En bref
- Patrick Frei, ex-député UDC du Grand Conseil argovien (2021-2023), est jugé pour avoir drogué et agressé sexuellement trois femmes, dont une mineure. Le parquet réclame la prison à vie pour des accusations graves, incluant des tentatives d’assassinat et d’agressions sexuelles aggravées.
- L’enquête, initiée en septembre 2023, a révélé des preuves vidéo accablantes et mis en lumière des dysfonctionnements institutionnels, notamment des menaces de renvoi contre deux victimes polonaises. Le Tribunal administratif d’Argovie a critiqué l’Office cantonal des migrations le 12 août 2026.
- L’affaire relance le débat sur les violences sexuelles, la soumission chimique et le soutien aux victimes. Léonore Porchet appelle à la prévention, une réforme du droit pénal sexuel et un meilleur contrôle des médicaments, soulignant que les violences sexuelles sont souvent perpétrées par des proches.
Avant même que ne s’ouvre son procès, l’affaire Patrick Frei a profondément ébranlé la Suisse. Ancien député de l’Union démocratique du centre (UDC) au Grand Conseil argovien entre 2021 et 2023, cet homme de 57 ans est accusé d’avoir, durant plusieurs années, drogué puis agressé sexuellement trois femmes de son entourage: son ex-compagne, sa nouvelle compagne et la fille mineure de cette dernière.
Selon le Ministère public, les substances qui leur auraient été administrées étaient parfois si fortement dosées qu’elles auraient mis leur vie en danger. Le parquet requiert contre lui la prison à vie, notamment pour de multiples tentatives d’assassinat, de viols aggravés, d’agressions sexuelles aggravées et d’actes sexuels sur une mineure. Patrick Frei conteste l’essentiel des accusations et bénéficie, comme tout prévenu, de la présomption d’innocence jusqu’au jugement définitif.
L’enquête débute en septembre 2023. Cette nuit-là, Iwona, engagée comme aide-ménagère par Patrick Frei, qui est également son compagnon, le surprend dans la chambre de sa fille Paula, alors âgée de 15 ans, et alerte la police. Les investigations conduisent à la saisie d’un important matériel vidéo et découvrent un dossier d’une ampleur exceptionnelle. Au-delà des faits reprochés à l’ex-élu, l’affaire met aussi en lumière le parcours semé d’embûches des victimes présumées.
Iwona et Paula, deux ressortissantes polonaises, se sont dans un premier temps retrouvées menacées d’un renvoi de Suisse, les autorités soupçonnant que le contrat de travail d’aide-ménagère d’Iwona avait été établi de manière fictive afin de lui permettre d’obtenir un permis de séjour. Face aux critiques, le canton d’Argovie a depuis désavoué la commune d’établissement. Le Tribunal administratif d’Argovie a, de son côté, sévèrement rappelé à l’ordre l’Office cantonal des migrations dans un arrêt rendu le 12 août 2026.
Déjà qualifiée par certains de «Pelicot suisse», cette affaire a relancé le débat sur la soumission chimique, la prévention des violences sexuelles, l’accompagnement des victimes et la réponse des institutions. En vacances, la conseillère nationale verte vaudoise Léonore Porchet a néanmoins accepté, au regard de l’importance et de l’actualité du dossier, de recevoir exceptionnellement L’illustré dans son chalet familial de Corbeyrier, dans le Chablais vaudois, pour évoquer les failles du système. Grand entretien.
Léonore Porchet, l’affaire de l’ex-député UDC argovien Patrick Frei vous donne-t-elle le sentiment d’avoir eu raison trop tôt? Cela fait des années que vous alertez sur la soumission chimique sans que cela suscite de véritable débat national.
Mon premier sentiment, c’est la compassion et l’admiration pour les victimes qui ont eu le courage de parler. Ensuite viennent la colère et une forme de lassitude. Cela fait des années que les associations et les personnes engagées contre les violences sexistes et sexuelles dénoncent ces phénomènes. Il faut rappeler qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé ni de l’œuvre d’un monstre. C’est un système qui favorise et permet ce type de violences.
Il a fallu plusieurs victimes présumées avant que l’on prenne réellement la mesure des accusations. Est-ce la preuve que notre système ne sait toujours pas détecter ce type de criminalité?
Oui. Nous avons un problème de détection, d’accompagnement des victimes, d’accès à la justice et de prévention. La détection devrait déjà commencer dans le système de santé. Les professionnels devraient être mieux formés et certaines questions devraient faire partie de l’anamnèse. On sait par exemple que lorsqu’un gynécologue demande systématiquement à ses patientes si elles ont déjà subi des violences sexuelles, beaucoup répondent oui. Concernant la soumission chimique, l’amnésie complique évidemment les choses, mais certains symptômes devraient alerter: des trous de mémoire, se réveiller dans un endroit où les victimes ne pensaient pas s’être endormies, un mal-être profond, etc.
Une «affaire Pelicot» à la suisse?
Vous dites que la détection ne relève pas uniquement de la police. Où échouons-nous le plus?
Partout où l’on ne pose pas les bonnes questions. Toute la chaîne pénale et judiciaire devrait être mieux formée. L’affaire Pelicot est révélatrice. Elle n’a pas été découverte grâce aux viols eux-mêmes, mais parce que Dominique Pelicot avait été surpris en train de filmer sous la jupe d’une femme. Cela montre qu’il ne faut jamais minimiser des comportements qui paraissent moins graves, comme le voyeurisme, le harcèlement de rue ou l’exhibitionnisme. Ils peuvent révéler des violences beaucoup plus importantes. Enfin et surtout, il faut croire les victimes lorsqu’elles parlent de leur expérience.
Avec Patrick Frei, la Suisse tient-elle son «affaire Pelicot»?
Oui et non. Cette affaire fait énormément de bruit parce qu’elle concerne un ancien élu, une personnalité publique, et qu’elle survient après l’affaire Pelicot. Mais elle n’a malheureusement rien d’exceptionnel. Il existe déjà des dizaines de dossiers comparables en Suisse. Certains concernent un seul auteur, d’autres des hommes qui invitent d’autres hommes à violer leur compagne sous soumission chimique.
Comment faire pour que ces dossiers cessent d’être perçus comme de simples faits divers et deviennent enfin un véritable sujet de société?
Regarder en face ce que nous disons depuis longtemps. Nous vivons dans ce que l’on appelle une culture du viol, un système qui banalise, excuse ou favorise certaines violences sexuelles. C’est pourquoi la réponse ne peut pas se limiter aux sanctions pénales.
Sanctions ou prévention, le débat politique
La droite, l’UDC en tête, vous répond pourtant que la gauche refuse toujours de durcir les peines...
C’est une réponse prétexte pour ne rien faire. D’abord parce que ce n’est pas la demande principale des victimes. Dans la majorité des cas, l’auteur est un proche ou un membre de la famille. Menacer celui-ci de peines toujours plus lourdes peut rendre encore plus difficile le dépôt d’une plainte, notamment pour les enfants.
Quelle est la voie à suivre, selon vous?
Il faut travailler pour un meilleur accès à la justice et appliquer correctement le droit pénal sexuel, que nous avons dû modifier après une longue bataille face à la droite, notamment sur la notion de consentement. Aujourd’hui, nous peinons encore à obtenir des moyens pour la prévention, la coordination entre les cantons ou la formation spécialisée des magistrats. Nous avons des juges spécialisés en droit fiscal, mais pas en violences sexuelles.
Croire une victime ne signifie donc pas bafouer la présomption d’innocence?
Exactement. Il faut présumer l’innocence de la personne poursuivie, mais aussi accueillir la victime avec sérieux et dignité. Ensuite, c’est à la justice d’établir les faits. Les fausses accusations existent, mais elles sont très rares. En revanche, la très grande majorité des violences sexuelles ne sont jamais dénoncées, et une grande partie des plaintes n’aboutissent pas à une condamnation. Je crois les victimes, car je sais combien il est difficile de dénoncer des violences sexuelles.
Le Conseil fédéral mise sur une meilleure prise en charge des victimes. Le conseiller national UDC genevois Thomas Bläsi, lui, veut verrouiller davantage l’accès aux médicaments utilisés pour droguer les victimes. Quelle approche vous semble la plus efficace?
Les deux sont utiles. La réforme du Conseil fédéral est importante, car elle permettra enfin aux victimes de bénéficier d’une meilleure couverture assurantielle. Aujourd’hui, certaines sont privées de cette protection parce que l’amnésie provoquée par la soumission chimique les sort de la définition leur permettant d’en bénéficier. C’est une aberration que j’ai souhaité corriger avec mon interpellation qui a déclenché cette modification de loi.
Mais cette réforme intervient une fois que la victime existe déjà...
C’est vrai. Elle améliore sa prise en charge, ce qui est indispensable, mais elle ne prévient pas l’agression. Mieux contrôler l’accès à certains médicaments présente cet intérêt. Il faut toutefois rappeler que la soumission chimique ne repose pas uniquement sur quelques molécules. On retrouve aussi des antihistaminiques, des benzodiazépines, des somnifères, certains antidépresseurs… Parer à tout sera difficile, la véritable priorité reste donc la prévention. Tant que l’on refusera d’investir sérieusement dans l’éducation à la vie affective et à la santé sexuelle ou que l’on caricaturera ces débats comme du «wokisme», on ne s’attaquera pas aux causes profondes.
