«Les athlètes n'osent plus rien dire»
Une ex-athlète témoigne sur la part d'ombre de la natation synchronisée suisse

Peur, humiliation et intransigeance: la natation synchronisée en Suisse est au coeur d'une polémique. L'ex-athlète Vivienne Koch, 22 ans, raconte en toute sincérité à Blick ses années passées dans ce milieu. Interview.
Publié: 05.07.2022 à 06:14 heures
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Dernière mise à jour: 05.07.2022 à 10:03 heures
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Ces dernières années, Vivienne Koch a compté parmi les nageuses synchronisées les plus performantes du pays.
Daniel Leu

La SRF a rendu publics les dysfonctionnements de la natation synchronisée suisse la semaine dernière, ce qui a fait les gros titres en Suisse alémanique. De nombreuses anciennes athlètes ont raconté comment elles avaient été humiliées, insultées, harcelées.

Dès l'âge de 6 ans, Vivienne Koch était elle aussi nageuse synchronisée. Elle a participé aux Championnats du monde et d'Europe et avait pour objectif de se qualifier en duo pour les Jeux olympiques de Tokyo en 2021. Lorsque ce rêve s'est brisé, la jeune femme, aujourd'hui âgée de 22 ans, a claqué la porte.

Aujourd'hui, elle reçoit Blick à la table de la salle à manger familiale. Devant elle se trouvent de nombreuses feuilles sur lesquelles sont inscrites des notes manuscrites.

Vivienne Koch, à quoi avez-vous pensé en lisant tous les gros titres cette semaine dans la presse?
Je ne savais pas que cela allait être relayé dans la presse, car je me suis complètement retirée du milieu après ma démission. Toutes ces accusations sont vraies et graves, mais elles ne sont qu'une partie de la vérité. Ces accusations ne mènent à rien et ne résolvent pas un seul problème. Tout cela est bien plus complexe. J'y ai beaucoup réfléchi l'année dernière. Je souhaite donner cette interview pour expliquer ce qui ne va vraiment pas. C'est mon histoire et mon point de vue. Je ne veux pas dire que les histoires des autres sont fausses.

Pourquoi êtes-vous devenue nageuse synchronisée?
Parce que j'aime être dans l'eau, j'adore danser et j'aime la musique. La natation synchronisée est un sport incroyablement fascinant. On se déplace dans l'eau dans toutes les dimensions. C'est extrêmement amusant.

À quelle fréquence vous entraîniez-vous?
Six fois par semaine et jusqu'à 25 heures... enfin même jusqu'à 40 heures avant la qualification pour les Jeux olympiques. Cela n'était possible que parce que je fréquentais le gymnase sportif de Vaduz.

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Il est rapporté qu'un climat de peur régnerait dans la natation synchronisée suisse...
Cela peut arriver, oui. Si tu n'as pas de chance, tu tombes sur une entraîneuse qui peut te faire peur. Il y en a beaucoup qui accomplissent un travail incroyable, mais trop souvent, cela peut conduire à de grosses erreurs. Je connais une entraîneuse qui était, peut-être, la meilleure de Suisse, mais quand elle était de mauvaise humeur, elle était vraiment méchante.

Douée mais malveillante: n'est-ce pas un dilemme classique dans le sport?
Exactement. Nous avions certes peur d'elle, mais nous voulions quand même y aller, car nous savions qu'elle nous ferait progresser. Et imagine qu'elle t'a fait des éloges! Un seul commentaire de sa part te fait te sentir tellement bien que toutes les insultes passent inaperçues. Quand une entraîneuse a beaucoup d'influence, on accepte beaucoup de choses. Nous sommes tous très ambitieux et nous voulons faire partie de l'équipe. En tant que nageuse, tu te sens complètement impuissante face à la fédération. Mais je dois souligner ici que j'ai souvent été dans une situation plus privilégiée que d'autres. J'étais établie et les entraîneurs ne pouvaient pas se passer de mes performances.

Lors des compétitions par équipe, on compte jusqu'à dix nageuses. Ce n'est pas le même tarif pour toutes?
Celles qui y sont remplaçantes et qui n'évoluent pas assez vite ne comptent pas pour les entraîneuses. C'est assez brutal. Il y a certaines nageuses qui ne sont même pas regardées pendant des années lors des entraînements. C'est trop demander à une jeune athlète de ne pas le prendre personnellement.

Ne serait-ce pas justement le rôle des entraîneurs de rendre leurs protégées meilleures?
En théorie, oui, mais la Suisse est à la traîne par rapport à la concurrence étrangère. Nous avons moins d'argent et moins de temps pour nous préparer aux grands événements importants. Si une nageuse n'apprend pas assez vite, elle est mise de côté. Ou si l'entraîneur a le sentiment qu'elle pourrait commettre une erreur en compétition, elle est également poussée vers la sortie. Avec de telles nageuses, les entraîneurs ont fini par ne plus se demander comment ils pourraient les améliorer, mais les ont tout simplement ignorées. Il est compréhensible que cela puisse être traumatisant pour ces athlètes.

