Un document interne fuite
Malaise autour de la candidature du syndic de Vevey Yvan Luccarini

Le syndic de Vevey est critiqué sur son bilan politique, sa rupture de collégialité, et sur ses motivations à se représenter. Il défend son bilan et sa posture pas toujours collégiale, mais ses détracteurs doutent que syndic et militant fassent bon ménage.
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Figure du mouvement Décroissance – Alternatives (DA), Yvan Luccarini est syndic de Vevey depuis 2021.
Photo: KEYSTONE
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Myret ZakiJournaliste Blick

Un profond malaise entoure la candidature du syndic de Vevey, Yvan Luccarini, aux élections municipales de ce 8 mars, a appris Blick. Figure du mouvement Décroissance – Alternatives (DA), Yvan Luccarini est syndic depuis 2021. 

Ces dernières années, atteint d’une maladie neurologique chronique, le syndic, qui est notamment en charge des Finances de la Ville, a dû s’absenter durant deux périodes prolongées d’environ 3 mois, qui tombaient durant les phases d’adoption des budgets 2024 et 2025. Ses collègues de la municipalité l’ont solidairement remplacé. 

Document qui a fuité

A l’automne dernier, Yvan Luccarini semblait décidé à ne pas se porter candidat pour la législature 2026-2031. Mais le 23 octobre dernier, il annonce qu’il se représentera, dans un document interne qui a fuité. Le document ne fait pas mention de la maladie du syndic, mais aborde longuement les nécessités financières du candidat, en plus de considérations politiques parfois très radicales. Depuis que ce document a circulé, l'inquiétude règne chez les autres partis.

Des personnes interrogées, qui ont requis l’anonymat, témoignent que les absences d’Yvan Luccarini ont fortement pesé sur ses collègues, qui ont dû porter sa charge en même temps que la leur. Ce sont d’autres aspects qui génèrent le plus de mécontentement. 

Tournus de chefs de service

A commencer par la personnalité du syndic et ses difficultés relationnelles. Certains lui reprochent son «incapacité de voir la souffrance qu’il génère». En particulier, ses relations conflictuelles avec sa collègue de parti, Gabriela Kämpf, notamment lors de la gestion du dossier du deal de rue et des caméras de surveillance, reviennent au fil des témoignages. 

Cette dernière souffrirait de ce climat, et s’en serait plainte à son groupe. Nous n’avons toutefois pas pu la joindre dans le cadre de cet article. Des tentatives de médiation auraient été organisées entre les deux municipaux, auxquelles Yvan Luccarini n’aurait pas «répondu de manière suffisamment fiable», selon des témoins. 

Le syndic a par ailleurs perdu trois chefs de service et une adjointe entre début 2024 et fin 2025. Pendant une année, le service des Finances a fonctionné sans chef de service. Pendant une année aussi, le service des RH a fonctionné sans chef de service, puis sans adjointe, partie quant à elle fin 2024. Puis s’en est suivi l’absence, durant une année, du secrétaire municipal depuis janvier 2025. Son poste vient d’être mis au concours. Ces trois services centraux de la Ville sont sous la responsabilité du syndic.

«Yvan Luccarini fait l’unanimité contre lui à la Municipalité», témoigne Clément Tolusso. L’ancien conseiller communal a claqué la porte du mouvement DA en octobre dernier, s’opposant à la candidature du syndic. «Il ne s'entendait avec personne et a traité de façon incorrecte sa collègue, Mme Kämpf, selon lui. J’estime qu’en pareille situation, on ne dispose pas des compétences nécessaires pour être municipal, et encore moins syndic.»

Un bilan qui fait débat

Ensuite, le bilan d’Yvan Luccarini est critiqué hors de son parti. Celui qui affiche un programme résolument social et écologique, incluant la végétalisation des rues, l’encouragement de la mobilité douce et une «sortie des logiques productivistes», n’aurait pas lui-même mené à bien des projets d’envergure. Clément Tolusso, désormais membre des Vert.e.s, évoque un «bilan politique extrêmement maigre, voire inexistant». Il cite l’échec à renégocier l’affichage publicitaire commercial en ville, qui fait partie des grands thèmes de DA. 

