En bref
- Le système tarifaire suisse pour les médecins, anciennement Tarmed et désormais Tardoc, n’a pas été actualisé depuis 15 ans, provoquant des écarts de rémunération significatifs entre généralistes et spécialistes. Le Parlement prévoit un plafond de 12 heures facturables par jour à partir de janvier 2027, mais certains spécialistes contestent cette mesure.
- Seuls 3,4 % des médecins dépassent le plafond envisagé, selon les assurances maladie. Cependant, certains spécialistes, comme les ophtalmologues (21 %) et les radiologues (18,6 %), atteignent des revenus qui excèdent largement ceux des généralistes, parfois dépassant un million de francs par an.
- Les caisses maladie estiment que des centaines de millions de francs pourraient être économisés en plafonnant les excès tarifaires. Malgré ces enjeux financiers, le puissant lobby des spécialistes s’oppose fermement à ces réformes, craignant des impacts sur leurs revenus.
Le décalage est vertigineux: lorsqu'un médecin généraliste passe dix minutes avec un patient, il facture dix minutes, sur la base d'un salaire de référence d'environ 235'000 francs.
Mais pour un médecin spécialiste, le barème n'a pas bougé depuis 2010. Grâce aux progrès techniques, une intervention autrefois chronométrée à une demi-heure ne prend plus que dix minutes aujourd'hui – mais reste facturée 30 minutes. Résultat: le revenu horaire triple pour atteindre un salaire théorique de 705'000 francs, voire dépasser allègrement le million dans les cas extrêmes. Leurs revenus ont donc triplé, vis-à-vis des médecins de campagne.
Des critiques depuis 2010 mais rien n’a changé
La faille du système tarifaire suisse – autrefois appelé Tarmed, aujourd’hui Tardoc – est source de mécontentement depuis des années. Le Contrôle fédéral des finances avait déjà critiqué cette situation en 2010. Mais rien n'a changé.
Les tarifs n'ayant pas été actualisés malgré le nouveau barème, Berne a décidé d’instaurer un plafond qui entrera en vigueur l’année prochaine. Cette limite est toutefois extrêmement généreuse: à l’avenir, les médecins ne pourront facturer que 12 heures de prestations médicales par jour – et ce, en moyenne mensuelle. Les exceptions telles que les urgences, les expertises ou les rapports ne sont toutefois pas concernées par cette réglementation.
Cette régulation fait pourtant hurler les corporations médicales les plus rentables. Les ophtalmologues, radiologues, spécialistes vasculaires et cardiologues font ainsi actuellement pression pour que ce plafond soit supprimé. «Un tel plafond n’est ni pertinent ni efficace et ne doit pas être mis en œuvre à compter du 1er janvier 2027», peut-on lire dans une lettre adressée aux membres du Conseil des Etats par le lobby des radiologues, dont Blick a pris connaissance. «Les soins radiologiques en Suisse s’en trouvent gravement menacés. Nous vous prions donc instamment d’organiser des auditions à ce sujet lors d’une prochaine séance de la CSSS (ndlr: Commissions de la sécurité sociale et de la santé publique au Parlement)»
3,4% de privilégiés font exploser les coûts
Mais ce que les médecins spécialistes ne disent pas, c'est qu'il n’est pas rare qu'ils gagnent plus d’un million de francs. Il s’agit donc uniquement d’intérêts particuliers. Selon des données confidentielles issues des assureurs et confirmées par l’Association suisse des assureurs maladie (Prio Swiss), seuls 3,4% de l'ensemble des médecins dépassent ce plafond. Il n’y a donc pratiquement pas de problème de prise en charge.
De plus, aucun médecin généraliste ne s’approche ne serait-ce qu’un peu de tels revenus. En revanche, les chiffres disponibles montrent que, chez certains spécialistes, les dépassements sont considérables:
- Ophtalmologues: 21%
- Radiologues: 18,6%
- Vasculaires: 16,7%
- Cardiologues: 10,7%
Il n’y a d’ailleurs pas de pénurie de spécialistes. Au contraire: le Parlement a récemment adopté des mesures obligeant les cantons à fixer des plafonds pour ces médecins spécialistes.
Un potentiel d'économies de plusieurs millions
Autre fait passé sous silence: le système de santé suisse recèle un énorme potentiel d’économies vis-à-vis de certains groupes de médecins spécialistes. Les caisses d’assurance maladie estiment que des économies de plusieurs centaines de millions pourraient être réalisées d’un seul coup si l’on plafonnait systématiquement les facturations excessives. C’est pourquoi une grande partie des responsables politiques l’a compris: le tarif doit être adapté dès que possible, et les durées réelles enregistrées doivent être actualisées.
Mais le lobby s’y oppose bec et ongles. Le cardiologue Christophe Wyss, qui travaille au sein du groupe Hirslanden, souligne à Blick: «Nous tenons à mettre en garde contre le fait de tirer, à partir d’exemples de revenus isolés et exceptionnels, des conclusions générales sur la cardiologie suisse, voire d’en déduire un prétendu besoin d’agir en matière d’équité salariale. La Société suisse de cardiologie apprécierait que le débat public soit moins marqué par des termes tels que 'rapine'.»
La politique doit rester ferme
Au sein du corps médical, la compassion envers les médecins spécialistes aux revenus élevés demeure toutefois modérée.
Philippe Luchsinger, ancien président de l’Association suisse des médecins de famille et pédiatres, met en garde, dans un entretien avec Blick, contre un éventuel fléchissement de la politique. «Repousser le plafond réduirait certainement de manière significative la pression en faveur d’un ajustement des tarifs. Et augmenterait ainsi le risque que rien ne se passe – comme ces 15 dernières années.»
Les élus sous la Coupole sont prévenus: céder au lobby priverait les assurés d'une baisse urgente des coûts de santé.