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Est-ce peut-être aussi une question de culture sportive, héritée du passé?
Dans l'ancien bloc soviétique, les athlètes devaient souffrir pour arriver au sommet. Il n'est pas étonnant que les coaches actuelles entraînent aujourd'hui de cette manière. Pour moi, le fait de penser «plus je m'entraîne, mieux c'est», c'est faire fausse route. En réalité, nous souffrons toutes de ce paradigme. Souvent, peu à peu, la passion se transforme en obsession. Nous perdons alors le sens de la réalité, et ne sentons plus nos limites.

D'autre reproches ont été faits sur des étirements violents...
Moi aussi, les entraîneurs se tenaient et s'asseyaient sur mes jambes et me poussaient à faire le grand écart. Ce n'est pas parce que quelqu'un a jeté son dévolu sur toi que tu es automatiquement maltraité. Si c'est fait correctement, cela aide. Si c'est mal fait, évidemment que c'est l'extrême inverse. Et pour moi, il y a aussi une différence entre une bonne douleur, qui te fait avancer, et une mauvaise douleur, qui te détruit.

Question naïve: ne peut-on pas simplement dire stop dans de telles situations?
Bien sûr, la communication est essentielle. Il y a des nageuses qui, dans de tels moments, signifient parfois, discrètement, vouloir arrêter. Mais les entraîneurs et entraîneuses poussent à continuer. Ensuite, les athlètes n'osent plus rien dire. Les nageuses doivent comprendre qu'elles sont responsables de leur corps et qu'elles doivent vivre elles-mêmes avec les conséquences des excès. Un non doit toujours être accepté et ne doit pas être considéré comme de la paresse. Dire que nous sommes toutes des victimes et que les entraîneurs sont tous des coupables est un peu court. J'en ai vu trop qui se sont détruites elles-mêmes.

Selon vous, la discipline rencontre aussi un problème au niveau des juges de compétition.
La natation synchronisée est un art, elle ne se mesure pas en secondes ou en mètres, mais selon une impression générale approximative. Le problème commence déjà par le fait que nous n'avons pas assez de juges. C'est pourquoi les représentants et les entraîneurs des différents clubs travaillent aussi comme juges. Cela pose évidemment des problèmes d'impartialité. Les dérives sont évidentes et il en va d'ailleurs de même au niveau international.

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Pourquoi est-il si difficile de juger objectivement?
Parce que jusqu'à dix nageuses font simultanément un nombre incroyable de mouvements pendant trois minutes. Cela fait trop de facteurs pour qu'une personne impartiale puisse faire des calculs. Cela laisse beaucoup de place à l'interprétation. En plus de cela, en cas de déception, il est bien sûr beaucoup plus facile de rejeter la faute uniquement sur les juges que d'avouer que les adversaires étaient simplement meilleurs.

Les reproches les plus violents tournent autour de la nourriture et du poids. Vous a-t-on également dit que vous étiez trop grosse?
Oui, bien sûr, en tout cas deux fois. Une entraîneuse m'a un jour fait dire par un juge que je devrais perdre un ou deux kilos.

Quand vous a-t-on dit cela pour la première fois?
J'ai été assez mince pendant longtemps. Mais à 18 ans, mon corps a changé. Mes cuisses se sont élargies, mes fesses se sont épaissies et j'ai pris quelques kilos de graisse au niveau du ventre. Bien sûr, de tels commentaires nous blessent. Bien sûr, on regarde alors sa partenaire de duo et on se dit: merde, elle est plus mince que moi. Et comme on est tout le temps en maillot de bain, on se regarde constamment les cuisses. On m'a aussi fait remarquer que j'avais de la cellulite par exemple.

Comment avez-vous réagi?
On m'a conseillé de masser les tissus avec une brosse à cellulite. Ce que l'on vous dit, il faut le faire. Aujourd'hui, je sais que pour la plupart des gens, ma peau serait normale, mais nous cherchons une perfection sans fin. C'était une volonté particulièrement extrême pour les photos.

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Cela incite donc à faire attention en permanence à son poids?
Exactement, d'autant plus que le poids est incroyablement important dans notre sport. Si tu es plus léger, tu as tendance à mieux performer dans l'eau. Mais tout cela n'est pas seulement un problème suisse. Les meilleures mondiales racontent ouvertement dans les interviews qu'elles ne peuvent pas manger le soir. Une fois, j'ai entendu l'entraîneur des Italiennes leur dire: «Si vous voulez de meilleures notes, vous devez toutes perdre du poids. Vos performances n'en seront pas meilleures, mais vos corps paraîtront plus longs.» Lorsque j'ai revu les nageuses deux mois plus tard, elles étaient toutes plus minces. Tu te dis juste à ce moment-là que ce sont les règles de ce sport...

Les risques d'anorexie sont réels...
Pendant les repas, beaucoup regardaient leurs assiettes. Les entraîneuses aussi. J'ai certes toujours mangé normalement, mais j'avais mauvaise conscience. J'en connais beaucoup en effet qui ont des troubles alimentaires allant jusqu'à l'anorexie. Lors d'un Championnat du monde par exemple, nous sommes allés tous ensemble au McDonald's après les compétitions. Certaines ont eu de véritables crises de panique lorsqu'elles ont lu sur l'emballage combien de calories contenait le burger. On est allé jusqu'à changer de restaurant pour cela.

