Un ex-espion du KGB
«Poutine est arrivé au point de non retour»

Serguei Jirnov est, en France, un habitué des plateaux de télévision. Son profil? Ancien espion du KGB, passé maitre dans l'art de raconter les dessous sombre de la Russie. Alors que le sommet de l'OTAN se tient à Madrid, il publie «L'engrenage» et parle de Poutine.
Publié: 28.06.2022 à 11:26 heures
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Dernière mise à jour: 28.06.2022 à 11:27 heures
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Sergeï Jirnov est un espion du KGB soviétique, formé pour infiltrer les élites administratives et politiques en France
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Richard WerlyJournaliste Blick

Peut-on le croire? L’histoire de Sergueï Jirnov, 61 ans, est presque trop parfaite pour être vrai. Ancien espion du KGB soviétique, formé pour infiltrer les élites administratives et politiques en France où il intégra la prestigieuse Ecole Nationale d’Administration (ENA) comme élève étranger dans les années 90, l’homme commence par vous tendre, entre deux apparitions sur les plateaux de télévisions, sa carte de visite qui reproduit… sa carte d’ancien espion de l’ex-URSS.

Essayiste ou manipulateur en chef?

Amusant, mais aussi inquiétant. Et si l’auteur de «L’engrenage» (Ed. Albin Michel) demeurait un manipulateur en chef, y compris lorsqu’il s’exprime sur LCI, lors des débats d’actualité animés par Darius Rochebin? Notre première question fuse, alors qu’il rencontre un groupe de journalistes étrangers basés à Paris. Sur un écran voisin, les images du centre commercial de Krementchouk éventré et incendié lundi 27 juin par un missile russe témoignent des atrocités commises en Ukraine. Sergueï Jirnov, qui raconte volontiers ses rencontres passées avec Vladimir Poutine, alors apprenti-espion lui aussi, nous regarde en souriant: «Je ne vais pas vous répondre car vous ne me croiriez pas. Je vis en France comme étranger, avec une carte de séjour. Je n’ai pas la nationalité française. Je prends des risques en racontant de ce que je sais. Ce qu’il faut plutôt, c’est confronter ce que je dis à la réalité. Croyez-moi, Poutine est bien l’homme que je décris».

«L’engrenage» ne se lit pas comme un roman d’espionnage. Le livre plonge dans les soutes du rapport de force entre l’OTAN, l’alliance militaire dont les trente pays membres tiennent ce mardi et mercredi leur sommet annuel à Madrid (Espagne), et la Russie de Vladimir Poutine. Le titre est clair: la guerre en Ukraine est le résultat d’une série de décisions fatales, des deux côtés. Le «Tsar» du Kremlin peut-il la gagner? Et à quel prix?

Poutine est devenu un psychopathe

«Je crois que Poutine est devenu un psychopathe, lâche son ancien collègue du KGB. Contrairement à ce que beaucoup affirment, ses actions ne sont plus rationnelles. Il nous fait tous peur. Il a atteint le point de non-retour».

Comment est-ce possible? «Il répond à une grande demande de son peuple qui rêve toujours de gloire et qui ne reculera jamais devant les sacrifices. Poutine est un maître-manipulateur de l’orgueil national russe. Paradoxalement, sa principale faiblesse est cette armée qu’il a lancée contre l’Ukraine. Elle n’est pas capable de rivaliser, si le conflit devenait mondial, avec les forces de l’OTAN dominées par les Etats-Unis. Elle n’a qu’un point fort, que Poutine utilise aussi bien contre les militaires que contre les civils ukrainiens: sa puissance de feu. Ma conviction est que Poutine ne lâchera jamais. Sauf s’il est battu»

Ses entrevues avec Poutine

Sergueï Jirnov aime raconter ses entrevues avec Vladimir Poutine, alors jeune espion du KGB, moins gradé que lui mais plus âgé (il a 69 ans). Impossible de savoir, bien sûr, s’il ne romance pas ces rencontres et s’il ne caricature pas la personnalité du président russe «un homme qui s’est construit dans les bas-fonds de Saint Pétersbourg et ne respecte que la force, mais qui a longtemps rassuré les Russes».

L’intérêt de son témoignage et de son livre est qu’il parle le même langage que le maître du Kremlin, qu’il connaît ses codes, qu’il peut mieux lire dans ses pensées qu’un autre observateur. Assiste-t-on aujourd’hui à une guerre pour une partie du territoire Ukrainien? «Non, répond-il avec assurance. Il faut comprendre que Poutine, comme le peuple Russe, n’a pas intégré la notion de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité. Il n’y a jamais eu de reconnaissance formelle, d’excuses ou de pardon pour les crimes de Staline. Ce que veut Poutine, c’est tout contrôler dans ce «monde Russe» qu’il estime lui appartenir. Sauf qu’il n’en a pas les moyens. Son seul instrument est la peur. Bombarder des bâtiments civils fait partie de cette stratégie, tout comme le fait de brandir régulièrement la menace nucléaire, par exemple en envoyant des missiles à la Biélorussie. Il gouverne et domine par la peur».

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Le danger de la partition

L’idée que l’Ukraine soit finalement amenée à faire des concessions territoriales à la Russie pour obtenir une cessation des hostilités est dans l’air. Au sommet de l’Alliance Atlantique, qui examinera les demandes d’adhésion de la Finlande et de la Suède, deux pays scandinaves neutres jusque-là, cette hypothèse flottera. Faut-il croire dans une partition? «Tout ce qui peut permettre à Vladimir Poutine de dire aux Russes qu’il a gagné en Ukraine est un très mauvais présage, poursuit Sergueï Jirnov. Dès qu’il voit une faiblesse, il en profite. Il ne s’arrêtera pas».

Difficile, dans ces conditions, d’imaginer une sortie de crise possible. L'ancien espion du KGB parie donc sur une guerre d’usure. Laquelle sera selon lui très compliquée à gérer par la Russie, malgré les centaines de milliards de dollars de recette des hydrocarbures et l’approche de l’hiver qui verra les pays européens redevenir très vulnérables en matière d’approvisionnement énergétique. «Il ne faut surtout pas lâche prise avec les sanctions contre la Russie. Elles ont déjà réussi à casser la machine économique russe. Le moteur est à l’arrêt. Les camions militaires russes Kamaz ont besoin de roulements à billes fabriqués en Allemagne. Les dispositifs de visées des chars russes étaient importés en France. Les puces électroniques indispensables aux missiles proviennent de Taïwan. Remplacer tout cela n’est pas simple, car le système est cruellement inefficace. Et les Russes n’ont pas envie de se tuer au travail pour cette guerre…»

Et l’Ukraine?

Et l’Ukraine? La dernière formule de Sergueï Jirnov, lors de notre entretien, est la plus douloureuse. Impitoyable au moment où l’on voit les images de ce centre commercial écrasé sous la frappe d’un missile, incendié, réduit en un amas de ruines alors que des centaines de personnes se trouvaient à l’intérieur: «Poutine est comme un homme violent qui fait la guerre à sa famille et qui, pour impressionner ses proches, bat sa femme au vu et au su de tout le monde. L’Ukraine est l’épouse battue de Poutine. Il sait qu’elle ne l’aime plus. Donc il redouble de coups».

A lire: Sergueï JIrnov, «L'engrenage», Ed. Albin Michel.

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