des surprises? Pour Blick, le Genevois au mental d'acier et à l'épée affûtée a accepté de répondre sans détour.
Le foot et le problème d'agenda
Sa rencontre avec l'escrime est aussi improbable que sa victoire à Riyad. À 7 ans, il joue au football, mais un obstacle logistique change tout: sa mère ne peut plus l'emmener aux entraînements. Il doit trouver un sport proche de chez lui, qu'il puisse rejoindre seul. L'escrime s'impose presque par hasard. Un hasard heureux pour ce fan de Star Wars. Pas de sabre laser à disposition, mais l'épée fait parfaitement l'affaire.
Treize ans plus tard, un autre défi s'ouvre devant lui: concilier sport et études. Alban Aebersold s'inscrit à un Bachelor en psychologie, à temps partiel, sur six ans. Un parcours exigeant, où rigueur et organisation sont indispensables, malgré les aménagements liés à son statut d'athlète. Son objectif est clair: devenir psychologue du sport.
«Le mental, c'est essentiel, et parler à quelqu'un aussi.» Sans détour, il évoque son premier suivi psychologique, alors qu'il effectuait son service à Macolin en tant que sportif d'élite. Ces consultations lui ont appris à lâcher prise en compétition. «J'avance étape par étape pour rester dans le contrôle. Je peux stresser si je me projette trop sur ce que j'ai à perdre.» Le Genevois a donc adopté une forme de détachement, même si les enjeux lui restent présents à l'esprit. Il a surtout compris que le mental, comme le corps, n'est pas toujours stable. Et c'est parfois son corps qui lui a rappelé ses limites…
Opération obligatoire
Avant sa déchirure au pied aux Mondiaux de 2024, il souffrait déjà d'une blessure au coude lors de l'édition 2023. Une instabilité s'est installée, les douleurs sont devenues trop fortes, et il a dû se résoudre à renoncer à la saison 2024-2025, bien que son pied soit guéri. Loin des pistes, il a donc investi dans sa rééducation et dans sa santé mentale, renouant avec une psychologue du sport. En mars 2025, l'opération est devenue inévitable.
Ces épreuves n'ont en rien ébranlé son ambition. Son but: figurer parmi les sélectionnés pour les Jeux olympiques de Los Angeles en 2028. À trois ans de l'échéance, s'en sent-il capable? «Non», répond-il avec une franchise qui force le respect. Il sait parfaitement ce qui lui manque: «De l'expérience au niveau élite, qui est très différente. Je dois encore progresser en force, en explosivité et en endurance.» Un constat lucide, presque sévère. Mais sur le plan mental, son analyse est plus optimiste: «J'ai de la détermination et de la motivation, mais je peux m'améliorer dans la gestion de mes émotions.» Et surtout, il refuse de perdre de vue l'essentiel: le plaisir, celui qui l'anime depuis bientôt quinze ans.
Pourquoi, alors, ne pas se consacrer entièrement à sa passion? «Faire uniquement de l'escrime, ce serait le rêve, mais ce n'est pas rationnel pour moi.» Toujours cette lucidité. Pourtant, tant qu'il est jeune et en pleine possession de ses moyens, il pourrait en faire sa priorité. Sa réponse résume son état d'esprit: «Je sais qu'il est impossible de me consacrer à 100% à la fois à l'escrime et à la psychologie, mais je veux que ni l'un ni l'autre ne soit négligé. Tant que j'étudie, je jonglerai entre les deux. Une fois mes études terminées, je pense passer pro dans un premier temps.»
20'000 francs par saison
Reste un point incontournable: l'argent. Aujourd'hui, il est encore loin de vivre de ses performances. Il doit donc s'appuyer sur un soutien financier. Ses sponsors, il les gère en autonomie, épaulé par ses proches. «La Fondation de l'Aide Sportive me soutient, et j'ai pu profiter des installations de Macolin. Du soutien, j'en ai.» Mais il en faut davantage: il estime qu'au moins 20'000 francs sont nécessaires par saison pour couvrir ses frais.
À première vue, Alban Aebersold n'a rien d'un héros. Il n'est pas attendu comme une star. Il est aussi un étudiant ordinaire, parfois confronté à ses propres difficultés, cherchant à se changer les idées grâce à la musique ou en passant du temps avec ses proches. Mais il dégage une force d'inspiration indéniable, par sa clairvoyance, sa discipline et son travail constant sur lui-même.
Et, quoi qu'il arrive, il reste fidèle à sa devise: «J'aime toujours y croire.» Une détermination chevillée au corps depuis l'enfance. Lui qui l'a admirée chez Luffy, le héros iconique de One Piece, en est devenu, à sa manière, une incarnation. Blessé ou non, conscient de ses failles, mais tourné vers Los Angeles et l'avenir.