Amine Kessaci en campagne
A Marseille, ce candidat anti-Narcos lutte la peur au ventre

Il se battra. Jusqu'au bout. Dans sa ville de Marseille gangrenée par la drogue et l'emprise des «narcos», Amine Kessaci a pris tous les risques sur la liste du maire sortant Benoit Payant. Nous l'avons rencontré, avant le second tour des municipales ce dimanche.
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Amine Kessaci a bravé le danger au marché de la Plaine, à Marseille, le 10 mars.
Photo: AFP
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Richard WerlyJournaliste Blick

Impossible de s’approcher sans buter sur l’un de ses anges gardiens. J’ai expérimenté, mardi 10 mars, la réalité du combat mené à Marseille par Amine Kessaci. Le premier tour des élections municipales n’avait pas encore eu lieu. Le rendez-vous avait été pris vers 9h30, au marché de la Plaine, en plein centre de la ville, pas très loin de la Canebière et du Vieux-Port. La presse avait été informée in extremis. Cette sortie publique du plus célèbre militant anti-narcos de France devait marquer les esprits.

Et de fait, comment ne pas être glacé d’effroi, dans ce grand port méridional où la mafia a toujours pris ses aises: vêtu d’un imperméable clair, grand sourire aux lèvres, sa corpulence aggravée par un gilet pare-balles, Amine, 22 ans, est une cible. À chacun de ses mouvements, l’un des cinq policiers masqués qui l’accompagnent dévisage son interlocuteur, prêt à intervenir.

Amine Kessaci mène, lui, une guerre à visage découvert. Une guerre contre la drogue et l’emprise infernale des trafiquants sur cette métropole qui l’a vu grandir. Une guerre qu’il a juré de poursuivre si le maire socialiste sortant Benoît Payan, dont il a rejoint la liste municipale arrivée en tête le 15 mars (avec 36,7% des voix) et bien placée pour l’emporter, est reconduit ce dimanche pour un second mandat.

Deux frères assassinés

À moins de trente minutes à pied, alors que les poissonniers du Vieux-Port proposent leurs thons et autres dorades, Benoît Payan, justement, ferme la fenêtre de son bureau de l’Hôtel de Ville, pile face à la «Bonne Mère», la basilique Notre-Dame-de-la-Garde. A 48 ans, le maire socialiste sortant se félicite de pouvoir compter sur celui que les «narcos» de Marseille ont juré d’éliminer, après avoir tué ses deux frères, Mehdi et Brahim. «Mon message est simple: c’est le courage», nous expliquait-il en janvier, sur la chaîne LCI. «Parce que, pour gérer Marseille, il faut d’abord et avant tout du courage.»

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Sa phrase résonne lorsque, sur le marché de la Plaine ce 10 mars, Amine Kessaci se dirige vers nous. Ce quartier est réputé tenu par Hazem El Moukkadem, un proche de Jean-Luc Mélenchon, leader de la «France insoumise» (LFI) et ex-député du Vieux-Port. Amine vit la peur au ventre. Il le dit. Il le montre, en désignant aux reporters ses protecteurs, lourdement armés. «On ne changera pas cette ville avec des mots. Ce qu’il faut, c’est tenir bon. Montrer aux trafiquants et aux tueurs qu’ils ne gagneront pas.»

Une bataille municipale emblématique

La bataille municipale de Marseille, plus encore peut-être qu’à Paris ou Lyon, est celle qui, ce dimanche soir 22 mars, fera la «Une» des médias internationaux. A Paris, les projecteurs sont braqués sur Rachida Dati, l’ex-ministre de la Culture, «people» impitoyable de la droite hexagonale. A Lyon, la victoire ou l’échec de Jean-Michel Aulas, l’ancien président du club de football de la ville, l’Olympique lyonnais, sera scrutée comme le baromètre des risques politiques pour les candidats «de la société civile».

Rien à voir avec Marseille. Ici, le Rassemblement national espérait l’emporter jusqu’au dépouillement du premier tour. Son candidat, le député des Bouches-du-Rhône Franck Allisio, a tout misé sur l’image sécuritaire nationale de Marine Le Pen et Jordan Bardella. Il promet l’ordre. Sauf qu’il est arrivé second et que le candidat de la gauche radicale, Sébastien Delogu, s’est retiré pour faire barrage à l’extrême droite. Résultat: peu de réserves de voix. Une difficulté qu’avait pronostiquée Jean-Marie Leforestier, rédacteur en chef du site d’informations Marsactu: «Allisio fait du copié-collé national. Son programme, c’est du Le Pen-Bardella avec l’accent marseillais. Mais la réalité locale, celle de tous les jours, c’est autre chose. Cela n’a rien à voir.»

Amine Kessaci est né le 10 octobre 2003 au cœur des fameux quartiers nord. Je parle de lui et de son activisme avec «Bobby», un vétéran de ces quartiers, juste devant la cité de la Maurelette, où la police a, les 9 et 10 mars, interpellé plusieurs caïds présumés de la DZ Mafia, le gang de narcos qui terrorise Marseille et une partie de la France. Bobby est venu en trottinette.

Il a, autrefois, travaillé pour la région Provence-Alpes-Côte d'Azur (PACA). Il se pose au comptoir du café Rose O’Malley, face à l’entrée de la cité encombrée de gravats. Les affiches du candidat de LFI Sébastien Delogu donnent une idée de la bataille que doit mener le maire PS Benoît Payan contre la gauche radicale. «Amine fait partie de cette génération fracassée», nous raconte ce quinquagénaire volubile, en se cachant derrière son surnom. «Ces jeunes Marseillais, ce sont nos enfants. Et beaucoup sont à la dérive.»

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Il poursuit: «On le voit dans les quartiers. Plus rien ne les retient. Ils sont accros à l’argent facile, à la violence pour gagner toujours plus.» Bobby admire Amine Kessaci. Mais il interroge: «Que peut faire un homme seul face à ce raz-de-marée? Marseille a toujours été une ville mafieuse. Ce qui a changé, c’est l’affaissement des structures. Plus de respect. Plus de limites. Ces jeunes, ils ne sont plus canalisés comme avant. On avait les Gitans d’un côté, les Maghrébins, les Corses. Tous étaient d’ici. Aujourd’hui, la DZ Mafia recrute par Telegram ou WhatsApp des tueurs de 15 ans à Lyon, à Grenoble, en banlieue parisienne.»

Dans les «quartiers nord»

Je veux comprendre ce que veut dire «quartiers nord». Un film à succès a raconté la réalité de ces banlieues marseillaises de grandes barres d’immeubles délabrées. J’y suis au pied de la cité de la Maurelette, à la limite des 14e et 15e arrondissements, mais aussi dans ce parking de la cité de la Busserine, dans le 13e, pas loin de la mosquée de Frais-Vallon, où ont eu lieu, le 22 novembre, les funérailles du jeune Mehdi, le frère cadet d’Amine, assassiné à 20 ans le 13 novembre 2025 par deux hommes à moto.

«Regardez bien autour de vous, poursuit Ahmed, le tenancier du bar Rose O’Malley, entre une dizaine de parieurs du PMU (les paris hippiques). Tout est normal. C’est un quartier populaire. Mais ce qui change tout depuis des années, c’est la loi du silence. Les gens longent les murs. Les gamins aussi. La drogue est partout. A 200 euros la journée de 'chouf' (ndlr: la veille) sur les 'fours' (ndlr: les points de deal), plus rien ne tient.»

Alors, que faire? «Il y a au moins une chose qui a changé avec le maire Benoît Payan, poursuit Bobby, dans son survêtement camouflé. Aujourd’hui, la police municipale quadrille sans cesse le secteur. C’est déjà énorme. Ça desserre l’étau. Ça montre que la rue et le trottoir n’appartiennent pas aux gangs.»

