Mark Rutte: lèche-bottes ou meneur d'hommes?
Il a dompté Trump, sauvé l'OTAN et déclenché une nouvelle rivalité

A Davos, l'avenir de l'OTAN était sur la sellette. Donald Trump a menacé d'imposer de nouveaux droits de douane au Groenland et de rompre l'alliance. Mark Rutte a permis à l'Europe de gagner en servant de médiateur. Quels sont ses plans pour l'OTAN?
Le secrétaire général de l'OTAN dirige l'Alliance dans une phase où son plus grand test ne vient pas de Moscou, mais de Washington.
Photo: Getty Images
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Chiara Schlenz

Il n'est pas du genre à dominer la pièce. Ce n'est ni un homme d'action, ni un leader. Avec son costume gris et sa cravate fine, Mark Rutte est discret. Son sourire détendu dégage plus de patience que de pouvoir. Le Néerlandais occupe actuellement l'un des postes les plus difficiles au monde: secrétaire général de l'OTAN, à une époque où l'alliance est menacée non seulement de l'extérieur, mais aussi par son membre le plus important.

A Davos, cette position délicate a été encore plus flagrante. L'OTAN a-t-elle encore un avenir sous Donald Trump? Même si, cette semaine au Forum économique mondial (WEF), Mark Rutte a réussi à empêcher l'implosion de l'alliance militaire, sa démarche autoritaire a révélé de nouvelles fissures au sein de l'Europe.

L'homme qui comprend Trump

Mark Rutte est l'homme qui murmurait à l'oreille de Trump, mais pas toujours avec subtilité. Il a courtisé le président américain, s'est rendu à plusieurs reprises à Washington, l'a flatté et félicité. Il a un jour appelé Trump «daddy» en plaisantant lors d'un sommet de l'OTAN – une remarque désinvolte interprétée comme étant révélatrice de sa diplomatie presque servile. Ses détracteurs l'ont accusé d'être un lèche-bottes. Mais Mark Rutte n'en a pas tenu compte, car selon lui, qui se frotte publiquement à Trump le regrette amèrement. En revanche, réussir à l'amadouer donne plus de chances de succès.

Cette stratégie a été mise à l'épreuve lors de la crise du Groenland. Lorsque Trump a ouvertement menacé d'annexer l'île, envisageant d'avoir recours à la force militaire, l'enjeu a pris une ampleur insoupçonnée. Un Etat membre de l'OTAN en menaçant un autre, c'est le cauchemar de toute alliance. Mais Mark Rutte est resté remarquablement silencieux. Pas de tweet indigné, pas de grande conférence de presse. A la place: des discussions, des rencontres et de la diplomatie en coulisses.

Charme et nouvelle fermeté européenne

Puis soudain, lors du WEF, Trump rétropédale. Pas de recours à la force ni aux droits droits de douane. A la place, un «accord-cadre». L'Europe peut enfin souffler et se demander: est-ce le charme du secrétaire général de l'OTAN qui a fait effet, ou la nouvelle fermeté de l'Europe? En réalité, Mark Rutte avait besoin des deux: sa relation personnelle avec Trump, mais aussi de la solidité européenne. Des mesures de rétorsion douanières étaient prêtes. Les représailles économiques n'étaient soudainement plus taboues. Le diplomate a joué les entremetteurs, passant d'un président américain soupe au lait à une Europe fatiguée de quémander.

Critiques du Danemark et du Groenland

Mais certains restent sceptiques face à la performance de Mark Rutte, d'après le journal italien «Repubblica». Au Danemark notamment, l'approche du sécrétaire général de l'OTAN suscite un mécontentement considérable. Le ministre danois de la Défense, Troels Lund Poulsen, a fait savoir que Mark Rutte ne pouvait pas négocier au nom du Danemark sur le sujet du Groenland. Le Groenland aussi s'est senti ignoré. Le chef du gouvernement Jens-Frederik Nielsen a souligné que personne n'avait le droit de conclure des accords sur le Groenland, sauf le Groenland lui-même et le Danemark. Le fait que ni Copenhague ni Nuuk n'aient été informés des contenus de l'accord laisse planer le doute quant à la démarche de Mark Rutte. 

Au sein de l'UE aussi cet accord fait des remous. Mark Rutte s'était certes entretenu avec plusieurs dirigeants européens avant sa rencontre avec Trump, mais selon certaines informations, il s'agissait uniquement de lignes rouges et non d'un accord concret. Ni la Commission européenne ni le Conseil européen n'en auraient été informés. A Bruxelles, certains dénoncent une initiative diplomatique trop cavalière.

Le pragmatique au sommet

Mark Rutte remplit une mission décisive pour l'avenir de l'OTAN. Ce n'est pas un visionnaire qui réinvente l'alliance, mais un gestionnaire de la transition qui sait que l'OTAN a changé. Les Etats-Unis ne sont plus un bouclier protecteur fiable. L'Europe doit en faire plus sur le plan militaire et politique. Mais au lieu de s'affirmer, l'alliance sous Mark Rutte donne parfois l'impression de s'adapter aux caprices de Trump.

C'est particulièrement criant lorsqu'il s'agit des dépenses de défense. Le secrétaire de l'OTAN propose d'allouer 3,5% du PIB à l'armée et 1,5% aux infrastructures. Un compromis qui satisfait Trump et laisse une marge de manœuvre à l'Europe. Il ne promeut pas cette transition avec sensationnalisme, mais pragmatisme. C'est peut-être là que réside sa force. Pendant 13 ans, il a maintenu la cohésion des Pays-Bas en tant que Premier ministre, survivant au chaos des coalitions, aux crises et aux scandales. Aujourd'hui, il applique sa méthode à une alliance de 32 Etats et à un président américain impétueux.

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