Pas de vote, mais la révolte
Pourquoi les Français en ont «ras le bol» des législatives

Moins d'un électeur français sur deux s'est déplacé pour voter au premier tour des législatives le 12 juin. Ce dimanche, le second tour va de nouveau buter sur le même obstacle: le ras le bol démocratique qui secoue la République.
Publié: 18.06.2022 à 14:55 heures
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Richard WerlyJournaliste Blick

«Ras le bol» électoral. Le mot est fort. Mais il décrit bien ce qui s’est passé au premier tour des élections législatives françaises le 12 juin (les Français de l’étranger ont, eux, voté le 5 juin). 52.49% % d’abstention, contre 51,2% en 2017, lorsque Emmanuel Macron remporta une majorité absolue avec 359 députés sur 577 sièges à l’Assemblée Nationale: ce chiffre a de quoi inquiéter, au vu de la démoralisation démocratique qui règne parmi les 48 millions d’électeurs. En 2019, selon une enquête de l’Institut Elabe, seuls 27% des sondés estimaient que la démocratie fonctionne bien en France et à peine 14% jugeaient que les responsables politiques nationaux se préoccupent de ce que pensent les gens. Pas étonnant que l’appréciation des élus soit catastrophique: selon le même sondage de 2019, ceux-ci inspiraient en priorité la méfiance (37%), le dégoût (32%), l’ennui (8%) ou la peur (4%)…

Possible ou pas de sortir de cette impasse démocratique annoncée, alors que la nette réélection d’Emmanuel Macron le 24 avril avec 58,5% des suffrages n’a pas apaisé le climat politique national, marqué par la campagne d’opposition frontale et radicale de la Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale (NUPES) emmenée par Jean-Luc Mélenchon? Quelques éléments de réponse, valables aussi pour la sixième circonscription des Français de l’étranger Suisse Liechtenstein. Pour rappel, le 5 juin, 22,6% des 149'000 électeurs inscrits ont voté, dont 76% sur internet (ce qui n’est pas possible sur le territoire français).

Retrouvez l’intervention de Richard Werly sur RTL:

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1. «Ras le bol» du système présidentiel

L’élection du président de la République au suffrage universel reste celle qui mobilise le plus les Français. Le 10 avril 2022, au soir du premier tour de la présidentielle, le taux d’abstention s’élevait à 26,31%, loin des 52,49% des législatives. Problème: le choix du locataire de l’Elysée subit aussi une désaffection progressive. En 1981, l’année qui vit François Mitterrand accéder à la tête du pays, 15% de français seulement boudèrent les urnes au premier tour. Vingt ans après, en 2002, l’année qui vit Jacques Chirac l’emporter face au leader d’extrême droite Jean-Marie Le Pen, 28,2% des électeurs refusèrent d’aller voter. Résultat: le premier ministre socialiste Lionel Jospin fut éliminé d’emblée…

La France est en fait prise dans une contradiction de plus en plus fatale. D’un côté, les Français veulent élire directement leur chef de l’État. De l’autre, ils supportent de moins en moins que celui-ci, une fois élu, dispose de tous les pouvoirs et néglige l’Assemblée nationale, désignée dans la foulée de la présidentielle depuis 2002 et l’instauration du quinquennat. L’équation est simple: pourquoi voter pour des députés condamnés à être des «godillots» ?

Une récente étude de la Fondation Jean-Jaurès, classée à gauche, l’affirme: «Sans réforme démocratique majeure permettant de renouer un lien de confiance entre les représentants et les représentés qui pousserait à nouveau ces derniers vers l’isoloir, fort est à parier que la légitimité des décisions prises par des institutions récoltant un aval populaire aussi faible sera toujours davantage remise en question dans les années à venir». D’où la proposition audacieuse de Jean-Luc Mélenchon de se faire élire premier ministre, pour forcer Emmanuel Macron à cohabiter avec un gouvernement d’opposition. Le scrutin de dimanche montrera s’il a été entendu.

