Vous pensez avoir des journées chargées? Essayez de passer un peu de temps en compagnie de Lyam Chenaux. Le jeune violoncelliste de 16 ans prépare sa maturité – qu’il terminera de passer en août prochain – tout en suivant des cours en première année de bachelor à la Haute Ecole de musique de Genève-Neuchâtel. Ajoutez à cela trois à six heures de violoncelle par jour, un entraînement sportif tous les lundis, quand il ne va pas courir ou faire du vélo, ainsi que des concerts et des compétitions aux quatre coins du monde.
Son agenda n’a rien à envier à celui d’un ministre et sa récente victoire à l’émission Prodiges, sur France 2, devrait encore accentuer le phénomène. «C’était un peu le but de ma participation, avouet-il alors qu’il nous fait visiter les locaux de l’Ecole Sofia, où il étudie à Lausanne. Cette victoire va m’apporter beaucoup de visibilité et peut m’offrir de nombreuses opportunités.»
Un rêve devenu réalité
A commencer par celle d’enregistrer un disque avec le prestigieux label Warner Classics dans les semaines à venir, ce qui le réjouit au plus haut point. «Tout a déjà été décidé, détaille-t-il. Avec mon professeur, nous avons préparé un très beau programme et je suis très content du résultat. Il devrait sortir à l’automne 2026. C’était un rêve pour moi d’enregistrer un disque depuis tout petit.» Nous n’en saurons pas plus, Lyam doit encore garder le secret quant aux morceaux choisis.
Une discrétion à laquelle il commence à s’habituer, puisqu’il a également dû taire sa victoire à l’émission – enregistrée à l’avance – pendant trois mois. «Ça a été assez difficile pour moi de ne rien dire du tout, convient-il en riant. Pas juste pour la victoire, en fait. Je n’avais même pas le droit de dévoiler que je participais à l'émission. Mes parents, ma sœur et trois amis sont quand même venus me voir pendant la demi-finale. Ils ont fait le déplacement à Paris juste pour moi, ça m’a beaucoup touché. Mais ils ont aussi dû signer des papiers pour assurer qu’ils n’allaient pas parler.»
Un sacerdoce coûteux
Sur le chemin du retour de l’école, il nous avoue qu’au départ une participation à Prodiges ne l’emballait guère. La production l’avait en effet approché à plusieurs reprises avant qu’il n’accepte de prendre part à la compétition. «J’étais jeune, et beaucoup de facteurs différents ont fait qu’il valait mieux attendre de grandir un peu, confie-t-il. Ça m’a permis de mieux affirmer ma personnalité et c’était le bon choix.»
Lyam fait preuve d’une maturité étonnante pour son âge. Notamment lorsqu’il s’agit de parler d’argent. Le jeune homme a en effet empoché une bourse de 10'000 euros grâce à sa récente victoire. Mais pas de quoi lui faire perdre la tête. «Je pense que ma maman vous l’a déjà dit, sourit-il, mais il y a énormément de frais au quotidien dans la vie de musicien. L’entretien du violoncelle, la scolarité, les voyages, les trajets, le logement à l’étranger, les répétitions avec les pianistes. Il y a des aides, mais ce n’est pas du tout suffisant. On a d’ailleurs fait un petit schéma avec toutes nos dépenses. Quand on les montre aux fondations, elles sont toujours surprises. Beaucoup de gens ne se rendent pas compte de tout ce que ça demande financièrement. Donc cette somme, on va sûrement l’utiliser pour des master class, ou des choses comme ça. Pour que je puisse encore gagner en expérience.»
Compétiteur en série
Bien que tout le monde lui parle désormais de Prodiges, l’expérience n’est en réalité qu’une étape de plus dans une carrière de compétiteur hors pair. Depuis l’âge de 8 ans, Lyam a participé à des dizaines de concours. «J’en suis à plus de 60 ou 70, évalue-t-il. Ma récompense préférée, la plus importante pour moi, c’est celle de David Geringas International Cello Competition, en Lituanie, que j’ai remportée en mai dernier. C’est une compétition très prestigieuse et réputée très difficile, surtout pour les moins de 18 ans. Je suis très heureux d’avoir pu gagner ça. C’est vraiment la compétition pour laquelle j’ai travaillé toute l’année 2025, même un peu 2024. Donc vraiment un gros big hit de 2025!»
Le violoncelliste enchaîne d’ailleurs concerts et concours dans la plus grande décontraction. «Je ne suis pas du tout sujet au trac, jure-t-il. Mais au stress, oui. Non, même pas. A l’attention, disons. Parfois, j’ai une petite tension en moi peu avant le concert. Mais une fois que je suis sur scène, il n’y a plus rien. Je n’ai pas peur. Pourquoi? Je n’en sais rien.»
Une seule exception à la règle, bien compréhensible, sa participation remarquée à la cérémonie d’hommage aux victimes de Crans-Montana. «C’était très touchant et très triste pour moi, raconte-t-il. Il y avait une personne, surtout, que je connaissais. Elle était dans mon école et est malheureusement décédée. Pas un ami proche, mais ça fait quand même un choc. Il y a aussi un autre élève que je ne connaissais pas du tout, qui est également décédé. Donc, c’est une cause qui m’a touché. De nombreuses personnes à qui je parlais avaient perdu un ami, leur sœur, etc. Ce n’était pas facile à vivre.»