Ce dimanche, cette bataille municipale marseillaise connaîtra son épilogue. Le dégagisme va-t-il l’emporter alors que la ville est tenue par la DZ Mafia? A voir. «Payan a raison lorsqu’il dit que la métropole (regroupement de 92 communes autour de Marseille), tenue par sa présidente de droite Martine Vassal – qui se maintient au second tour après avoir obtenu 12,4% des voix, alimentant la rumeur d’un 'deal' avec le maire PS – a utilisé ses compétences (transports, déchets…) pour batailler contre la ville, juge Léo Purguette, le directeur du quotidien communiste La Marseillaise. Or, on ne se bat pas contre un ennemi comme le trafic de drogue en étant désunis.» Ce que l’extrême droite conteste, dénonçant le laxisme de l’actuelle municipalité. «On incarne la révolte de Marseille», s’énerve un militant RN à La Maurelette.

Une cible

Amine Kessaci intervient. Il sait qu’il est une cible. Il a déjà été candidat dans le passé, aux législatives de 2024, sous la bannière de la gauche unie du Nouveau Front populaire. Echec. «Il est populaire, mais il n’est pas encore un moteur politique», reconnaît le patron de Marsactu. Le jeune homme l’admet, après avoir étreint une mère de famille voilée, venue lui dire qu’elle a perdu son fils dans un règlement de comptes: «Je ne dis pas aux gens: 'Faites comme moi.' Je sais ce qu’il peut en coûter à des familles. Je dis: 'Résistons ensemble.' Seule la société, si elle se serre les coudes, peut gagner la guerre contre les narcos. C’est eux qui doivent avoir peur, pas le contraire.»

La mafia, une longue histoire

Sauf que Marseille et ses 900’000 habitants restent Marseille. La ville de Carbone et Spirito, les parrains mafieux de l’entre-deux-guerres. La ville de la «French Connection», lorsque la mafia corse exportait aux Etats-Unis l’héroïne importée de Turquie via son port. La ville où les caïds de l’immigration maghrébine ont pris le dessus. Bobby s’énerve. «Il faut distinguer entre mafias et narcos. Hier, les mafieux respectaient des règles. Aujourd’hui, les quartiers nord, c’est la jungle 'made in cocaïne'. Il faut avoir le courage de faire le ménage partout, y compris dans la police, où pas mal de flics, payés moins de 2500 euros par mois, ne résistent pas à la tentation de la corruption. Ils récupèrent les sacs des dealers qui 'tombent', avec, dedans, du cash et de la poudre.»

Je regarde Amine Kessaci s’éloigner. Son monospace noir est garé en bordure du marché de la Plaine, flanqué d’une voiture de police. L’activiste a rendez-vous à la mairie, avec Benoît Payan. Il veut prouver que ce dernier, qui n’avait pas été élu sur son nom en 2020 (il était second d’une liste de gauche citoyenne, puis a remplacé la maire élue, Michèle Rubirola), incarne la ténacité dans le calme. La volonté de conjuguer sécurité et action sociale. Autorité et inclusion. «On n’arrivera jamais à battre les trafiquants si on exclut la jeunesse des quartiers nord», poursuit Amine Kessaci. Il vise Franck Allisio, du RN. «Vous imaginez qu’ils rêvent d’interdire les plages de Marseille aux gamins de ces quartiers, là où j’ai grandi…»

La blessure fatale de la drogue

Son accent marseillais est vrillé par l’émotion. Sur le Vieux-Port, les touristes ne se rendent compte de rien, ou presque. Marseille attire. Le prix de l’immobilier flambe malgré les narcos. A la bibliothèque de l’Alcazar, dans le quartier de Belsunce, lui aussi gangrené par le trafic de drogue, une thèse attend le lecteur au rayon «Histoire». Elle porte sur l’immigration suisse dans la ville. Les Helvètes de Marseille ont, à partir du XVIIe siècle, constitué l’un des noyaux de la communauté protestante de la cité. Ils dominaient jadis le négoce maritime, aujourd’hui aux mains du géant CMA CGM, dont le patron, Rodolphe Saadé, est d’origine libanaise.

«Notre ville a toujours été ouverte sur le sud, sur la Méditerranée», a asséné le maire sortant Benoît Payan lors d’un débat télévisé le 9 mars. Or, c’est par cette mer que la cocaïne et le haschich arrivent. «C’est notre défi, assène Payan. Et c’est aussi notre blessure. A nous tous d’éviter l’infection fatale de la drogue contre laquelle lutte Amine Kessaci.»

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