Après la mort d'«El Mencho»
Les cartels de la drogue sont-ils plus puissants que l'Etat mexicain?

Après la mort d'«El Mencho» le Mexique est plongé dans le chaos. Voitures en feu, barrages routiers, fusillades: les cartels se défendent et prouvent ainsi leur véritable puissance.
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La puissance militaire du Mexique suffit-elle à briser réellement les cartels? Rien n'est moins sûr.
Photo: AP
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Chiara Schlenz

C'est un coup de filet historique pour l'Etat mexicain. L’un des barons de la drogue les plus recherchés au monde est mort sous ses balles. Mais au lieu du soulagement espéré, c’est un véritable chaos qui s'est installé à travers le pays. 

Des camions en flammes bloquent les autoroutes, des fusillades à répétition paralysent plusieurs villes, des touristes se terrent dans leurs hôtels. Dans certaines régions du Mexique, la vie quotidienne est tout simplement à l’arrêt.

La mort de Nemesio Oseguera Cervantes, dit «El Mencho», chef du cartel Jalisco Nouvelle Génération (CJNG), devait marquer un triomphe pour l’Etat. Elle a, au contraire, donné lieu à une véritable démonstration de force des cartels.

La violence, en lieu et place de la gloire

Mais peine le chef est-il tombé que ses réseaux se sont immédiatement activés. Des violences ont alors éclaté dans 20 des 32 Etats mexicains. Près de 250 barrages routiers ont été rapidement signalés. Des véhicules et des commerces ont été incendiés. A Guadalajara, métropole de plusieurs millions d’habitants, les rues se sont carrément vidées.

Face à ce déchaînement de violences, le gouvernement mexicain a été contraint d'employer les gros moyens: pas moins de 10'000 militaires ont ainsi été sur l'ensemble du territoire. 

L’ampleur de la réaction à la mort d'«El Mencho» est révélatrice: elle démontre que les cartels peuvent mobiliser à l’échelle nationale en un temps record. Les narcos sont capables de perturber l’économie, les transports et le quotidien. Et d’humilier publiquement l’Etat. Leur message est limpide: quiconque les attaque en paie le prix. Depuis le début des violences, au moins 75 personnes ont été tuées, dont 25 membres de la Garde nationale.

Un pouvoir de l'ombre

Le cartel de Jalisco n’est pas un simple réseau de trafiquants. Il s’agit d’un véritable pouvoir de l'ombre, organisé de manière paramilitaire, avec à la clé des dizaines de milliers de membres, des armes de guerre à foison, des ramifications internationales. L’organisation engrange des milliards grâce aux drogues de synthèse, en particulier le fentanyl, à l'origine d’une épidémie mortelle aux Etats-Unis.

Les cartels contrôlent des axes de transport, prélèvent des «impôts» clandestins, et infiltrent la police, comme la sphère politique. Dans de nombreuses régions, ce sont eux qui décident qui peut faire affaires avec eux – ou qui doit mourir. Selon des estimations du Council on Foreign Relations, jusqu’à un tiers du territoire serait sous influence de ces bandes criminelles. L’Etat n’en a pas disparu. Mais il n'y est qu’une puissance parmi d’autres.

Une spirale sans fin pour l'Etat

Depuis 2006, le Mexique mène officiellement la guerre aux cartels. Des soldats patrouillent, des chefs sont arrêtés, des structures démantelées. Mais la stratégie produit un effet pervers: lorsqu’un dirigeant tombe, un vide de pouvoir s’ouvre au sein de son cartel. Des rivaux se disputent alors les territoires, des factions se scindent, la violence s’intensifie – et le vide est rapidement comblé par un autre cartel.

C'est précisément ce type de luttes internes qu'avait déclenché l'arrestation du chef du cartel de Sinaloa Joaquin «El Chapo» Guzman en 1993, puis à nouveau en 2014 et en 2016, après deux évasions spectaculaires.

Le même scénario menace aujourd'hui. La mort d’«El Mencho» pourrait affaiblir le cartel de Jalisco, tout en provoquant des affrontements encore plus sanglants. Pour l'Etat, le défi reste donc entier: s'il est effectivement capable de neutraliser des chefs, il peine à démanteler le modèle économique des cartels. Et tant que des milliards circuleront dans le trafic de drogue, de nouveaux leaders émergeront.

Pression grandissante des USA

L’opération contre «El Mencho» a également été préparée grâce à des renseignements fournis par les services américains. Ce montre à quel point les intérêts sécuritaires des deux pays sont désormais liés.

Les Etats-Unis font face à une crise du fentanyl qui provoque chaque année des dizaines de milliers de morts. Une large part de cette drogue provient de laboratoires installés au Mexique. La pression sur Mexico pour frapper les cartels est donc considérable.

A Washington, certains évoquent même des opérations militaires sur le sol mexicain. Le Mexique s’y oppose fermement. Mais l’influence américaine ne cesse de croître, tant sur le plan politique qu’opérationnel.

Un succès tout relatif

La mort d’«El Mencho» constitue sans conteste un succès pour les forces de sécurité mexicaines: le pays compte un baron en moins, et le cartel se retrouve affaibli. Les événements qui ont suivi illustrent toutefois la fragilité de cette victoire.

Les cartels fonctionnent depuis longtemps comme des entreprises aux dirigeants interchangeables. Décentralisés, internationalisés, et forts d’importantes ressources financières, ils parviennent généralement à se doter assez vite d'un nouveau leader.

L’Etat se retrouve ainsi face à un dilemme: frapper fort, au risque d’une escalade. Ou frapper trop timidement, et continuer à perdre du terrain.

Un coup sévère, mais pas un tournant

Le chaos de ces derniers jours illustre la véritable puissance des cartels. En quelques heures, ils peuvent bloquer des axes à l’échelle nationale, paralyser des villes entières et défier publiquement l’Etat. Ils contrôlent des territoires, des milliards de revenus et des réseaux armés capables d’opérer, et cela même en l'absence de leur chef suprême.

La mort d’«El Mencho» représente un coup sévère, mais pas un tournant. Tant que l’argent, les armes et l’influence resteront entre les mains des cartels, chaque chef éliminé sera remplacé. L’Etat peut atteindre ces organisations et neutraliser des figures puissantes. Mais les narcos conservent leur capacité à faire vaciller tout un pays.

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