Le sport est politique, même lorsqu’il s’agit de bobsleigh aux Jeux olympiques. Depuis ce lundi 16 février, un extrait du commentaire de la RTS sur la course de bob à deux de l’équipe d’Israël a été vu plusieurs millions de fois sur les réseaux sociaux et a déclenché une large polémique.
La raison? Le choix d’un journaliste sportif Stefan Renna de parler de la guerre à Gaza et des choix politiques du Comité international olympique (CIO) lors de la course des Israéliens. Les réactions outrées se sont multipliées, de même que les marques de soutien. De députés français à l’ambassadeur des Etats-Unis en Israël, l’affaire a rapidement dépassé les frontières suisses.
De quoi pousser la RTS à deux choses: supprimer la séquence de son site, lundi soir, et répondre aux nombreuses sollicitations de prise de position, ce mardi en fin de matinée. «Notre journaliste a souhaité questionner la politique du CIO au sujet des déclarations de l’athlète concerné, indique l’unique statement partagé à la presse. Pour autant, une telle information, bien que factuelle, est inappropriée dans le cadre du commentaire sportif en raison sa longueur. Pour cela, nous avons retiré hier soir la séquence de notre site.» Mais comment en sommes-nous arrivés là?
Les mots à l’origine de la polémique
Il est midi ce lundi 16 février. RTS 2 est en direct des JO de Milan-Cortina pour la deuxième manche du concours de bobsleigh à deux. Au moment où s’élance l’équipe israélienne, le journaliste sportif romand Stefan Renna se focalise sur le pilote Adam Edelman, indiquant qu’il «s’autodéfinit sioniste jusqu’à la moelle» et qu’il aurait «dit de l’intervention militaire israélienne qu’elle était, là aussi je cite, 'la guerre la plus moralement juste de l’histoire'».
Il fait ici référence à des publications de l’athlète israélien sur ses réseaux sociaux. Certaines photos où il arbore un t-shirt «sioniste, sioniste, sioniste» sont toujours visibles. D’autres publications, comme celles que cite le journaliste, ne le sont plus. Le quotidien espagnol «El País» et le média italien «La via libera» évoquent également cette autoqualification supprimée de «zionist as fuck», ou encore cette publication dans laquelle il qualifie la guerre à Gaza de «la plus moralement juste de l’histoire».
Tout au long des deux minutes de course et de ralentis, le commentateur ne parle pas de technique de glisse. Mais exclusivement du rapport d’Adam Edelman à la guerre à Gaza et de la décision du CIO de ne pas exclure les athlètes israéliens de la compétition olympique. «[Il] a posté plusieurs messages sur les réseaux sociaux en faveur du… génocide à Gaza. On rappelle que 'génocide', c’est le terme employé par la commission d’enquête de l’ONU sur la région.»
C’est en effet la conclusion de la Commission d’enquête internationale indépendante des Nations Unies sur le territoire palestinien occupé, publiée en septembre dernier. Plusieurs ONG, dont Amnesty International et Human Rights Watch, accusent Israël de perpétrer un génocide à Gaza. Des allégations qu’Israël qualifie de «mensongères» et «d'antisémites».
Le commentateur revient ensuite au capitaine de l’équipe israélienne: «[Adam Edelman] a aussi tourné en dérision une inscription ‘Free Palestine’ sur un mur en marge d’une étape de Coupe du monde. Et il a demandé à ses followers d’envoyer de la force à Ward Fawarseh, lorsque ce membre de l’équipe israélienne – qui est présent ici à Cortina – était engagé dans une opération de l’armée israélienne dans la Bande de Gaza en 2023.» Là encore, dans les médias étrangers cités plus haut, des captures d’écran issues des réseaux sociaux illustrent ces deux éléments.
Conclusion du commentateur? «On peut donc s’interroger sur sa présence à Cortina durant ces Jeux, puisque le CIO avait indiqué que les athlètes qui ont, je cite, ‘soutenu activement la guerre, en participant à des événements pro-guerre, en étant engagés militairement ou via leurs activités sur leurs réseaux sociaux, n’étaient pas éligibles à une participation. Ça, c’était pour les athlètes russes en l’occurrence, afin d’en autoriser certains à concourir sous bannière neutre.»
Après sa prise de parole, vraisemblablement préparée en amont, le commentateur mentionne qu’Adam Edelman «a réalisé le 26e et dernier temps cumulé après les deux premières manches». Il a donc pris le temps dédié à la course pour dénoncer le double discours du CIO.
Réactions outrées à l’international
Depuis hier, les prises de position sur les réseaux sociaux à ce sujet pleuvent. Et cela a rapidement dépassé les frontières suisses. Beaucoup de membres de la communauté israélienne se sont montrés choqués de voir qu’un commentateur de chaîne publique peut dire d’un athlète qu’il soutient le génocide.
