La «Stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis» publiée vendredi par le gouvernement de Donald Trump ne fait que 33 pages. Un document mince mais suffisant pour renverser une bonne partie des principes traditionnels de la politique américaine. Ce guide censé orienter la diplomatie de Washington vise à garantir que les Etats-Unis restent «le plus grand pays de l’histoire de l’humanité».
Sauf que les recettes de Trump passent mal chez nous: les puissances autoritaires comme la Chine ou la Russie ne posent, selon lui, pas de problème tant qu’elles commercent avec l’Amérique. L’Afrique, l’Australie et l’Amérique latine? Ignorées. Quant à l’Europe, Trump estime qu’elle doit devenir plus nationaliste, plus fière – et faire plus d’enfants. Sinon, Washington tournera le dos au Vieux Continent. Brutal, oui. Mais pour la Suisse, cette stratégie ouvre aussi une opportunité.
Un portrait alarmant de l’Europe
Le tableau que les Américains brossent de l'Europe ne pourrait pas être plus sombre. La surréglementation tue, selon Washington, la créativité et le succès économique. La faible natalité conduirait, selon le texte, à une Europe «bientôt dominée par des non-Européens». «Dans 20 ans, on ne reconnaîtra plus le continent si cela continue», peut-on lire à la page 25.
Le document met ouvertement en garde contre le fait que «certains pays membres de l'OTAN seront à long terme peuplés d'une majorité non-européenne». Et si ces pays, coupés de leur culture et de leur histoire, voulaient suivre d’autres idéologies ou quitter l’alliance, cela n'aurait rien de surprenant, prévient Trump. L'idée centrale est claire: seuls les Européens ethniques (donc blancs) peuvent garantir la survie de l'Europe. Tous les autres sont un danger. La solution est la suivante: les Européens blancs doivent faire plus d’enfants.
Des louanges à peine cachées pour l'AfD
Ces discours rappellent les sorties de Trump sur les réseaux sociaux et le discours controversé de son vice-président J.D. Vance en février lors de la conférence sur la sécurité de Munich. Désormais, les idées de Trump figurent noir sur blanc dans la stratégie de sécurité et deviennent automatiquement le gabarit à travers lequel les diplomates et les généraux américains doivent considérer l'Europe.
Trump ne veut pas (encore) laisser tomber le Vieux Monde. Mais il occulte sans vergogne les véritables dangers qui menacent l'Europe. Son idée sur la manière dont l'Europe doit se défendre contre la Russie, qui n'est pas du tout critiquée dans le document, montre à quel point Washington semble avoir intégré la propagande du Kremlin. Voici donc ce que Trump propose:
- Une «stabilité stratégique»: l'Europe et la Russie doivent se rapprocher et empêcher toute nouvelle escalade.
- Un arrêt de «l'extension de l'OTAN»: un argument directement issu du narratif du Kremlin. L'OTAN, cofondée par les Etats-Unis, n'est pas un cancer qui se développe de manière agressive, mais une association d'Etats souverains qui ont librement demandé à en devenir membres.
- Soutenir la «résistance au sein de l'Europe»: La montée en puissance des «partis patriotiques» en Europe (il s'agit ici de l'AfD en Allemagne ou du Rassemblement national en France) est porteuse d'espoir, constate le document. Ces partis détourneraient l'Europe de la voie qu'elle a choisie.
L'Amérique ne peut pas continuer à porter le monde sur ses épaules comme l'Atlas mythologique, écrit le gouvernement Trump. Trump est convaincu que la nation la plus dominante de l'histoire de l'humanité sur le plan militaire et économique doit à l'avenir s'occuper en priorité d'elle-même.
Une chance pour la Suisse
Cette claque n'est toutefois pas si surprenante pour le Vieux Continent. George W. Bush voyait déjà dans l'Europe un partenaire (plutôt récalcitrant) pour ses guerres au Moyen-Orient. Et Barack Obama, Hawaïen d'origine, a tout fait pour éloigner son pays de l'Europe et le tourner vers l'Indo-Pacifique. Mais aucun président américain ne s'est encore lancé dans l'ère post-européenne de manière aussi radicale que Trump.
Pourtant, la Suisse dispose d'échappatoires pour revenir à un partenariat amical. Le document stratégique de Trump stipule clairement que l'avenir appartient aux Etats-nations autonomes. La Suisse européenne, qui n'est pas membre de l'UE que Trump méprise, plaît au président américain. Dans un peu plus d'un mois, il nous rendra à nouveau visite au WEF à Davos.
Le fait que la Suisse achète des avions de combat américains fait d'elle une alliée naturelle aux yeux de Trump: les amitiés internationales se nouent avec de l'argent, l'affection se monnaye. Si le Conseil fédéral annonce à Trump en janvier dans les Grisons, dans un décor alpin, que le Département de la défense envisage d'augmenter la TVA pour pouvoir acheter encore plus d'armes, cela correspondrait exactement au souhait du président américain. Il n'est pas nécessaire de lui rappeler que même dans ce cas, la Suisse serait encore à mille lieues de l'objectif de Trump de 5% pour la défense.