En bref
- Alexandre Duyck publie «La face cachée de l'empire Nestlé», une enquête de trois ans dévoilant les pratiques controversées du géant veveysan. L'ouvrage revient sur divers scandales, du lait infantile contaminé en 2026 aux conditions de travail dans les plantations d'huile de palme en Indonésie.
- L'auteur révèle notamment que des ouvrières indonésiennes manipulant des pesticides, souvent sans protection adéquate, subissent des conditions de travail alarmantes. Il critique également la gestion distante de Nestlé face au scandale des pizzas Buitoni contaminées en 2022, ayant causé la mort de deux enfants.
- Le livre décrit un lobbying efficace de Nestlé, qui, malgré des accusations graves, continue de prospérer. L'entreprise a rapidement vendu des marques problématiques comme Buitoni, mais n'a pas cédé ses marques de laits infantiles, d'ailleurs encore sous enquête judiciaire.
«Personne ne peut échapper à Nestlé», martèle le résumé du dernier ouvrage d'Alexandre Duyck. La phrase résonne presque comme l'entrée en matière d'un thriller, un genre littéraire apprécié par le journaliste et romancier français. Or, cette fois-ci, le grand reporter livre une «enquête choc», publiée fin août aux éditions Nouveau Monde.
Intitulé «La face cachée de l'empire Nestlé», le texte se base sur trois années de recherches, d'allers-retours entre la France et la Suisse, ainsi que d'un voyage en Indonésie dont le souvenir a hanté l'auteur durant des semaines. Au fil des chapitres, Alexandre Duyck décortique les différents scandales ayant secoué le géant veveysan, depuis la fin des années 90. Il revient notamment sur les eaux minérales contaminées, sur la désastreuse bactérie E.coli dans une pizza Buitoni, puis sur les laits infantiles rappelés en 2026 après la détection de céréulide dans certains lots. On redécouvre de près les détails de chaque tourbillon médiatique dont l'entreprise est, ainsi que le souligne l'ouvrage, sortie quasiment indemne.
En parallèle de cette interview, nous avons également donné la parole à Nestlé, qui réagit à l'ouvrage et se défend sur plusieurs points dans un article publié simultanément.
Alexandre Duyck, pourquoi avoir choisi de plonger dans une recherche de plusieurs années autour de Nestlé? Qu’est-ce qui a retenu votre attention, dans ce thème?
En 2022, durant la grande sécheresse qui a accablé la France, j'avais consacré un article au géant veveysan: à cette époque, la filiale Nestlé Waters était accusée de puiser lourdement dans les nappes phréatiques de la région de Vittel, alors que les autorités interdisaient l'arrosage de la moindre tomate. Ce papier m'avait fait prendre conscience du poids économique et politique phénoménal de Nestlé. J'ai donc commencé à creuser. Ce qui m'a finalement décidé à me plonger dans cette enquête est la manière par laquelle Nestlé à géré le scandale des pizzas Buitoni, en 2022. La contamination de ces aliments par la bactérie Escherichia coli (E. coli) a provoqué la mort de deux enfants et endommagé la santé de dizaines d'autres, mais leur façon détachée de gérer ce drame, en rejetant la faute sur Buitoni, m'a parue incroyablement problématique.
Votre livre s'ouvre sur le récent scandale des laits infantiles. Plusieurs lots vendus en Europe avaient été massivement rappelés début 2026 après la découverte de céréulide, une bactérie potentiellement dangereuse pour la santé des enfants.
Oui. Ce qui est frappant avec l'affaire du lait infantile, est qu'il s'agit d'une répétition. Dans les années 70, déjà, Nestlé avait fait l'objet d'accusations et de critiques virulentes, parce que l'entreprise encourageait massivement les parents à nourrir leurs bébés au lait industriel, plutôt qu'au lait maternel. Dans certaines régions du monde, dont l'Afrique par exemple, cette campagne de marketing s'est avérée dangereuse, dans la mesure où l'eau ajoutée à ces préparations était souvent contaminée. Beaucoup d'actions ont alors été entreprises pour endiguer cette tendance. Et des années plus tard, alors que le lait infantile se devrait d'être le produit le mieux protégé et encadré du marché, voilà qu'il se retrouve à nouveau au coeur du scandale. Pour moi, c'est incompréhensible.
Parmi les différents scandales médiatiques que vous analysez dans l'ouvrage, lequel vous a le plus marqué?
J'ai été profondément marqué par les deux semaines que j'ai passées en Indonésie, dans les plantations d'huile de palme. Les conditions de travail dont j'ai témoigné sur place, ainsi que les risques que courent les employés, m'ont vraiment choqué. Ces personnes s'empoisonnent à petit feu, à cause des pesticides qu'elles aspergent ou des engrais qu’elles répandent sur les plantations, à longueur de journée. Et ce sont surtout les femmes qui occupent ces postes, au point où certaines ont les ongles tout noirs et retournés. Alors oui, on les équipe avec des lunettes, des masques et des gants de protection, mais il fait tellement chaud qu'elles ne peuvent pas les utiliser. Et lorsqu'elles ont mal à la gorge à cause de ces produits irritants, on leur donne du lait concentré pour faire passer la douleur, alors qu'aucune recherche médicale n'encourage cela. Une femme employée par l'un des fournisseurs de Nestlé m'a déclaré: «Si vous, les Occidentaux, vous saviez toute la souffrance qu’il y a derrière l'huile de palme, vous n'en mangeriez plus jamais.»
