Il est arrivé en sauveur... et est reparti en lanceur d'alerte. Lors de son discours devant le Congrès américain, le roi Charles III, âgé de 77 ans, a rappelé le 11 septembre, la solidarité au sein de l'OTAN et un monde où l'Amérique et l'Europe avançaient «au coude à coude».
Mais derrière ces formules polies se cachait un avertissement silencieux: ce monde n'existe plus. La relation entre l'Europe et les Etats-Unis touche à sa fin. Même le roi ne peut plus rien y changer. La rébellion, et non l'obéissance, est le nouveau mot d’ordre.
Un divorce sous haute tension
Ce qui se passe actuellement au sein de l'alliance transatlantique n'est pas un simple différend diplomatique. Il s'agit d'une rupture parfaitement prévisible.
De son côté, le chancelier allemand Friedrich Merz a employé un langage d'une clarté inhabituelle et lancé une attaque frontale contre Washington: la guerre menée par les Etats-Unis contre l'Iran coûte à l'Allemagne «beaucoup d'argent». Plus véhément encore, il a assuré que les Etats-Unis avaient été «humiliés» par Téhéran et n'avaient «aucune stratégie».
Pendant ce temps, la France poursuit sa propre voie au Moyen-Orient, en multipliant les initiatives diplomatiques de désescalade, en dialoguant avec les acteurs régionaux et en prenant délibérément ses distances avec la stratégie militaire menée par les Etats-Unis à l'égard de l'Iran. L'Espagne interdit l'accès à son espace aérien aux avions américains.
Même des alliés historiquement proches comme la Grande-Bretagne s'opposent désormais à la ligne de Washington – la dynamique s'est inversée. Pendant des décennies, le schéma dominant était le même: l'Europe hésitait, puis finissait par s'incliner. Aujourd'hui, c'est l'inverse: elle exprime son désaccord et maintient fermement ses positions.
L'OTAN à un point de basculement
Les conséquences sont sérieuses. L’OTAN, pilier militaire de l'Occident, subit une pression sans précédent. En coulisses, les diplomates évoquent une «alliance brisée». Officiellement, le ton est plus grave: on parle de «crise conjugale», selon les termes du ministre belge de la Défense, Théo Francken.
Les symptômes sont clairs: les Etats européens refusent le soutien militaire, bloquent des bases et l'espace aérien, et remettent même en question l'engagement de défense mutuelle – fondement même de l'alliance. Parallèlement, un phénomène nouveau se dessine: pour la première fois, l'Europe se prépare sérieusement à un avenir sans les Etats-Unis. Des plans de défense indépendants, de nouvelles alliances, des investissements de plusieurs milliards – il y a encore quelques années, cela aurait été politiquement impensable.
L'effet Trump
La politique de Donald Trump a non seulement mis à rude épreuve les relations transatlantiques, mais les a profondément modifiées. Pour la première fois depuis 1945, les gouvernements européens assument consciemment le risque de s'opposer ouvertement à Washington. Menaces de quitter l'OTAN, insultes, intervention unilatérale en Iran: tout cela a secoué l'Europe. Mais le véritable fossé est plus profond et l'Europe en a tiré une leçon irréversible: les Etats-Unis ne constituent plus un pilier géopolitique fiable.
Même si un démocrate modéré comme Gavin Newsom devenait président – ou si un républicain idéologiquement engagé comme J.D. Vance prenait le pouvoir – la méfiance persisterait. Le souvenir de la volatilité de la politique étrangère américaine serait encore trop vif.
Les changements les plus profonds s'opèrent loin des gros titres. Les alliés de l'Amérique se repositionnent stratégiquement, non pas par conviction, mais par prudence. Au Canada, un fonds souverain est créé pour réduire la dépendance vis-à-vis des capitaux américains. A Bruxelles, on envisage pour la première fois sérieusement comment une défense collective de l'UE pourrait fonctionner sans l'OTAN. Et dans les capitales européennes, une question longtemps impensable fait son apparition: que se passerait-il si l'on ne pouvait plus compter sur Washington en cas d'urgence?
La Chine se rapproche
C’est là qu'intervient un facteur géopolitique lui aussi longtemps inimaginable: la Chine. A mesure que la confiance envers les Etats-Unis s'érode, les perceptions évoluent. Dans les sondages, les Européens voient désormais plus souvent Washington comme une menace que Pékin: seuls environ 3% désignent la Chine comme principale menace, contre plus de 20% pour les Etats-Unis. C'est ce que révèle une récente enquête de YouTrend.
Cela ne signifie pas pour autant que l'Europe est en train de se tourner vers la Chine. Mais la réflexion stratégique évolue: lorsque le protecteur traditionnel devient incertain, d'autres options sont au moins envisagées. Pour Washington, la situation est extrêmement risquée. Pendant des décennies, l'alliance transatlantique a aussi servi de rempart face à l'influence chinoise. Si elle venait à se fissurer, les Etats-Unis verraient leur poids diminuer sur la scène internationale, et pas seulement en Europe.
L'Europe devient adulte
La question fondamentale demeure: s'agit-il d'une simple crise, ou est-ce déjà la fin? Le roi Charles III tente d'apporter une réponse nuancée. L'amitié, affirmait-il, pouvait surmonter les différends. L'histoire commune était plus forte que les conflits actuels.
Mais la réalité parle une autre langue: trop de conflits, trop de méfiance, trop de décisions unilatérales. Peut-être que l'alliance perdurera – par habitude, par liens économiques ou par manque d’alternatives. Mais sa nature sera différente: un partenariat de circonstance, et non plus une communauté liées par des valeurs communes.
Autrement dit: le divorce n'est pas encore officiel, mais la séparation est déjà en cours. Même le roi Charles n'y peut rien. En Europe, le sentiment général est: «Amérique, c'est fini entre nous!»