Peut-on réellement prévenir un acte aussi prémédité que la soumission chimique?
Je refuse de considérer que nous sommes impuissants. A long terme, l’éducation portera ses fruits pour éviter ces comportements. Et aujourd’hui déjà, on doit mieux contrôler les plateformes numériques.
Vous pensez aux réseaux sociaux?
Aux réseaux sociaux où les contenus masculinistes se développent, mais pas uniquement. Des enquêtes, notamment celle de CNN sur ce qui a été appelé les «académies du viol», ont montré que des vidéos de viols circulaient sur des plateformes accessibles. Il y a également la question des deepfakes pornographiques, qui ouvrent de nouvelles formes de violences et de domination.
Penser l'éducation plutôt que la seule peur
A force de médiatiser ces affaires, ne risque-t-on pas d’entretenir une forme de psychose?
Le problème, c’est qu’un verre laissé sans surveillance peut effectivement représenter un danger. Les femmes développent déjà depuis longtemps des stratégies pour se protéger. Ce n’est pas une réalité créée par les médias. En revanche, il faut rappeler que la majorité des violences sexuelles ne se produisent pas dans les bars ou dans la rue, mais dans la sphère privée. Parler de ces affaires permet justement de montrer que l’auteur est souvent un conjoint, un père, un frère, un cousin, un voisin ou un professeur… C’est indispensable pour que les victimes osent parler et soient crues.
Vous consacrez une grande partie de votre activité politique à ces questions. Cela a-t-il changé votre regard sur la société?
Oui, profondément. Je reçois chaque mois plusieurs témoignages de femmes victimes de violences. Certaines racontent leur parcours avec leur conjoint, la police ou la justice. D’autres me confient des faits qui peuvent sembler anodins mais qui les ont durablement marquées. Et parfois, je suis confrontée à des histoires d’une violence absolument terrible. Beaucoup hésitent à parler tant elles redoutent d’être mises en doute, interrogées sur leur vie privée ou discréditées.
- Police: 117
- Violencequefaire (anonyme et gratuit, réponse dans les 3 jours)
Centres d’aide aux victimes LAVI
Et pour les jeunes:
- Ciao.ch (réponse dans les 2 jours)
- Pro Juventute (24/7): 147
- Patouche: 0800 800 140
- Police: 117
- Violencequefaire (anonyme et gratuit, réponse dans les 3 jours)
Centres d’aide aux victimes LAVI
Et pour les jeunes:
- Ciao.ch (réponse dans les 2 jours)
- Pro Juventute (24/7): 147
- Patouche: 0800 800 140
Cela a-t-il aussi changé votre rapport aux hommes?
Cela a surtout changé mon regard sur la société. Je ne supporte plus certaines séries, certains films ou certains livres qui «romantisent» les violences sexuelles. Je crois que nous avons toutes et tous une responsabilité. Personne n’est coupable d’être né dans une société patriarcale. En revanche, chacun est responsable de remettre en question ses propres comportements, les représentations qu’il véhicule ou encore les blagues et les discours qu’il banalise. Aujourd’hui, je suis heureuse en couple, mais je sais que les premières rencontres restent un moment de grande vulnérabilité et que pour trop de femmes, le danger est à la maison.
Réformer la justice pour révéler l'iceberg
Dans dix ans, à quoi reconnaîtrez-vous que la Suisse aura enfin pris la soumission chimique au sérieux?
A deux choses. D’abord, à un véritable accès à la justice pour les victimes. Cela passera probablement par une réforme de la procédure pénale afin que les femmes et les enfants victimes de violences sexuelles puissent réellement faire valoir leurs droits. Ensuite, à un investissement massif dans la prévention, notamment dans l’éducation sexuelle et affective.
Cela signifie-t-il que nous ne voyons actuellement que la pointe de l’iceberg et qu’il y aura, dans un premier temps, davantage de victimes déclarées?
J’en suis convaincue. C’est d’ailleurs ce que montrent les pays qui ont réformé leur droit pénal sexuel avant nous. Les dénonciations et les condamnations augmentent d’abord, non pas parce qu’il y a davantage de violences, mais parce que les victimes osent enfin parler et que la justice répond mieux.
Cet article a été publié initialement dans le n°35 de «L'illustré», paru en kiosque le 27 août 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°35 de «L'illustré», paru en kiosque le 27 août 2026.