Engagée pour l'imposition individuelle
«Les femmes ne sont pas des fées du logis!», estime Ruth Dreifuss

Ruth Dreifuss s'engage pour l'imposition individuelle, qui sera soumise au peuple le 8 mars. L'ancienne conseillère fédérale raconte ses plus grands combats, évoque l'égalité des genres et décrit ses espoirs pour l'avenir.
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«C'est un artiste de génie», déclare Ruth Dreifuss, dans son appartement genevois, tenant un livre signé Chappatte.
Photo: GABRIEL MONNET
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Monique Ryser
Schweizer Illustrierte

A l'âge de 86 ans, Ruth Dreifuss est comme elle l'a toujours été: ses mouvements sont posés, ses mots choisis avec minutie. L'agitation et l'exubérance sont étrangères à la Genevoise, qui fut la deuxième femme de l'Histoire à être élue au Conseil fédéral lors d'une élection mouvementée en 1993. Au coeur des plus grandes tempêtes politiques, elle est restée ferme, avançant tranquillement, bâtissant ses projets et observant sans mot dire, tel un sphinx, l'agitation autour d'elle.

Si elle a remporté certaines victoires au cours de ses dix années en tant que ministre des affaires sociales, ses propositions ont échoué dans d'autres domaines. Avec le recul, elle estime que son combat le plus difficile est celui qu'elle a livré contre l'industrie pharmaceutique, l'éternelle dispute sur le prix des médicaments. «Et maintenant, ils veulent encore que nous payions des prix plus élevés en Suisse pour compenser les pertes aux Etats-Unis, s'offusque-t-elle. J'espère vraiment que les gens s'y opposeront, nous devons résister!» 

Le poids des primes sur les familles la dépite, alors qu'elle perçoit d'un œil critique les propositions de solutions: «La concurrence dans le système de la santé est une fiction, estime-t-elle. Les franchises les plus élevées vont aux mauvaises personnes et nous avons vraiment besoin de plus de médecins de famille, qui constituent le premier recours pour les malades». L'ex-conseillère fédérale est toujours profondément impliquée dans les thèmes qui l'ont occupée durant toute sa carrière de socialiste. Car elle sait que les causes les plus importantes exigent du temps. 

Ruth Dreifuss, vous vous engagez pour l'imposition individuelle, qui a été initiée par les femmes PLR et sera votée le 8 mars...
Attendez un peu, je rappelle que cela a toujours été aussi une demande de la gauche! Mais oui, la collaboration des femmes dans ce domaine fonctionne bien. Le splitting dans l'AVS, c'est-à-dire le versement séparé des rentes aux conjoints, a également été introduit grâce au Parti libéral-radical (PLR) et au Parti socialiste (PS). Cela fait maintenant 40 ans que nous nous battons ensemble pour l'imposition individuelle. C'est une nouvelle étape pour l'autonomie des femmes et pour l'égalité. Il est grand temps de le faire, nous devons enfin nous débarrasser de l'image de la femme comme «fée du logis». 

Il s'agit donc d'une question d'égalité des genres?
Oui. Le modèle fiscal actuel est conçu pour une configuration familiale dans laquelle le mari génère un revenu, tandis que l'épouse ne travaille pas hors du domicile ou seulement à temps partiel. Cela ne correspond plus à la réalité. Le Tribunal fédéral avait déjà exigé, dès 1984, que les couples mariés ne soient pas imposés davantage que les concubins. 

Mais ce sont surtout les couples mariés gagnant bien leur vie qui en profitent, non?
Afin d'alléger la charge fiscale des personnes aux revenus faibles et moyens, le taux d'imposition a été réduit avec l'aide du PS. Les revenus bruts allant jusqu'à 110'000 francs en bénéficieraient. C'est très important du point de vue de la politique sociale. L'imposition individuelle réduirait également la charge fiscale des couples de retraités, qui sont taxés individuellement, eux aussi. Car cela permettrait de compenser en partie le plafonnement des couples mariés, qui ne reçoivent pas deux rentes AVS complètes, mais 150% de la rente individuelle maximale. 

Mais les cantons mettent en garde contre les pertes fiscales.
Les cantons craignent avant tout le surcroît de travail. Toute modification du droit fiscal entraîne d'abord un surcroît de travail, ainsi qu'une diminution ou une augmentation des recettes. Or, l'imposition individuelle allège surtout la charge des familles.

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Le PS s'est longtemps battu pour que l'AVS soit renforcée en tant que pilier le plus solide et le plus juste de la prévoyance vieillesse
Ruth Dreifuss, ancienne conseillère fédérale
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En revanche, les rentes sont plus généreuses. En décembre, la 13e rente AVS sera versée pour la première fois.
C'est une grande joie et cela signifie une augmentation de 8% de la rente annuelle. Le PS s'est longtemps battu pour que l'AVS soit renforcée en tant que pilier le plus solide et le plus juste de la prévoyance vieillesse. Le fait que la 13e rente ait été introduite grâce à une initiative montre que dans notre système politique, le rapport de force gauche-droite peut toujours être brisé.

Mais le financement des quatre milliards de coûts supplémentaires fait toujours défaut. Il est question d'une augmentation de la TVA. Cela suffira-t-il à combler le trou dans la caisse?
C'est toujours la même chose. Depuis la création de l'AVS, on a prédit un gros trou financier, qui ne s'est jamais réalisé. J'ai moi-même été réprimandée par mes collègues parce que j'avais dit dans une lettre ouverte que les rentes étaient assurées et que les gens ne devaient pas avoir peur. La population aime l'AVS et nous avons toujours réagi à temps lorsque des changements étaient nécessaires. La démographie nous pose des défis, c'est clair. Mais l'immigration nous aide ici, car ce sont surtout de jeunes travailleurs qui arrivent en Suisse, influençant positivement l'AVS. L'initiative de l'Union démocratique du centre (UDC) pour une Suisse à 10 millions d'habitants est donc risquée, de ce côté-là. 

Un financement spécial par la TVA est également discuté pour l'armée. Les dividendes de la paix sont-ils épuisés?
Dans les années 90, nous avions de grands espoirs pour un monde pacifique. Mais depuis les attentats de New York en 2001, le terrorisme et la guerre font partie de notre réalité. Aujourd'hui, on constate en outre une grande dépendance vis-à-vis des Etats-Unis. Je comprends que l'on demande plus d'argent pour l'armée, mais je peine à comprendre la stratégie. Est-ce vraiment suffisant d'acheter plus d'armes? En acquérant des avions de combat, n'augmentons-nous pas encore plus notre dépendance vis-à-vis des Etats-Unis? Ne devons-nous pas de nouveau réfléchir à davantage d'abris? Avons-nous besoin de moyens pour protéger la population des fake news et de l'influence? Il manque des réponses qui définissent la sécurité de manière plus globale et qui ne se limitent pas à l'injection de plus d'argent dans l'armée.

Êtes-vous heureuse de ne plus être conseillère fédérale?
J'ai pris beaucoup de plaisir à ce poste pendant dix ans, d'autant plus que j'y suis arrivée de manière assez inattendue. Je suis bien sûr la politique nationale, mais j'essaie de ne m'exprimer que lorsqu'elle concerne des principes de mes valeurs.

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Je serais très heureuse que la Suisse renonce rapidement à participer au soi-disant Conseil de paix, qui se présente comme une alternative à l'ONU dirigée par Donald Trump.
Ruth Dreifuss, ancienne conseillère fédérale
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Quel sujet relatif à vos valeurs vous occupe, en ce moment?
Je serais très heureuse que la Suisse renonce rapidement à participer au soi-disant Conseil de paix, qui se présente comme une alternative à l'ONU dirigée par Donald Trump. Même pour la soi-disant reconstruction de Gaza, je n'ai aucune confiance dans les objectifs de cet organe. J'ai trouvé sur Internet des plans qui ne peuvent pas répondre aux besoins de la population: outre la Riviera que Donald Trump a en tête, il était question de trois villes de 25'000 habitants chacune, qui fonctionneraient de manière «autonome», mais seraient entourées de frontières avec des contrôles d'identité. Il faut imaginer des prisons à ciel ouvert. Et il y aurait de la place pour 75'000 personnes, alors que deux millions vivent actuellement dans la bande de Gaza. Que va-t-il leur arriver? Sans oublier que la violence armée des deux côtés menace la sécurité des deux populations. Devrions-nous faire confiance à ceux qui font de telles propositions pour instaurer la paix?

Comment gérer les relations avec Trump ?
J'ai lu une analyse de sa rencontre avec le nouveau maire de New York, Zohran Mamdani. Trump a flatté, fâché, piqué, alors que Mamdani n'a jamais abordé le sujet, se contentant d'évoquer les thèmes qu'il voulait aborder en tant que maire. Cela a plutôt bien fonctionné, et Trump s'est fait avoir.

Vous souvenez-vous d'une période qui était aussi dangereuse qu'aujourd'hui?
Oui, dans les années 50, le risque de guerre nucléaire était bien plus grand, et dans les années 60, le monde tremblait à cause de la crise de Cuba. Mais à l'époque, le président soviétique Nikita Khrouchtchev et le président américain John F. Kennedy étaient deux hommes au pouvoir qui ont su faire preuve de bon sens. La raison est indispensable. Et en ce moment, j'ai quand même des doutes sur le fait que tous les décideurs soient encore raisonnables...

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