Un expert de l'IMD réagit à l'attaque des USA au Venezuela
«Le droit international n'est pas mort hier, il est mort en 2003»

En attaquant le Venezuela, Washington prouve qu'il ne fait pas mieux que Moscou ou Pékin. Un professeur de géopolitique à Lausanne appelle à réduire l'influence de ces deux pays.
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Photo: AFP
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Myret ZakiJournaliste Blick

«Le droit international n'est pas mort hier. Il est mort en 2003, quand les Etats-Unis ont envahi l'Irak sans mandat de l'ONU», écrit Arturo Bris, professeur de géopolitique à l'IMD, l'école de management mondialement réputée et basée à Lausanne. Celui qui est par ailleurs directeur de l'IMD World Competitiveness Center, commentait l'attaque américaine du Venezuela et la capture de son président, sur son post LinkedIn, qui a recueilli plus de 1100 réactions et 100 commentaires. 

Basé sur un article du 4 janvier 2026 qu'il a publié sur son site personnel, co-écrit par la chercheuse associée Aline Ballaman-Garibian, le post d'Arturo Bris rappelle qu'en 2003, dans le contexte de la «dénommée guerre contre le terrorisme», les Etats-Unis avaient déjà envahi l'Irak illégalement. Le professeur enseignait à cette époque à la prestigieuse Université de Yale. 

«Défendre le droit international n'était alors pas à la mode. J'étais jugé naïf et irresponsable de remettre en question l'invasion américaine.» L'un de ses collègues l'avait qualifié lui et un autre collègue de «gauchistes» de l'Université, «parce qu'ils refusaient de justifier l'invasion d'un pays par un autre». 

Un précédent créé en 2003

Deux décennies plus tard, Arturo Bris ne peut que constater que lui et les autres opposants à la guerre en Irak avaient raison: le droit international ne s'est pas érodé graduellement, il s'était bel et bien effondré «quand le pays le plus puissant du monde avait montré que les guerres d'agression pouvaient être lancées sans conséquence légale. Un précédent était créé.» 

Pour Arturo Bris, nous vivons à présent dans un monde bipolaire, sauf que l'opposition ne se situe pas entre l'Est et l'Ouest. «La véritable division est entre les pays qui continuent de croire au droit, et ceux qui gouvernent par la force.» 

Sur cet axe, note le professeur à l'IMD, une vérité inconfortable est que «les Etats-Unis ne sont pas différents de la Russie ou de la Chine. Ces gouvernements violent le droit international à l'étranger, affaiblissent les contre-pouvoirs chez eux, et ignorent les contraintes multilatérales dès qu'elles ne les arrangent pas.»

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Quand le droit international devient optionnel, la justice s'affaiblit et les frontières perdent de leur sens
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Dès lors, poursuit-il, «ce qu'on a vu ces dernières années ne devrait surprendre personne: invasions, annexions, occupations, génocides et mépris affiché pour les résolutions de l'ONU, de la Georgie et l'Ukraine à Gaza et au Myanmar, des menaces contre Panama et contre le Groenland à la normalisation de la force à la place de la diplomatie.»

L'Europe, boussole crédible du droit?

Le problème s'étend au-delà de la géopolitique, craint le professeur. «Quand le droit international devient optionnel, la justice elle-même s'affaiblit. Les frontières perdent de leur sens, les institutions perdent leur autorité, et les citoyens commencent à penser que l'usage de la force, et non le respect des règles, est la voie à suivre. Nous sommes plus près de 1914 que beaucoup ne veulent l'admettre.»

Dans ce paysage de désolation, Arturo Bris voit l'Europe comme un phare de civilisation. «Imparfait, oui, mais encore ancré dans l'état de droit, les droits humains, les tribunaux indépendants, la liberté d'expression et les contre-pouvoirs institutionnels.» 

Il voit là un avantage comparatif pour l'Europe. Pour rappel, l'Union européenne (UE) a «appelé à la retenue» et rappelé qu'«en toutes circonstances, les principes du droit international et de la Charte des Nations unies doivent être respectés.» 

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La question est de savoir si ceux qui croient encore au droit sont prêts à défendre ce qu'il en reste
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Pourtant, cela est loin de suffire, ajoute Arturo Bris: «l'autorité morale requiert une défense plus forte, une utilisation pour audacieuse du pouvoir réglementaire, des alliances plus solides, et le courage de dépasser les institutions comme l'ONU, qui n'arrivent plus à restreindre ceux qui violent les règles, comme on l'a vu en Irak, à Gaza, et à présent au Venezuela». 

Double standard européen

Il rappelle comment l'UE, qui avait affiché «une clarté morale et une unité à toute épreuve face à l'agression russe de l'Ukraine», a semblé «appliquer un double standard face à l'insupportable nombre de morts à Gaza, la famine de la population et la destruction de la zone, laissant l'opinion publique confrontée à des images atroces sans nulle opposition forte et unifiée de la part des gouvernements européens.» 

Pour Arturo Bris, la conclusion est qu'il est temps de «refonder la gouvernance internationale» pour donner plus de poids à de grands pays qui ne violent pas la souveraineté des autres. Qui prendra le leadership de ce changement nécessaire de l'ordre international? s'interroge le politologue «Si le droit international n'est pas mort hier, la question aujourd'hui est de savoir si ceux qui y croient encore sont prêts à défendre ce qu'il en reste.»

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