D’autres soulignent que la révision des statuts du personnel est tombée à l’eau. Quant au passage au MCH2, le nouveau système comptable des communes, il ne s’est pas concrétisé. Des dossiers qui relèvent des services qui lui sont rattachés. «Sans être extrême, je ne vois pas vraiment de bilan, c’est un peu la page blanche, répond la PLR Sarah Tobler. Je ne saurais donner d’exemple de projet où on sent que c’est M. le syndic qui l’a porté et mené à bien.»

Le syndic se défend

Contacté par Blick, Yvan Luccarini conteste ces allégations. Il estime au contraire avoir mené à bien plusieurs combats, notamment en termes d’aménagement du territoire: «Nous avons un plan directeur, des plans d’affectation qui entrent en vigueur, une politique foncière très active, avec l’achat de 13 bâtiments et des parcelles constructibles». L’accent a été mis sur une politique d’accès aux logements, souligne le syndic, «avec comme objectif d’avoir dans les nouvelles constructions une proportion de logements d’utilité publique». 

Des politiques qui peuvent toutefois être créditées à toute la municipalité, selon nos sources. La cohésion sociale relève de Gabriela Kämpf, l’aménagement du territoire d’Antoine Dormont (Les Vert.e.s), et le service des bâtiments et des gérances de Pascal Molliat (Vevey Libre). 

En défense du syndic, Joelle Minacci, co-présidente du groupe DA et députée, souligne son excellent bilan. «Cette législature a permis de poser des documents-cadres très ambitieux dans lesquels se sont investis Mme Kämpf et M. Luccarini avec une forte empreinte sociale et écologique. Le Plan climat que Mme Kämpf a sorti a été évalué comme excellent». Elle cite elle aussi la politique foncière incluant plus de logements d’utilité publique et plus de loyers abordables.»

Rupture de collégialité mal vécue

L’épisode des caméras de surveillance, de même que la rupture de collégialité du syndic à ce sujet en 2025, ont par ailleurs mal passé. Yvan Luccarini avait demandé d’installer des caméras dans le cadre de la lutte contre le deal de rue, et a soutenu le projet au sein de la municipalité. Puis le projet est passé au Conseil communal, qui l’a soumis au vote populaire. C’est là que, malgré que sa collègue de parti Gabriela Kämpf portait le projet, il a fait campagne publiquement contre ce dernier, défendu par la majorité municipale, rompant ainsi la collégialité. 

Yvan Luccarini assume avoir rompu la collégialité. «J’ai été collégial tout le long, et ne me suis désolidarisé qu'au moment de la votation populaire, et le résultat du vote, qui a balayé les caméras, montre que j’ai quand même suivi l’intérêt d’une majorité des habitants sur ce dossier.» Il assure avoir respecté l’exacte procédure de rupture de collégialité, qui est une situation prévue et documentée, à condition qu'un municipal qui s’oppose distingue clairement sa position personnelle de celle de l’institution. 

«Depuis octobre 2024, résume grossièrement un interlocuteur mécontent, Yvan Luccarini a été soit absent (six mois en tout), soit à faire campagne contre l’équipe municipale, avec quelques semaines de présence entre deux.» Il illustre son propos par la séquence suivante: Yvan Luccarini revient de congé maladie début 2025. C’est là qu’est émis le préavis sur les caméras de vidéosurveillance, qui est accepté en mars 2025. Le syndic se livre alors à une rupture de collégialité médiatisée en rejoignant la campagne des opposants à la Municipalité jusqu’en juin 2025. Puis viennent les vacances d’été. Il revient le 20 août 2025, et part en congé maladie jusqu’à mi-novembre 2025.

Motivations économiques?

