Mariage, passeport… et divorce
Grâce à la Suisse, cette super app' assure la survie de l'Etat ukrainien

Grâce à l'application «Diia», soutenue par la Suisse, pratiquement tous les services publics ukrainiens sont disponibles sous forme numérique. A compter de ce mois, les couples ukrainiens pourront même divorcer en ligne.
17'000 couples se sont déjà dit «oui» par voie numérique. Sasha et Taras Kovaltchouk en font partie.
Photo: DR
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Samuel Schumacher

«Diia» est l’arme numérique qui permet à l’Ukraine de maintenir son administration fonctionnelle malgré la guerre. L’application et le site du même nom comptent déjà quelque 14 millions d’utilisateurs à travers le pays. Demander un permis de conduire, payer une amende ou remplir sa déclaration d’impôts: tout peut se faire rapidement et simplement grâce à cette application hors mormes.

Depuis septembre 2024, les couples ukrainiens peuvent même s’y marier de manière exclusivement numérique. Et dès ce mois-ci, la plateforme permettra aussi de divorcer en ligne. Le projet est notamment financé par la Suisse, dont la participation est tout sauf négligeable.

Depuis 2015, la Confédération soutient en effet l’Ukraine dans la numérisation de ses services publics. Jusqu'à 2028 au moins, la coopération suisse au développement prévoit de financer différents projets numériques – parmi lesquels l’application «Diia» – à hauteur de 88,2 millions de francs.

Un soutien bienvenu pour l’Etat ukrainien. Après l’invasion russe, Kiev n'a eu de cesse de renforcer ses initiatives en ligne afin de permettre notamment aux millions de déplacés et aux soldats, éloignés de leur commune d’origine, de continuer à accéder aux services publics.

Créer une entreprise en dix minutes

«Diia» propose aujourd’hui pas moins de 70 services différents. Parmi eux, la possibilité de créer une entreprise en ligne en dix minutes seulement, un record de rapidité au niveau mondial, ou encore le premier passeport 100% numérique au monde. Sans cette application, qui rend inutile le long passage aux guichets administratifs, l’Etat ukrainien, déjà fragilisé, aurait de la peine à rester fonctionnel.

Le degré de numérisation de la vie quotidienne se reflète aussi dans les statistiques de la plateforme. Plus de 17'000 couples ukrainiens se sont déjà mariés en ligne, parmi lesquels l’ancien ministre des Affaires étrangères Dmytro Kuleba et sa seconde épouse.

Mariage 100% numérique

Sasha et Taras Kovaltchouk font également partie de ces couples unis numériquement. «Heureusement que le mariage digital existe. La seule idée d’une véritable cérémonie me stressait», confie Sasha. «Grâce à 'Diia', nous avons évité d’avoir à inviter toute notre famille.»

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«Diia», c'est le nom de la super-application ukrainienne dont la promotion est assurée par les plus hautes instances politiques.
Photo: IMAGO/APAimages

Les deux époux se sont rencontrés sur la plateforme sociale Threads. «Sasha avait écrit qu’elle cherchait un rendez-vous. Elle voulait surtout récolter quelques likes. Finalement, elle a trouvé un mari», raconte Taras lors d’un entretien téléphonique depuis Kiev.

La cérémonie s’est ensuite déroulée très rapidement. «Nous nous sommes dit oui le 18 novembre 2025, entre deux appels de travail, lors d’une visioconférence avec une fonctionnaire», raconte Sasha. Le tout a duré une dizaine de minutes. Le couple a ensuite reçu un certificat de mariage numérique et un bref message de félicitations.

Romantique? «Les mariages civils ne le sont de toute façon jamais vraiment, non?», sourit Sasha. «Mais nous nous sommes tout de même embrassés longuement après.»

Une nouvelle prestation moins romantique

La super-application ukrainienne s’apprête toutefois à proposer des services nettement moins romantiques: le ministère de la Transformation numérique prévoit de lancer ce mois-ci encore une procédure de divorce en ligne.

Ce «divorce digital» sera accessible aux couples sans enfants mineurs. Un mois après la demande introduite via l’application, la séparation devient juridiquement effective – à moins que les époux ne décident finalement de se raviser après l’invitation générée par l’application à reconsidérer leur décision.

«J’aimerais bloquer cette fonction pour toujours», plaisante Sasha, fraîchement mariée. Elle se réjouit toutefois de voir l’offre numérique continuer à se développer en Ukraine. Son mari Taras estime cependant que tout doit avoir des limites. «Je l’ai vu lors de mes voyages en Chine, où il existe des applications similaires, mais qui vont encore beaucoup plus loin.»

Prêt pour les cyber-attaques russes

Selon lui, la situation devient problématique dès lors qu'un gouvernement peut surveiller numériquement ses citoyens et leur refuser certains services en fonction de critères précis. Les responsables de «Diia» assurent toutefois que l’Ukraine est bien protégée contre ce type de dérives. «Nous voulons devenir l’administration la plus simple d’utilisation au monde, pas une machine à collecter des données», explique Illia Rodin, chef des développeurs de l’application, lors d’une visite dans les bureaux de Kiev.

Illia Rodin assure d’ailleurs que «Diia» est prête à faire face à un éventuel afflux de demandes lorsque le divorce en ligne sera activé. «Nous nous préparons en permanence aux cyberattaques russes et aux coupures de courant», souligne-t-il. «Alors une éventuelle vague de divorces, nous devrions pouvoir la gérer sans problème.»

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