L'été dernier, des scientifiques de l'EPFZ et de l'EPFL se sont massivement immiscés dans le débat politique sur une réglementation plus stricte de l'IA. Dans un e-mail dont le «Beobachter» a pu obtenir une copie, ils ont mis en garde les parlementaires contre une «solution suisse isolée trop stricte». Selon eux, la proposition de la conseillère aux Etats PLR Petra Gössi allait trop loin et risquait de nuire à l’avantage concurrentiel de la Suisse. Les chercheurs ont aussi proposé leur «expertise scientifique» pour «soutenir la recherche de solutions».
Un élément n’était toutefois pas mentionné dans leur message: leurs instituts reçoivent des millions de la part des grandes entreprises technologiques américaines, qui auraient été directement touchées par une réglementation plus stricte. Ces dernières années, les deux écoles polytechniques ont bénéficié de financements provenant notamment de Meta, Google ou Microsoft. Ces contributions, qualifiées de partenariats industriels ou de financements tiers, restent en grande partie opaques. Il est difficile de savoir précisément quels montants proviennent de quelles entreprises.
Cet article a été publié initialement dans le «Beobachter», un magazine appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.
Cet article a été publié initialement dans le «Beobachter», un magazine appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.
L'EPFL a toutefois indiqué avoir reçu plus de 2,5 millions de francs en 2022 et 2023 dans le cadre d’un partenariat avec Meta. La fondation de Mark Zuckerberg a versé 2,5 millions supplémentaires.
Sponsorings
A l’EPFZ, Meta a financé à hauteur d’environ 200’000 francs un programme de bourses postdoctorales du Centre IA en 2022. L’an dernier, ByteDance, maison mère de TikTok, a aussi soutenu deux chaires dans les domaines de la sécurité de l’information et de l’architecture informatique pour un total de 300’000 francs. Le Swiss National AI Institute, créé conjointement par les deux écoles suisses, a reçu 800’000 francs de Google.
Les deux institutions assurent qu’elles ne collaborent avec des partenaires privés que si les projets ont un «impact positif» pour la recherche et la société. Elles précisent que les contrats garantissent l’indépendance scientifique et la publication des résultats. Selon elles, les connaissances produites profitent à l’ensemble de la communauté.
Une offensive politique rapidement freinée
L’intervention des scientifiques s’inscrit dans une intense bataille de lobbying. Elle a été déclenchée par Petra Gössi, qui demandait que des fournisseurs d’IA comme OpenAI obtiennent l’accord des auteurs, notamment des journalistes, avant d’utiliser leurs contenus, par exemple via ChatGPT. Une mesure plus ambitieuse que celle envisagée dans l’Union européenne.
Les géants technologiques, dont Google et Meta, ont alors multiplié les efforts pour affaiblir ce projet. «J’espère que la science pourra conserver son indépendance, même lorsqu’elle reçoit des financements d’entreprises», déclare la conseillère aux Etats. Le lobbying des grandes multinationales a en tout cas porté ses fruits.
La proposition a été nettement édulcorée. Le Parlement s’est contenté de charger le Conseil fédéral de créer les «conditions nécessaires» pour protéger «intégralement» les contenus journalistiques et autres œuvres. Les modalités concrètes restent toutefois floues.
Une indépendance revendiquée
Martin Jaggi, chercheur à l’EPFL et à l’origine du courriel, défend la position de la communauté scientifique. Il se dit «absolument favorable» à davantage de régulation des plateformes américaines en Europe et en Suisse, tout en estimant que la meilleure approche reste à définir.
Son laboratoire a lui aussi bénéficié de financements liés à Meta. Le chercheur insiste toutefois sur son indépendance. «Je ne suis en aucun cas dépendant des grandes entreprises technologiques américaines. Au contraire, mes travaux visent à réduire ces dépendances et à renforcer la souveraineté de l’IA.»
Il précise n’avoir jamais eu de contact direct avec l’entreprise. Celle-ci utilise simplement des outils open source développés par son équipe. Selon lui, les montants issus de ces partenariats restent modestes à l’échelle du budget global des deux écoles polytechniques.
Martin Jaggi critique en revanche ce qu’il appelle le «lobby des éditeurs». Il vise notamment des groupes privés comme Elsevier, qui commercialisent des publications scientifiques. «Ils exercent une influence importante sur la réglementation de l’IA en Suisse. Leurs intérêts commerciaux vont à l’encontre d’une science accessible à tous», estime-t-il.
Soupçons d’arrangements en coulisses
L’ampleur réelle de l’influence des différents acteurs reste difficile à mesurer. Une chose est sûre: le poids économique des géants technologiques a contribué à affaiblir la proposition initiale de la PLR. Le «Beobachter» l’avait déjà montré en début d’année. Selon ses révélations, la conseillère d’Etat zurichoise Carmen Walker Späh s’est personnellement engagée contre le projet. Elle aurait rencontré des représentants de Meta lors d’échanges informels non consignés.
Officiellement, il s’agissait d’une «mise au point» en vue d’autres «affaires politiques importantes». Mais aucun procès-verbal n’existe. Des élus cantonaux ont dénoncé un «accord en coulisses» et exigé des explications.
Le gouvernement zurichois a répondu fin mars que seuls les contacts jugés essentiels à une procédure formelle doivent être documentés. Il assure qu’«aucune promesse n’a été faite» et qu'«aucune affaire concrète n’a été discutée». La rencontre relevait selon lui d’un échange informel, important pour la politique d’implantation économique. Le secteur informatique représente environ 9% de la valeur ajoutée du canton et 8% des emplois.