La Russie a interdit jeudi l'ONG Memorial, prix Nobel de la paix en 2022, et des perquisitions ont été menées le même jour dans les locaux du média indépendant Novaïa Gazeta à Moscou, portant de nouveaux coups aux libertés civiles déjà restreintes dans le pays.
Memorial et Novaïa Gazeta, toutes deux fondées au moment de l'effondrement de l'Union soviétique, sont les deux organisations russes les plus reconnues pour leur travail de dénonciation et de documentation des violations des droits humains en Russie.
Depuis l'envoi de troupes contre l'Ukraine voisine il y a quatre ans, le Kremlin a non seulement réprimé l'opposition à la guerre, mais a également lancé une répression généralisée contre la dissidence, une situation inédite depuis l'époque soviétique.
Souvent dans le viseur des autorités
Memorial a été fondée à la fin des années 1980 afin de recenser les victimes de la répression politique de l'ère soviétique, qui a conduit à la déportation de millions de personnes dans des camps de travail et à des morts en masse.
L'organisation de défense des droits humains a été dissout par la Cour suprême russe en 2021 et opère depuis lors principalement depuis l'étranger. La décision rendue jeudi par le tribunal déclarant Memorial «organisation extrémiste» rend de facto illégale toute collaboration avec cette ONG et expose ses sympathisants à des poursuites judiciaires.
Fondé en 1993, Novaïa Gazeta a été pendant des années l'un des rares médias indépendants en Russie. Il s'est souvent retrouvé dans le viseur des autorités en raison de ses enquêtes sur les violations des droits humains et la corruption. Jeudi, des agents des forces de l'ordre russes ont perquisitionné ses bureaux et arrêté l'un de ses principaux journalistes d'investigation, a indiqué le journal.
Novaïa Gazeta, édité auparavant plusieurs fois par semaine, a cessé de paraître après l'introduction de la censure militaire au début de l'offensive russe à grande échelle contre l'Ukraine en février 2022. Il continue cependant d'exister notamment sur internet.
Une décision prévisible
Le premier président de Memorial fut le dissident soviétique Andreï Sakharov, lauréat du prix Nobel de la paix, et l'organisation a créé la plus grande base de données publique sur les victimes du Goulag. Symbole d'espoir durant la transition chaotique de la Russie vers la démocratie dans les années 1990, Memorial a depuis documenté la dérive autoritaire du pays sous la présidence de Vladimir Poutine.
L'organisation recense plus de 1000 prisonniers politiques en Russie en 2026, contre 46 en 2015, dans un contexte de répression de la dissidence pendant la guerre en Ukraine. Elle est également connue pour ses enquêtes rigoureuses sur les exactions en Tchétchénie et celles de paramilitaires russes en Syrie, ainsi que sur le sort des prisonniers de guerre ukrainiens. La responsable du service juridique de Memorial, Natalia Sekretarieva, a déclaré à l'AFP que la décision de la Cour suprême était "absurde" mais prévisible.
«Situation d'anarchie»
Dmitri Mouratov, fondateur et ancien rédacteur en chef de Novaïa Gazetta, a reçu le prix Nobel de la paix en 2021, récompensant ses «efforts dans la protection de la liberté d'expression» à la tête du journal. Il a dû démissionner officiellement de son poste deux ans plus tard après avoir été déclaré «agent de l'étranger», une étiquette assimilable à celle d'ennemi de l'Etat. L'un des premiers investisseurs du journal fut Mikhaïl Gorbatchev, dernier dirigeant de l'URSS et père des réformes libérales de la perestroïka.
A la suite des perquisitions menées jeudi, qui ont débuté dans la matinée et se sont poursuivies jusque tard dans la nuit, la police a placé en garde à vue l'un des journalistes les plus en vue de Novaïa Gazeta, Oleg Roldouguine. Il a été appréhendé pour utilisation présumée illégale de données personnelles, a indiqué le média. Ce journaliste d'investigation a enquêté sur la corruption au sein des plus hautes sphères du pouvoir en Russie, notamment sur l'ancien président Dmitri Medvedev et le puissant dirigeant de la République tchétchène, Ramzan Kadyrov.
«Nous sommes inquiets pour le sort de nos collègues et exigeons qu'il soit mis fin à cette situation d'anarchie», a déclaré le journal sur les réseaux sociaux. Plusieurs journalistes de Novaïa Gazeta ont été assassinés par le passé, des meurtres largement considérés comme des représailles liées à leur travail.