Une expérience difficile
Au moment de recevoir l’invitation, Lyam est déjà engagé pour un concert en Espagne. Qu’importe, il ne se voit pas refuser. «Je me suis tout de suite dit: «Je vais tout faire pour pouvoir y participer et rendre hommage à ces gens.» J’ai fait l’impossible pour pouvoir être présent. On a réorganisé tout le voyage et j’ai fait le concert en Espagne presque sans réelle répétition, mais j’étais présent.»
Un moment d’une très grande intensité émotionnelle, qu’il a traversé du mieux qu’il a pu. «C’était vraiment particulier, reconnaît-il. C’est la première fois qu’avant de monter sur scène je tremblais littéralement de tout mon corps. Je ne peux pas expliquer pourquoi. C’était difficile, parce qu’il y avait l’émotion, et il fallait que je reste concentré pour pouvoir jouer la musique. Mais ça, je ne l’ai ressenti que là. Et je pense que c’était une des expériences les plus dures que j’ai jamais vécues. Je ne me suis pas nécessairement senti utile, mais j’ai pu rendre hommage à toutes les personnes touchées et à celles qui ne sont plus là avec ce que je savais faire.»
Des passions à la chaîne
Curieux et avide de connaissances, le jeune homme compte un nombre impressionnant de passions variées, comme les maths, la physique, l’horlogerie et tout ce qui touche au son haute-fidélité ou au sport. «En particulier le cyclisme et les sports mécaniques, dont la formule 1, s’enthousiasme-t-il. Je suis Italien par mon père, j’ai le passeport, alors évidemment, je suis fan de Ferrari. Casquette, t-shirts, on a tout, ne vous inquiétez pas.»
Lors de la visite de sa chambre, il nous fait part de son intérêt pour les sciences politiques, en désignant les rayons de sa bibliothèque. «Je lis beaucoup de livres sur le sujet, j’adore!» Le signe d’une intelligence supérieure? «Il est très beau, très doué, très talentueux, tout ce que vous voulez, assure Alice, sa maman, à qui l’on pose la question. Mais pour le sens pratique et penser à ne pas semer ses affaires partout où il passe, on repassera.»
Chez les Chenaux, on est très complices et on aime se charrier. Les enfants ne ratent jamais une occasion d’épingler leurs parents et ces derniers le leur rendent bien. Le côté tête en l’air de Lyam donne ainsi lieu à de multiples plaisanteries et anecdotes autour de la table familiale.
«Prodige», un terme inconfortable
Au chapitre musique, si les pièces classiques gardent sa préférence, il écoute également d’autres genres. «De la pop, du jazz, j’en joue aussi, avec d’autres trucs au violoncelle, énumère-t-il. Et je produis un peu de musique.» L’occasion de lui poser la question qui fâche: a-t-il déjà eu envie d’abandonner le violoncelle? «Ça m’est arrivé plein de fois, répond-il dans un large sourire. Mais je finis toujours par me dire que j’aime tellement ça, qu’il y a tellement de choses qui m’attachent à lui que je ne peux pas le laisser tomber.»
Et s’il devait passer à autre chose, en raison d’une blessure par exemple, il ne se sentirait pas démuni pour autant. «Je ferais des études d’ingénierie en physique, ou quelque chose comme ça, poursuit-il. Avec ces connaissances, j’aimerais bien travailler dans le domaine de l’acoustique, ou la production de casques audio.»
Jamais à court de ressources, Lyam mène une vie la plus normale possible, malgré son rythme soutenu. «J’ai de la peine à dire comment ce serait autrement, puisque j’ai toujours vécu comme ça, relève-t-il. Je peux juste dire que j’ai une vie sociale plutôt standard. J’ai des amis dans la musique et d’autres en dehors. Je fais peut-être un peu moins de choses que les autres. Des fois, mes copains me proposent des trucs que je ne peux pas accepter, parce qu’il faut faire des sacrifices. Mais ça ne me dérange pas, le résultat en vaut la peine.»
A l’évocation de la fameuse étiquette de prodige, l’adolescent grimace. «Je pense que ce n’est pas le terme adéquat, confie-t-il. Parce que derrière l’impression de facilité, il y a beaucoup de travail et le mot n’implique pas forcément cette notion. Je me souviens que quand j’étais tout petit, c’était écrit 'Prodige du violoncelle' à la une du Journal de Cossonay. Je m’y suis habitué depuis, mais je ne l’aime pas nécessairement.»
Juste avant de se quitter, on l’interroge au sujet de son plus grand rêve. Il marque un temps d’arrêt. «De manière générale? Tiens, ça, je n’y ai jamais pensé, avoue-t-il, surpris. En musique, ce serait d’avoir une belle carrière, de faire pas mal de concerts en soliste, et éventuellement d’intégrer l’Orchestre philharmonique de Berlin.»
Cet article a été publié initialement dans le n°07 de «L'illustré», paru en kiosque le 12 février 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°07 de «L'illustré», paru en kiosque le 12 février 2026.