Souvenez-vous de l'époque où la perspective d'une victoire de Trump évoquait une idée un peu farfelue. Un scénario imaginaire, impensable, devant miraculeusement contredire tous les pronostics pour se réaliser. Et pourtant, nous voilà, des années plus tard, spectateurs d'un second mandat présidentiel cristallisé par le chaos de Minneapolis.
Non seulement, le scénario s'est quand même réalisé, mais les deux passages de Trump à la Maison Blanche laisseront une marque impérissable sur les Etats-Unis, divisée et affligée. D'intenses protestations font rage, alors que les agents fédéraux de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement), la police des frontières, ont mis fin aux jours de deux civils âgés de 37 ans, Renée Good et Alex Pretti, dans le cadre de leur vaste programme anti-immigration.
Trump, pourtant «allergique au désordre» selon NBC, tient position. Il semble difficile, même pour les membres de son camp, de raisonner ou d'influencer le président. Washington a beau tenter d'adoucir le ton, Trump continue de marteler, sur le réseau social Truth, que le défunt infirmier de Minneapolis n'était autre qu'un «agitateur» et «peut-être un insurrectionniste», reprenant le champ lexical du «terroriste domestique» qui justifie les violents agissements de l'ICE.
Une ligne semble avoir été franchie et pose une question difficile, faisant écho à des pages douloureuses de l'Histoire: les actes de Donald Trump s'appliquent-ils désormais à la définition du fascisme? Fin 2024 déjà, au moment du bras de fer avec Kamala Harris, un sondage produit par ABC révélait que la moitié des Américains estimaient que oui. Qu'en est-il, plus d'une année plus tard? Nous en avons discuté avec David Sylvan, professeur de sciences politiques à l’IHEID de Genève, spécialiste en politique américaine.
David Sylvan, existe-t-il une définition claire du fascisme qu'on pourrait appliquer à notre époque?
Certains médias, dont «The Atlantic Monthly» ont récemment commencé à utiliser le terme de fascisme dans leurs colonnes. Mais si l'on met de côté la sensibilité politique de cette question, il faut reconnaître qu'il n'existe pas de définition claire et largement acceptée du mot. Et cela fait partie du problème: en réalité, il y en a plusieurs. La plus célèbre définition nous vient de l'historien américain Robert Paxton, qui y réfléchissait depuis la publication, en 1972, de son livre consacré au régime français de Vichy. Interrogé sur la question au moment de l'élection de Trump, il avait affirmé que la politique du président ne correspondait pas à sa définition du fascisme. Or, en 2021, confronté à la même question après les événements du 6 janvier, il a fini par répondre «oui».
Impossible de parler de fascisme sans penser à Mussolini ou Hitler…
Oui, l'un des premiers à utiliser le mot, tiré du latin ancien, était justement Mussolini. Il s'est ensuite appliqué au régime nazi en Allemagne, et à celui du régime militaire de Ferenc Szálasi en Hongrie. L’argument classique était que ces régimes étaient foncièrement anti-libéraux, opposés aux syndicats et aux démocrates sociaux. Evidemment, si ce point-là constitue un critère du fascisme, alors Trump ne coche pas cette case. Et c’est pour cette raison que des auteurs tels que Hannah Arendt ou George Orwell ont essayé d’insister, avec le mot «totalitarisme», plutôt sur la domination absolue du parti nazi – ou du parti communiste, en URSS – sur la vie publique et privée.
Mais l'anti-libéralisme n'est pas le seul critère du fascisme, n'est-ce pas?
Non, il y a aussi l'importance du mythe d'un passé glorifié, un âge d'or national que les opposants politiques ont détruit. Il y a un peu de cela dans le mouvement MAGA, qui entretient une notion romantisée du passé, une époque durant laquelle la place des femmes était à la cuisine et où seules certaines personnes de peau blanche méritaient le droit de vote. Mais ce qui est encore plus significatif et caractéristique, à mon sens, est l'utilisation de certains groupes comme des boucs émissaires. Bien avant la guerre, le régime nazi avait déjà désigné toute une série de groupes comme des «ennemis internes». Et on retrouve un peu ce phénomène dans la xénophobie du mouvement MAGA.
Et qu'en est-il de la violence actuelle, à Minneapolis?
C'est encore un point important. Je pense que la violence politique dirigée contre des «ennemis», applaudie et même soutenue par un mouvement politique de masse, constitue encore un critère. Après le meurtre de Renée Good, le camp Trump s'est empressé de la qualifier de terroriste. La même chose s'est répétée avec Alex Pretti. La violence est utilisée comme une force propagandiste dirigée contre les ennemis, soi-disant dans le but de protéger les «véritables» citoyens du pays.
Donc oui, la politique de Trump coche les cases du fascisme?
Si l'on prend une définition constituée de trois critères, soit la romantisation d'un âge d'or révolu, l'utilisation de certains groupes comme boucs émissaires et la glorification, par l’Etat et ses supporters, de la violence de l’Etat dirigé contre des «ennemis» pour soutenir les «vrais» citoyens, alors la réponse est oui. Minneapolis est un exemple parfait de cette définition du fascisme. Notons également que les agents de l'ICE ont été déployés dans les «blue cities», soit les villes à dominance démocrate, comme un acte de punition envers les personnes qui ont eu l'audace de ne pas voter pour Trump. L'administration actuelle ne fait même plus semblant de respecter les lois, c'est un pur état d'exception.
Pourtant, la situation n'est pas la même que dans les années 30.
Il n'y a aucune raison de penser que l'Histoire se répétera de la même façon. Trump ne prononcera pas de harangues depuis des balcons et ne créera pas d'équivalent des jeunesses hitlériennes. Il est vrai, en revanche, qu'il contrôle totalement son parti et peut remplacer n'importe quel représentant en claquant des doigts. Même si la majorité des Républicains du Sénat ne voient en lui qu'un clown dangereux, ils le craignent trop pour oser l'affronter.
Vous disiez au début de l'entretien qu'il est important de distinguer fascisme et totalitarisme, dans le cas de Trump. Pourquoi?
Parce que la distinction est essentielle. Il ne s'agit pas tout à fait de la même chose. Avant la Seconde Guerre mondiale, il existait d'ailleurs une grande hostilité entre les fascistes et les communistes: Staline et les propagandistes de l'Union soviétique dénonçaient le fascisme et le nazisme comme étant une attaque directe contre la classe ouvrière. Aujourd’hui aux Etats-Unis, on ne peut pas dire (ou pas encore) que la domination est totale, comme dans le fascisme ou le totalitarisme des années 1930 ou 1940. Trump n’a pas créé un parti politique unique, car jusqu’à présent, MAGA est juste un mouvement. On n’a pas des «jeunesses MAGA» par exemple, à l’image des jeunesses hitlériennes, dans lesquelles on peut, ou on doit, inscrire ses enfants. Dans le totalitarisme, il n'y avait pas de partis d’opposition, alors que Trump, malgré tous ses efforts d'intimidation, rencontre encore de la résistance. Donc je pense que ce qu'on peut observer est une forme de fascisme, mais ce n'est en tout cas pas – encore – un régime totalitaire.