La photo, le nom et les réseaux sociaux de Stefan Renna ont fait le tour du monde. De quoi déclencher nombre de réponses de soutien, de la part de personnes estimant que le journaliste était resté strictement factuel. Des appels à envoyer des mails critiques ou de soutien directement à la RTS ont également circulé.
Même l’ambassadeur des Etats-Unis en Israël a réagi, accusant, comme d’autres, le journaliste d’antisémitisme. Pour Mick Huckabee, il est «dégoûtant que le 'commentateur sportif' suisse, qui déteste les juifs, ait proféré des propos sectaires et haineux à l’encontre de l’équipe olympique de bobsleigh d’Israël et de son capitaine Adam Edelman pendant leur compétition».
Le sportif répond au commentateur
Dans la soirée, le sportif en question, Adam Edelman, s’est exprimé à ce sujet sur X. «Je suis au courant de la diatribe que le commentateur a tenue à l’encontre de l’équipe israélienne de bobsleigh lors de la retransmission suisse des Jeux olympiques», a-t-il déclaré, indiquant ne pas y accorder «la moindre crédibilité».
L'athlète préfère rappeler l'histoire de l'équipe qu'il a constituée, qui représente la moitié de tous les participants israéliens aux JO 2026. «Pas d'entraîneur, pas de programme d'entraînement élaboré, juste un rêve, de la détermination et une inébranlable fierté de ce que nous représentons», contraste Adam Edelman.
Le nom de l'équipe israélienne, Shul Runnings, est une référence au film Rasta Rockett (Cool Runnings, en VO), dans lequel une équipe jamaïcaine participe pour la première fois à une épreuve olympique de bobsleigh. Ils doivent encore participer à l'épreuve de bob à quatre lors de ces Jeux.
Des soutiens et des inquiétudes
Ce mardi après-midi, l’ambassade d’Israël en Suisse a pris la parole à son tour. Sur X, l’ambassade de l’Etat hébreu se dit «profondément consternée par l’abus flagrant» qu’ils estiment avoir entendu sur les canaux de la chaîne publique.
Des élus français se sont également emparés du sujet. La députée des Français de l’étranger Caroline Yadan (Renaissance), fervente défenseuse d’Israël, dénonce une séquence «tout simplement indigne». A l’inverse, l’eurodéputée française Rima Hassan (LFI), d’origine palestinienne, estime que Stefan Renna a «parlé pour le peuple», et même qu’il «s’est sacrifié». Elle aussi élue LFI, Manon Aubry évoque une «leçon de journalisme» et dénonce un «deux poids, deux mesures» vis-à-vis des décisions prises pour les athlètes russes.
Beaucoup sont ceux qui saluent «le courage» du journaliste de s'être ainsi exprimé, et craignent de le voir être viré. Visiblement, ce n’est pas ce que prévoit la RTS qui considère l'intervention comme «factuelle», mais critique simplement sa durée.
Dans son statement, l’employeur de Stefan Renna ne se prononce pas sur le fond, mais critique le fait que cette longue intervention personnelle est restée en dehors du commentaire sportif tout au long de la descente. Côté suisse, alors que la votation sur Serafe s’approche, cette polémique fait aussi bien dire à certains qu’ils voteront «pour» ou «contre» une redevance à 200 francs.
Mais qu’en disent les instances olympiques?
La position du CIO face à la situation au Proche-Orient n’a pas varié depuis le début de la guerre. En octobre dernier, le comité avait rappelé qu’il n’envisageait pas de mesures spécifiques à l’encontre d’Israël. A l’occasion d’une visite de la délégation palestinienne à la Maison olympique, à Lausanne, la présidente de l’institution Kirsty Coventry a fait part de ses vives «préoccupations» quant à la situation.
Le CIO a banni drapeau et hymne russes des compétitions internationales depuis l’invasion de l’Ukraine. Mais rien de tel n’est envisagé pour Israël. «Les CNO (ndlr: Comités nationaux olympiques) d’Israël et de Palestine ont été reconnus par le CIO», «avec les mêmes droits», et «coexistent pacifiquement au sein du Mouvement olympique», rappelle l’instance lausannoise, qui «continue à travailler en étroite coopération avec eux pour apporter un soutien à leurs athlètes respectifs».
Une autre polémique a éclaté, plus tôt dans ces Jeux, avec la décision du CIO de disqualifier l’athlète ukrainien Vladyslav Heraskevych des épreuves de skeleton. Celui-ci voulait porter un casque honorant d’autres sportifs tués lors de la guerre avec la Russie. Vendredi, le Tribunal administratif du sport (TAS) – qui a lui aussi son siège en Suisse – a refusé son recours.