En bref
- Blick a été ciblé par un contenu deepfake publié sur les réseaux sociaux de Ruben Ramchurn, ancien président de l'UDC d'Yverdon et actuel conseiller communal, accusant le média de manipuler l'information sur la Palestine. Le titre présenté dans le post n'a jamais été publié par Blick.
- Le phénomène des deepfakes et de la mésinformation se répand en politique, comme l'illustrent plusieurs exemples. En Europe et aux Etats-Unis, ces pratiques se multiplient de plus en plus, notamment à mesure que l'IA se perfectionne.
- D'après un spécialiste, nous manquons encore d'éducation aux médias et à l'information, dans la mesure où nos capacités de discermenent sont souvent désarmées face à certains messages divulgués.
- Une étude de 2024, publiée dans «Computers in Human Behavior», montre que la capacité moyenne à détecter les deepfakes est de seulement 55,5 %, révélant une grande vulnérabilité face à ces contenus trompeurs.
Personne n'échappe aux pouvoirs persuasifs de l'IA, dont l'habileté grandit à chaque seconde. Nous non plus, visiblement, puisque Blick a récemment été visé par un contenu deepfake publié sur les réseaux sociaux de Ruben Ramchurn, ex-président de l'UDC yverdonnoise et désormais conseiller communal.
Dans un post intitulé «Comment Blick manipule l'information», l'ex-candidat à la Municipalité, a publiquement accusé le média Blick d'avoir censuré une dépêche de l'AFP relative à la guerre à Gaza. Pour étayer ses accusations sur Facebook, l'élu a publié un montage comparatif présenté comme la preuve que la rédaction aurait délibérément tronqué l'article original pour manipuler l'opinion.
Le document s'avère toutefois être un faux généré artificiellement, accumulant plusieurs anomalies factuelles et techniques. Le montage ne respecte pas la charte graphique du média, porte la date du 18 mai 2024 au lieu du 1er septembre 2026, contient des coquilles («Israěl»), altère la fonction et l'orthographe d'un responsable du Hamas et attribue à l'AFP une phrase totalement inventée.
Cette expérience a évidemment posé des questions plus larges, concernant un phénomène aussi subtil qu'exponentiel: car les messages erronés et contenus créés par l'intelligence artificielle s'invitent de plus en plus souvent dans le monde politique.
Un phénomène de plus en plus courant
Comment oublier le fameux «deepfake» qui avait tourmenté le syndic d’Yverdon Pierre Dessemontet, en 2025: dans un contenu diffusé sur Facebook, une IA lui avait prêté des propos hautement problématiques envers les membres de la Municipalité et la population. Il avait immédiatement porté plainte pour diffamation et usurpation d'identité.
Si la manipulation des chiffres existe depuis toujours en politique, l'arrivée de l'IA fait aujourd'hui basculer le phénomène dans une tout autre dimension. Et le constat dépasse largement nos frontières: des voix clonées lors des élections britanniques de 2024 aux visuels de l'AfD en Allemagne, jusqu'aux deepfakes des midterms américaines de 2026, l'IA s'est définitivement imposée comme une arme d'influence électorale. Pour citer un exemple plutôt issu du monde médiatique, la RTS avait porté plainte, en 2024, lorsque de fausses vidéos impliquant plusieurs de ses présentateurs phares étaient apparues sur la Toile pour louer un site de cryptomonnaie.
La mésinformation VS la désinformation
Bien que le phénomène semble plus courant à droite (confirme «The Guardian», à propos des «deepfakes»), notons que certains partis européens de gauche ont aussi usé de mésinformation, par le passé: en 2024, par exemple, le Labour Party britannique s'est allègrement permis de présenter plusieurs estimations comme étant des chiffres vérifiés, pour accabler ses adversaires, pointait Full Facts.
«C’est tout l’antagonisme de ce phénomène, analyse Stéphane Koch, spécialiste des questions numériques et en sécurité de l'information. De manière générale, la classe politique prétend qu’il faut lutter contre les 'fake news'. Or, on est en réalité face à plusieurs phénomènes qu'il convient de distinguer: la mésinformation et la désinformation.»