Dans quel état émotionnel êtes-vous rentré de ce voyage?
J’étais secoué, parce que j’imaginais que ces personnes seraient peut-êtres malades quelques années plus tard, à cause des produits qu'on leur demande de manipuler et de respirer. Nestlé se défend en affirmant appliquer les normes internationales, mais elles ne sont clairement pas respectées, et c'est terrifiant. On touche du doigt ce que représente réellement la mondialisation sur le terrain: ce sont toutes les vérités insupportables qu'on ignore lorsqu'on achète des produits au supermarché...
Vous précisez toutefois que Nestlé n'est pas la seule entreprise à collaborer avec ces fournisseurs-là.
C'est vrai, ils ne sont pas les seuls, et il faut évidemment souligner que la plupart des entreprises utilisant de l'huile de palme se fournissent en Indonésie et en Malaisie, où les conditions sont terribles. Ce qui me choque le plus est la stagnation décourageante de cette situation intolérable. Rien ne bouge, alors que plusieurs immenses organisations comme Amnesty, ainsi que le Conseil de l'Europe, tentent de faire changer les choses sur place.
Mangez-vous toujours de l'huile de palme, aujourd'hui?
Je n'en mangeais déjà pas beaucoup avant, mais ce reportage m'a définitivement guéri. Je n'en mange plus du tout aujourd'hui. J'essaie aussi d'éviter les produits Nestlé, mais c'est parfois difficile, puisqu'ils sont absolument partout. Ma compagne m'a appelé l'autre jour, fière de m'annoncer qu'après avoir lu mon texte, elle s'était tournée vers une eau San Pellegrino, plutôt qu'une eau Perrier. J'étais navré de lui révéler que les deux marques appartiennent à Nestlé (rires). Par contre, je tiens à souligner que mon rôle n'est pas d'appeler au boycott, ni de donner des recommandations aux consommateurs!
Alors, quel est le but de votre ouvrage?
L'objectif est simplement de donner des informations vérifiées aux personnes qui souhaitent en savoir plus quand aux produits qu'elles consomment. Je ne suis pas là pour donner des recommandations, je ne veux pas donner l'impression d'être penché par-dessus le caddie des gens. Mon livre contient seulement des éléments permettant d'orienter leurs choix, pour celles et ceux qui le souhaitent.
Vous écrivez que Nestlé se relève de tous les scandales qu'elle essuie. Comment expliquez-vous cela?
Si l'entreprise retombe toujours sur ses pattes, c'est probablement en raison de son immense poids économique et politique. Comme tous les géants de l'agroalimentaire, l'entreprise possède un relais de lobbying incroyablement fructueux et efficace. Par contre, je dirais que Nestlé est très mauvaise dans la communication immédiate, après un scandale: je pense notamment au bon d'achat de vingt euros qu'un couple de français a reçu en «dédommagement», après avoir signalé que leur enfant était tombé malade d’avoir mangé une pizza Buitoni. Je pense que Nestlé a vraiment fait tout ce qu'il ne faut pas faire, sur ce coup-là. Mais l'entreprise est douée pour rétablir la barre, noyer le poisson et couper la branche pourrie: à chaque fois, elle a rapidement vendu la marque problématique.
C'est le cas de Buitoni et de Herta, qui ont été revendues.
Oui, et pareil pour Mousline. Tout ce qui peut être considéré comme de la «junk food» a été revendu, tandis que la moitié du capital pour les eaux minérales a été rachetée par une entreprise américaine. Nestlé sait analyser les marchés et investir dans ce qui redore leur image, comme Nespresso. Ils font tout pour nous faire oublier que leur marque a également été synonyme de raviolis en boîte et des pizzas contaminée.
Mais les marques de laits infantiles n'ont pas été revendues, elles.
Non, et il faut rappeler la Justice est encore en cours. On ne peut affirmer que le lait infantile a directement causé la mort tragique de ces enfants, bien qu'il est probable qu'il ait au minimum causé des maladies. Pour moi, l'un des problèmes principaux est que Nestlé a beaucoup trop tardé à alerter les autorités des pays commercialisant ces produits, pour essayer de régler le problème en interne. Et pendant tout ce temps perdu, des millions de bébé buvaient du lait potentiellement contaminé.
Qu’avez-vous appris durant vos recherches que vous ne soupçonniez pas avant de commencer cette enquête?
Le poids et l'influence politique gargantuesques de Nestlé, et à quel point une entreprise suisse est capable d'asseoir son pouvoir dans d'autres pays du monde, comme la France, par exemple. Leurs influence monte jusqu'au Palais de l'Elysée, alors que la France est un territoire dont l'entreprise se désengage d'année en année.
Quels ont été les retours de Nestlé sur votre ouvrage?
Je n'en ai reçu aucun, pour le moment. Par contre, j'ai peiné à obtenir les réponses que je souhaitais inclure dans l'ouvrage. Je voulais absolument leur donner la parole, bien sûr, et les avais prévenus de mon travail. J'avais préparé une longue liste de questions, que je leur ai soumise avec un délai d'un mois pour y répondre. Après l'envoi de six mails différents restés sans réponse, j'ai fini par les prévenir que je mentionnerais leur refus de répondre dans mon enquête. Et là, j'ai reçu les réponses que j'ai pu intégrer au livre. Je pense que ce genre de procédé est très typique de leur politique du «pas de vague».