2. «Ras le bol» des élus et des arrangements parlementaires

Cette bombe démocratique est enclenchée. Elle vaut pour toutes les grandes démocraties. Les moins de 35 ans, très mobilisés sur certains combats politiques comme la défense des droits des minorités ou la lutte contre le réchauffement climatique, croient de moins en moins au vote et à la capacité des élus de changer les choses. «Plus l’âge augmente, plus le niveau de participation est important poursuit l’étude de la Fondation Jean Jaurès à propos de l’abstention en France. Ainsi chez les plus de soixante-dix ans, la déperdition d’électeurs entre la présidentielle et les législatives n’est que de 8 points, quand elle est de 27 points chez les 18-24 ans. Cette différence est colossale et entraîne une situation particulière: le poids électoral des anciennes générations lors de ces législatives est bien plus important que leur poids démographique réel». Vous avez bien lu: l’Assemblée Nationale, en France, dépend de plus en plus du vote des retraités. Les jeunes boudent l’élection des députés.

Si la gauche attire les jeunes – Mélenchon a tout fait pour les mobiliser en multipliant les appels en faveur de la transition écologique, thème prioritaire pour les moins de 35 ans – elle ne parvient pas à les convaincre de se rendre aux urnes. «De manière extrêmement flagrante, les jeunes sont beaucoup plus abstentionnistes que les autres générations» écrit Antoine Bristielle, de la Fondation Jean-Jaurès. 41% des 18-24 se sont abstenus lors du premier tour de l’élection présidentielle, c’est quasi le double de toutes les autres tranches. 22% des 25-34 ans ne sont pas allés voter d’après les estimations de l’Institut Ifop, cité par Radio France.

Dernier élément qui encourage l’abstention: le mode de scrutin pour l’élection des députés français (un élu par circonscription), qui ne fait pas coïncider le nombre de sièges obtenus avec le nombre de voix pour telle ou telle formation politique. Le fait que le Rassemblement national de Marine Le Pen, alors premier parti du pays, ait obtenu seulement une dizaine de sièges en 2017 est l’exemple le plus saillant.

3. «Ras le bol» du manque de démocratie


Écrire ces mots fait mal, car le système démocratique français fonctionne. Telle est pourtant la perception de nombreux électeurs. Selon l’IFOP, qui a réalisé sur le sujet une étude en décembre 2021, plus d’un Français sur deux (54%) estime que la démocratie ne fonctionne pas bien. 48% des Français interrogés, d’après ce sondage, jugent en plus que la démocratie s’est détériorée sous le premier mandat d’Emmanuel Macron (marqué par la fameuse crise des «gilets jaunes»). Point très important: ce n’est pas la démocratie qui est rejetée, mais son fonctionnement. Vu de Suisse, une aspiration française interpelle: 49% des sondés souhaitent voir davantage de référendums locaux ou nationaux. Ils sont en outre 84% à vouloir prendre une part plus importante dans le processus de prise de décision politique.

Démocratie directe et… décentralisation. Voici les remèdes «helvétiques» que les électeurs Français voudraient voir appliquer à leur pays. Conclusion de l’IFOP: «Une part majoritaire de la population ne se retrouve plus dans la démocratie française actuelle, à la fois au sein des catégories sociales populaires mais également au sein de catégories politiques que l’on ne retrouve plus seulement aux extrêmes mais à droite plus largement, renforçant ainsi l’idée d’une rupture entre une «classe dominante» et la majorité de la population. Face à ce problème, les Français s’attachent au renforcement de la démocratie par des outils de démocratie directe et participative comme le référendum. Ils se montrent aussi très largement favorables à l’adaptation de la prise de décision locale à la spécificité de chaque territoire».

Le «ras-le-bol» démocratique est réel. Il va certainement polluer de nouveau le second tour des législatives françaises ce dimanche. Mais il n’est pas inéluctable. C’est à la fois une bonne nouvelle et un très sérieux avertissement.

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