«Je ne veux pas mourir, aide-moi.» Ces mots glaçants, Yuri, 20 ans, les a entendus dans la nuit du Nouvel An, devant le bar «Le Constellation» à Crans-Montana. Sur place lorsque l’incendie a éclaté, le Genevois a tenu la main des blessés et assisté, impuissant, à une scène qu’il n’oubliera jamais.
C’était la première fois que Yuri se rendait à Crans-Montana. La soirée avait commencé sans inquiétude, entre amis, sur la place du village, jusqu’aux alentours d’une heure du matin. A 1h27, ils arrivent aux abords du «Constellation». A ce moment-là, Yuri ignore encore qu’un incendie s’est déclaré à l’intérieur.
Il fait quelques pas de plus et découvre la scène. «On voit les gens se bousculer, beaucoup de fumée. On entend presque rien. Pas de déflagration, juste le bruit d’une porte qui claque. Puis les flammes commencent à monter», confie le jeune homme à Blick.
Pendant vingt à trente secondes, une lueur intense éclaire l’extérieur, au-delà de la véranda. Yuri comprend qu’il s’agit d’un incendie, sans en mesurer encore l'ampleur. «Sur le moment, je ne pensais pas que c’était aussi grave.» A une dizaine de mètres du bâtiment, la chaleur des flammes lui chauffe déjà le visage.
«Je ne veux pas mourir, aide-moi»
Son groupe d’amis a quitté les lieux. Lui reste sur place pour en avoir le cœur net. Il ne comprend pas très bien ce qu'il se passe durant les premières minutes. Il est figé, pétrifié par ce qu’il voit. Il voudrait agir, mais craint un suraccident. «On nous apprend dans les cours de samaritains que la première chose à faire, c’est de sécuriser les lieux afin d’éviter de se mettre en danger pour mieux aider les victimes.»
La situation bascule rapidement. «Au début, ça semblait presque irréel. Puis c’est devenu apocalyptique.» Les premières victimes sortent. Au fil des minutes, les blessures sont de plus en plus graves. Face à l’horreur, Yuri reprend ses esprits. «Je me sentirai mal plus tard. Là, je dois agir», se dit-il. Il court dans un bar voisin chercher de l’eau.
De retour, il s’assoit auprès d’un jeune homme de 19 ans, grièvement brûlé. «Il me disait: 'Je ne veux pas mourir, s’il te plaît aide-moi.' Je lui répondais: 'Tout va bien, tu ne vas pas mourir ce soir. Tu es vivant.'» Le jeune homme lui tient la main. Yuri se dit que cela aurait pu être lui. Il vomit de peur.
Autour d’eux, le chaos. Des blessés brûlés, des vêtements calcinés, et une odeur insoutenable. «Le but, c’était de rassurer les victimes, de vérifier qu’elles étaient vivantes. Dire: 'Respire, tout va bien'.» Yuri se sent impuissant, mais tient à apporter un soutien psychologique. «J’ai vu des gens être réanimés. On ne savait pas s'ils étaient encore vivants ou non.» Les secours prennent progressivement le relais. «Nous ne sommes pas des héros. On est juste des gens ordinaires. On a fait le peu qu’on pouvait. On ne pouvait pas ne pas tenter de les aider.»
«Ils n’étaient pas seuls»
Yuri tient à souligner la mobilisation spontanée ce soir-là. Et surtout, à adresser un message aux familles des victimes: «Votre enfant n’était pas seul. