La colère gronde dans les rues
A Minneapolis, les manifestants continuent de se mobiliser malgré la répression

Quinze mille personnes ont manifesté dans les rues de Minneapolis contre les agents de l'ICE. Pour beaucoup, face à la situation extrême et malgré les risques, le silence n'est plus une option.
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Vendredi, environ 15'000 personnes sont descendues dans les rues de Minneapolis pour protester contre l'ICE.
Photo: Samuel Schumacher
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Samuel Schumacher

Cet hiver, les habitants de Minneapolis ont adopté le mode de communication des marmottes. A l’approche du danger, ils sifflent. Des sifflements rythmés signalent l’arrivée imminente des agents de l’immigration (ICE). Des sifflements longs et soutenus indiquent une arrestation. Ces derniers jours, les agents de l’immigration ont interpellé par erreur plus d’une centaine de personnes en possession de papiers en règle et les ont envoyées dans des centres de rétention au Texas. Les victimes ont dû payer elles-mêmes leur voyage de retour à Minneapolis – 4000 kilomètres en voiture.

Depuis plusieurs semaines, les agents de l’ICE patrouillent, cagoulés et équipés de vitres teintées, dans les quartiers enneigés de la métropole américaine. On en compterait 3000 rien qu’à Minneapolis, soit cinq fois plus que le nombre de policiers de la ville. L’ICE n’a pas rendu la ville plus sûre; elle a transformé Minneapolis en un lieu où règne la peur. Mais de cette peur naît quelque chose que ni l’ICE ni son instigateur, Donald Trump, n’avaient anticipé. 

Minneapolis se défend. A certains endroits, la riposte se fait discrètement, comme aux deux intersections où des agents de l’ICE ont abattu les Américains Renée Good et Alex Pretti en janvier. Des bougies brûlent, des banderoles peintes à la main appellent à la solidarité et des restaurants offrent du thé et des bancs chauffants, tandis que certains riverains exaspérés demandent aux visiteurs de ne bloquer que l’ICE et pas leurs allées de garage.

170 milliards de dollars pour la «sécurité intérieure»

La manifestation devant le bâtiment Whipple, près de l’aéroport, est nettement moins contemplative: c’est là qu’est installé le quartier général des opérations de l’ICE à Minneapolis. Greg Bovino, le chef local de l’ICE, y commandait ses troupes jusqu’à la semaine dernière, vêtu d’un uniforme style nazi. «C’est notre ville, reprenons-la! », a-t-il crié lors d’un rassemblement matinal filmé en secret. Peu après, Trump l’a remplacé par son responsable de la sécurité des frontières, Tom Homan.

«C’est comme chier dans son pantalon et changer de t-shirt. Ça n’arrange rien», affirme Andy. Cet assistant social se tient derrière le muret en béton, aux abords du bâtiment Whipple. Avec ses collègues, ils hurlent des insultes enragées en direction des véhicules de l’ICE qui passent à toute vitesse. Certains font vrombir leurs moteurs, d’autres forment des cœurs avec leurs mains, l’air sarcastique.

«Ce qu’ils font me rappelle beaucoup l’Allemagne des années 1930, lance Andy. «Crève en enfer!», crie-t-il en direction d’une camionnette blanche. Les clôtures grillagées installées par les autorités locales le long des routes ne sont pas assez hautes pour retenir sa haine.

Mais toute cette colère pèse peu face aux ressources colossales mises à disposition par l’administration Trump pour l’ICE. La Maison Blanche consacre 170 milliards de dollars à la sécurité intérieure, soit plus que la plupart des pays du monde disposent pour l’ensemble de leur budget de défense. 

Résistance sous -22 degrés

Pour stopper ICE, une résistance massive serait nécessaire. Vendredi, Minneapolis s’y est exercée. Environ 15’000 personnes se sont rassemblées dans les rues du centre-ville, parmi lesquelles le guitariste Bruce Springsteen, qui a interprété son hymne de rébellion «Streets of Minneapolis» sur la Première Avenue. 

Sur la «Government Plaza», l’activiste Christopher Lutter déploie une immense banderole sur laquelle est imprimé le préambule de la Constitution américaine. Des centaines de personnes signent, les doigts engourdis par le froid glacial. Le thermomètre affiche -22 degrés. «Que le gouvernement se souvienne de notre loi fondamentale et cesse enfin de nous terroriser», déclare le militant Christophe Lutter.

«
Nous devons nous battre pour que ces lois soient respectées afin de ne pas perdre à nouveau ces droits
Al Sharpton
»

Plus loin, sur Hennepin Avenue, se tient Kory Iverson, 44 ans. «Alex Pretti était mon infirmier», peut-on lire sur l’affiche de l’homme. «Il m’a soigné pendant des semaines l’été dernier, lorsque je me suis réveillé du coma artificiel dans son hôpital», raconte Iverson. «Alex lisait sur mes lèvres quand j’étais trop faible pour parler.» Mercredi dernier, Iverson a rendu une nouvelle fois visite à son héros en blouse blanche et lui a apporté des biscuits. Peut-être le dernier cadeau que Pretti a reçu avant sa mort violente sur une route verglacée du quartier, non loin d’ici. 

57% des citoyens américains sont opposés aux méthodes brutales des agents de l’ICE dans les villes américaines. Les stations de radio locales de Minneapolis rapportent que des enfants passent leurs journées à traquer avec angoisse leurs parents sans papiers sur leur téléphone. Le pasteur évangélique Victor Martinez envisage de tenir ses offices du dimanche exclusivement en ligne, car 80% de ses fidèles latino-américains ne fréquentent plus l’église par crainte des agents de l’ICE.

Les électeurs déçus de Trump

Le militant des droits civiques Al Sharpton s’est exprimé sur CNN: «Les générations qui nous ont précédés ont dû lutter contre des lois injustes pour obtenir leurs droits. Nous devons nous battre pour que ces lois soient respectées afin de ne pas perdre à nouveau ces droits.»

Récemment, le gouvernement américain a annoncé vouloir apaiser la situation à Minneapolis et ailleurs. Depuis vendredi, le ministère de la Justice enquête sur les circonstances dans lesquelles Alex Pretti a été tué. «Nous devons maintenir la pression sur les responsables», déclare Kidus Yeshidagna, 22 ans, futur neuroscientifique, en marge de la grande manifestation de vendredi. «Les temps sont durs en ce moment, mais les temps difficiles ne durent pas éternellement».

C’est aussi ce qu’espère Emily, cinquantenaire, qui marche à l’arrière du cortège avec sa pancarte «Angry Republican». Elle a voté deux fois pour Trump, mais aujourd’hui, elle ne le supporte plus. La révolte de Minneapolis va-t-elle vraiment changer quelque chose? «Honnêtement, j’en doute. Nous, les Américains, sommes tellement attachés à nos habitudes», explique Emily. 

Mais manifester, c’est mieux que de rester chez soi à ruminer. Certes, on ne risque pas de se faire tirer dessus. Mais on ne changera pas l’Amérique depuis le confort de son canapé.

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