Par ailleurs, les motivations d’Yvan Luccarini sont interrogées, à la suite de la fuite du document interne qu’il a envoyé le 23 octobre 2025 à son groupe. Il y explique vouloir «rempiler pour cinq ans» pour assurer ses arrières. La question de sa «situation financière fragile» occupe plus du tiers document. Il souligne que «la période avant la retraite reste délicate», en raison du manque de perspectives pour lui sur le marché du travail. Il ajoute qu’étant sans héritage ou épargne importante, il a pu constituer plus d’épargne depuis qu’il est élu, et que par conséquent, «pour assurer le revenu familial aussi longtemps que possible», il prévoit de reprendre ses fonctions partiellement à 50% dès la mi-novembre 2025, puis à temps plein dès le début de l’année 2026». 

«
Du point de vue de mon intérêt personnel matériel, l’issue logique est de déposer un dossier de candidature pour assurer mes arrières, en cas de difficultés à retrouver un emploi
Yvan Luccarini
»

Il écrit aussi que s’il se porte candidat aux élections du 8 mars, cela lui permettra de toucher les bénéfices prévus pour les candidats sortants, même non réélus, qui ont «encore droit à six mois de salaire, plus un mois par année dès 50 ans, une participation à des frais de formation, et une aide à retrouver un emploi». A l’inverse, une non-candidature, dit-il, exclut l’ensemble de ces droits et implique des pénalités pour l’assurance-chômage. Il en conclut que, «du point de vue de mon intérêt personnel matériel, l’issue logique est de déposer un dossier de candidature pour assurer mes arrières, en cas de difficultés à retrouver un emploi». 

Un interlocuteur relève des contradictions de ce partisan de la décroissance, qui se décrit comme un «apôtre du moins»: «Il assume ses choix de vie, mais se représente en bonne partie pour des raisons matérielles. C’est très humain, mais pas très cohérent avec le message politique». 

«La raison économique n’est pas la principale, ni la seule, conteste Yvan Luccarini. Je défie quiconque de ne pas se poser ces questions à 55 ans.» Ce que confirme sa collègue de parti Joëlle Minacci: «La dimension financière n’est pas prépondérante dans les motivations d’Yvan Luccarini. Nous avons eu tout un processus autour des candidatures, où chacun a exprimé ses motivations en termes d’engagement et de détermination à porter le programme de décroissance alternative.» 

Majorité, ou rupture de collégialité

Un autre passage du document passe mal auprès d’autres partis: Yvan Luccarini y estime que les points forts du programme de DA «ne pourraient s’accomplir pleinement qu’en obtenant la majorité de l’exécutif, et au moins en n’hésitant pas devant les ruptures de collégialité». Cette déclaration fait grincer des dents. «C'est un appel à envisager soit une majorité d’extrême-gauche, soit une rupture de collégialité, s'inquiète une source. Or il n' y a jamais eu de rupture de collégialité de la part d'un syndic à Vevey.»

Extrait du document:


Derrière ces critiques, les autres partis en voudraient-ils au succès de Décroissance - Alternatives? Rappelons qu'en 2021, DA a râflé 23 sièges au Conseil communal, tandis que le Parti Socialiste (PS) s'est écroulé, perdant un tiers de ses voix, et que le PLR a stagné. Résultat, DA est passé devant le PS et devant le PLR en termes de sièges pour la première fois il y a 5 ans. Les enjeux sont donc élevés pour cette élection.

Syndic et militant: intenable?

«Ce n’est pas une question de parti, répondent les critiques. Que le syndic soit UDC ou gauche radicale, le constat serait le même.» Ils s’interrogent sur la possibilité de cumuler le travail de syndic avec celui de militant. «Le parti DA est à la base un parti militant, constate un interlocuteur. Or il est compliqué d’exister à la fois comme syndic et comme militant.»

Yvan Luccarini ne voit pas ainsi le rôle de syndic. «La représentation de tous n’est pas un absolu, répond-il. Si certains projets contredisent nos convictions, ou qu’on a l’impression qu’ils vont contre les intérêts de la population, on peut exprimer un désaccord.»

Notre interlocuteur en doute. «Etre le liant d’une équipe municipale collégiale, représenter un certain équilibre politique incarné par celle-ci, se faire le porte-parole de la municipalité et représenter la vie municipale, tout cela en gardant la ligne militante de son parti, c’est un grand écart intenable». 

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