Monsieur Thomas Süssli, les promoteurs de l’initiative sur la neutralité mènent leur campagne avec le slogan «Pas de guerre». Personne ne peut s’y opposer.
Bien sûr, ce slogan touche beaucoup de gens. Personne ne veut la guerre. En même temps, la situation empire en Europe. Mais je pense que cette initiative recèle une grande contradiction.
Laquelle?
La Suisse est synonyme de neutralité à l’étranger. Personne ne doute de notre neutralité militaire. Mais si cette initiative était adoptée, la Suisse ne pourrait plus soutenir de sanctions. Cela priverait le Conseil fédéral d’une importante marge de manœuvre.
Une contradiction sur les sanctions
Pourquoi cela poserait-il problème?
Les sanctions ont pour but de rendre une guerre plus coûteuse et de dissuader les parties de la déclencher. Elles peuvent aussi contribuer à y mettre fin plus vite. L'initiative produit exactement l'effet inverse.
Les auteurs de l’initiative affirment que si la Suisse n’impose pas de sanctions, elle est neutre, et que si elle soutient des sanctions, elle n’est plus perçue comme neutre.
Si la Suisse ne soutient pas les sanctions, il serait par exemple possible de livrer des composants électroniques à des pays belligérants, qui se retrouveraient ensuite dans des armes utilisées contre la population civile. Dans ce cas également, nous pourrions être perçus comme une partie belligérante. C’est une contradiction majeure.
Les partisans de cette position invoquent la neutralité armée. C’est grâce à elle que la Suisse aurait traversé les guerres mondiales.
C’est grâce à un ensemble de mesures diverses que nous avons traversé ces guerres. La neutralité a certainement joué un rôle. Mais il y a toujours eu aussi des mesures économiques et diplomatiques, ainsi qu’une capacité de défense crédible. C’est précisément cette combinaison qui a assuré notre protection. Et c’est précisément cette combinaison que l’initiative met en péril.
Coopérer avec l'OTAN
L’initiative nuit-elle donc à la capacité de défense?
Une grande partie de ce que l’initiative exige figure déjà dans la Constitution ou découle du droit international. Les changements décisifs concernent les sanctions et la restriction de la coopération: la Suisse ne pourrait plus coopérer que si elle était attaquée.
En quoi cela pose-t-il problème?
Nos voisins sont des pays membres de l’OTAN. Mais l’OTAN n’est pas un pompier que l’on appelle en cas d’incendie et qui arrive tout de suite. La coopération nécessite une préparation. C’est un échange de concessions. Les armées doivent savoir comment collaborer, les systèmes doivent être interopérables pour que la coopération soit techniquement possible. C’est ce qu’on appelle l’interopérabilité.
Pouvez-vous expliquer cela?
L’OTAN est en quelque sorte la norme industrielle pour les armées. Dans certains domaines, nous participons à son développement. Ainsi, la Suisse déploie du personnel dans divers projets de l’OTAN, par exemple au Centre d’excellence de la défense cybernétique coopérative de l’OTAN. Un échange de connaissances important y a lieu, dont nous avons besoin pour assurer notre cyberdéfense.
L’illusion de pouvoir se défendre seul
L’UDC affirme que la Suisse pourrait tout à fait se défendre sans partenaires – si seulement elle le voulait et investissait en conséquence dans l’armée…
C’est totalement absurde! La Suisse ne pourra plus jamais se défendre seule. Cela commence par la surveillance aérienne: actuellement, nous ne pouvons surveiller notre espace aérien qu’à l’intérieur de nos frontières. En cas d’attaque par des missiles balistiques, un délai d’alerte est nécessaire. Une fois que ces missiles se trouvent dans l’espace aérien suisse, il est trop tard – même si l’on dispose de systèmes Patriot. C’est pourquoi le Conseil fédéral souhaite intégrer la Suisse dans le tableau de situation aérien européen, afin que nous puissions voir au-delà de Bâle ou de Genève.
Si l’argent n’était pas un problème, que faudrait-il pour que la Suisse puisse se défendre seule?
C’est impossible. Prenons un avion de combat comme le F-35: son développement a commencé à la fin des années 1990. Et il s’agissait là d’un projet de coopération: outre les Etats-Unis, huit nations y ont participé, apportant chacune un savoir-faire technologique très pointu. Le fait que même la coopération ne garantisse pas toujours le succès est illustré par l’exemple de l’Allemagne et de la France, qui viennent d’abandonner le développement d’un tel avion, le FCAS. Mais même en cas de réussite, on parle de coûts de développement s’élevant à des dizaines de milliards et d’une durée de développement de plus de 30 ans. L’idée que la Suisse puisse y parvenir seule est totalement illusoire. Dans la guerre moderne et hautement technologique, la coopération, le transfert de savoir-faire et le partage des coûts sont incontournables.
Sur quoi la Suisse devrait-elle se concentrer en matière de politique de défense?
Pour l’instant, nous ne parvenons même pas à nous procurer ce dont nous avons le plus urgemment besoin. Je souhaiterais que les responsables politiques donnent la priorité au strict nécessaire et à l’urgent, et qu’ils les financent. Il s’agit de protéger notre population dès maintenant et de ne pas faire de promesses irréalistes.
La Suisse parie qu'elle sera épargnée
Depuis des années, Berne se dispute chaque centime supplémentaire destiné à l’armée. A qui incombe la responsabilité du fait que, même après cinq ans de guerre en Europe, rien ne bouge?
Pour l’instant, la Suisse parie que, d’une manière ou d’une autre, elle sera à nouveau épargnée. Ce pari n’est pas seulement pris par le Conseil fédéral, mais aussi par le Parlement, le peuple et les médias, qui influencent considérablement l’opinion publique. Historiquement, nous avons toujours réagi tardivement – que ce soit pendant la Première ou la Seconde Guerre mondiale. Avoir toujours le sentiment que la guerre ne nous concerne pas, c'est presque notre spécialité. Et lorsque nous commençons enfin à comprendre qu'elle nous concerne bel et bien, le marché est déjà épuisé, car tous les autres pays s’arment aussi, et cela devient extrêmement coûteux. C’est exactement la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement.
A Berne, la devise était autrefois «Servir et disparaître». Aujourd’hui, en tant qu’ancien chef de l’armée, vous vous impliquez dans la campagne référendaire. Cet engagement a-t-il un rapport avec votre candidature au Conseil national?
J’ai reçu une éducation libérale et je crois fermement que chaque individu doit d’abord assumer ses propres responsabilités. Mais dans un deuxième temps, nous devrions agir pour le bien commun. C’est ce qui m’a toujours animé. Je ne sais pas si ce que je dis ici me permettra de me démarquer. Mais le fait est que la Suisse m’a rémunéré pendant dix ans pour contribuer à rendre ce pays plus sûr. C’est un investissement qui a été fait en ma personne. Si, lors de cette votation sur la politique de sécurité, je faisais comme si tout cela ne me concernait plus, ce ne serait pas dans l’intérêt de la Suisse, n’est-ce pas?