En d'autres termes, notre expert rappelle qu'il y a parfois une véritable intention dans la diffusion d’une fausse information, alors que, dans d’autres cas, il peut s’agir d’un partage non-intentionnel, voire accidentel: «Par exemple, dans de précédentes campagnes au sujet de la redevance radio-TV, certaines affiches de l'UDC se sont avérées volontairement trompeuses, souligne notre expert. Il s'agissait alors d'une désinformation organisée et réfléchie, faite de manière concertée. Dans le discours politique, c’est problématique, parce qu’on joue sur les croyances, ou l’incapacité des gens à identifier ces messages erronés.»
«On préfère l’histoire qui nous plaît à la vérité qui dérange»
Car, pour Stéphane Koch, on a pris beaucoup de retard lorsqu'il s'agit de repérer les «deepfakes». En effet, la capacité à prendre du recul et exercer une distance critique s'entraîne et s'exerce au prix de certains efforts: «Aujourd’hui, on ne détient pas toujours les réflexes, notamment à l’ère de l’IA, alors même qu’une publicité ou un discours politique peuvent renfermer des informations trompeuses, déplore-t-il. Sans oublier la question du taux d'acceptation et d'admission de ces messages dans les campagnes.»
Pour illustrer cela, notre expert prend l'exemple des Etats-Unis où, selon lui, le mensonge fait désormais partie de la communication politique: «On peut appeler cela des ‘vérités alternatives' ou utiliser un autre terme, mais on voit bien que la notion de vérité est absente de l’intention, observe-t-il. Quoi qu’il arrive, quelle que soit la réalité de la situation, l'administration Trump tient tête et continue sur la même ligne. Et, finalement, c’est intelligent, puisque les personnes que ces messages rassurent ou confortent dans leurs idées, sont totalement ravies d'y croire, peu importe si les informations sont mensongères. En bref, on préfère l’histoire qui nous plaît à la vérité qui dérange.»
De larges études ont effectivement vérifié cela: fin 2024, une recherche publiée dans la revue «Computers in Human Behavior» a démontré que notre capacité moyenne à détecter les «deepfakes» ne dépassait pas les 55,5%... avec une très grande part de hasard.
L'IA n'est pas le problème, mais un outil
Et l'IA, au fur et à mesure qu'elle se perfectionne, renforce constamment le phénomène: «Au niveau politique, des personnes essaient de trouver des mécanismes d’influence, tandis que l’IA vient enrichir les possibilités existantes, poursuit Stéphane Koch. Ce n'est donc pas elle qui les crée. L'IA n'est qu'un outil qui contribue au problème et qui floute les frontières entre le vrai et le faux, dans un contexte où les gens sont, pour la plupart, insuffisamment éduqués au discernement.»
Et le problème concerne autant les «deepfakes» que les publicités trompeuses, les arnaques en ligne et l'usurpation d'identité: «Toutes sont fondées sur une représentation habile d'une réalité qui n'en est pas une, poursuit le spécialiste du numérique. Ces différents courant informationnels atteignent nos émotions et altèrent notre discernement par l'exploitation de biais cognitifs, tels que le biais de confirmation ou le biais d'ancrage, ou encore des mécanismes psychosociaux comme l'urgence, la preuve sociale ou la réciprocité.»
Comment se battre contre ce phénomène?
Dans ce cas, revient-il à chacun d'entre nous d'affûter notre regard sur les contenus qui défilent sous nos yeux? «L'IA abaisse automatiquement les signaux d'alerte qui mobilisaient jusqu'ici notre discernement, rappelle Stéphane Koch. Repérer la prise de distance critique suppose un véritable apprentissage, qui va à contre-courant de notre fonctionnement. Rares sont ceux qui ont le réflexe de se demander, dans l'instant, si ce qu'ils voient est authentique.»
Notre interlocuteur reconnait par ailleurs qu'une loi sur la désinformation semble compliquée à mettre en place, dans la mesure où une telle législation empiéterait forcément sur la liberté d'expression: «A quel moment une information est-elle intentionnellement fausse, ou relève-t-elle d’une désinformation accidentelle? C’est difficile à vérifier», pointe-t-il. L'idée de créer un cadre clair, «basé sur des organes de surveillance académiques» et capable de souligner ce qui est faux dans une campagne lui semble toutefois «très utile».
Signe des tiraillements politiques sur le sujet, l'UDC et le PLR avaient d'ailleurs renoncé à signer le fameux Code de conduite sur l’intelligence artificielle en 2023. Une réticence qui confirme que, face à des outils d'une telle puissance persuasive, le meilleur rempart reste encore l'esprit critique de chaque citoyen.