De nombreuses nageuses synchronisées sont encore très jeunes et encore en pleine puberté. Cela est-il encore plus délicat à gérer?
C'est un gros problème. Tu es à la recherche de ton identité et tu es en même temps très stressée parce que tu veux obtenir de bons résultats. Comme tu n'as guère de temps pour autre chose en tant que nageuse synchronisée, tu vis dans une bulle. Tes performances définissent toute ta personne. C'est le seul monde que tu connais. Et tes collègues sont aussi tes concurrentes. Le pouvoir que le sport exerce sur toi est incroyablement grand. Si tu as peu d'amis en dehors du sport, tu risques de t'abandonner à cela.

N'est-ce pas là le rôle de la fédération d'aider les nageuses et d'attirer leur attention sur les dérives que peut engendrer la pratique d'un sport?
Bien sûr, nos coaches l'ont fait en partie. Il y a eu un séminaire sur les troubles alimentaires. Nous avions aussi une diététicienne. Mais seulement après de gros incidents. Or nous avons besoin de mesures préventives. C'est un sujet tabou. Il faut beaucoup trop de temps pour que quelqu'un de l'extérieur agisse. Les nageuses et les entraîneurs sont en proie aux mêmes pensées destructrices. Il doit y avoir un moyen d'y mettre fin. Je pense que tout le monde peut prendre part à cela.

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En dehors de votre bulle sportive, ressentez-vous aussi une pression du reste de la société?
Les médias sociaux sont un gros problème dans notre société. Tout le monde veut être beau et mince. Il est normal pour nous d'être en maillot de bain et c'est ainsi que nous nous présentons dans les médias sociaux. On est vue et on reçoit des likes et des notifications à longueur de journée. Mais soyons honnêtes: la plupart des gens ne nous suivent pas pour voir un «baraccud» ou un «bodyboost» (ndlr: des figures effectuées en natation synchronisée)...

Certains se demandent peut-être: pourquoi toutes ces nageuses portent-elles plainte maintenant? Ces personnes ont-elles raison de le faire alors qu'elles ont choisi elles-mêmes un sport de haut niveau?
Oui, c'est un sport de haut niveau. Cela implique aussi des douleurs et le fait que, parfois, on ne réussit pas. Mais il y a une limite à tout. Une entraîneuse a tellement de pouvoir sur toi. Un mot de travers de sa part peut déclencher tellement de choses en toi et te faire tellement mal...

Comment résoudre ces problèmes?
Certainement pas de la même manière que pour les gymnastes rythmiques.

C'est-à-dire ne pas supprimer des fonds comme cela a été décidé l'année dernière?
C'est précisément la mauvaise voie. Retirer de l'argent en guise de punition ne mène à rien. Malheureusement, après les scandales des derniers jours, notre image est désastreuse: nous sommes les nageuses blessées, qui sont certes belles, mais qui sont brisées par notre sport. Pourtant, notre motivation de base était bien différente: on faisait ça juste par amour de ce sport merveilleux.

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Que faudrait-il changer concrètement selon vous ?
Il faut des psychologues. Il faut des nageuses qui disent à leurs entraîneurs quand elles sont blessées et qui ne le cachent pas. Il faut un changement culturel complet et un nouveau regard extérieur. Il faut davantage de ressources financières. Il faut des limites qu'aucune entraîneuse ne peut franchir. Et oui, l'association doit être réorganisée, doit devenir plus professionnelle. Le plus important aussi est que les accusations réciproques cessent. Cela détruit aussi le sport, notre sport. On est toutes dans le même bateau, ce que certains ne comprennent pas.

Comment vous portez-vous, désormais?
Je n'ai plus tous ces sentiments négatifs en moi. Je ne cours plus après l'image parfaite, je suis désormais plus fascinée par les couleurs et la nature. Par l'authenticité et non plus par une image idéale. Tout ce monde de spectacle et de paillettes de la natation synchronisée, ce n'est plus le mien. Mais j'ai beaucoup appris grâce au sport de haut niveau et je vois aussi à quel point il m'a rendue forte. J'aime tout découvrir et je suis incroyablement reconnaissante pour les nombreuses possibilités que la vie m'apporte. Tout cela a pris du temps, et les vieux schémas de pensée peuvent me rattraper constamment.

Vous étudiez désormais la psychologie. Une coïncidence?
Non, j'étais tout le temps confrontée à des personnes qui faisaient des choses que je ne pouvais pas comprendre. Je voulais pouvoir comprendre. C'est sans doute pour cela que j'ai fait des études.

Pouvez-vous aujourd'hui vous regarder dans le miroir en toute sérénité ?
Il y a des jours où je me dis: «Je suis trop grosse». Et puis il y a des jours où je me dis: «Wow, en fait je suis magnifique». Mais cela n'a aucun sens, je suis la même personne avec le même corps lorsque je me dis cela.

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(Adaptation par Thibault Gilgen)

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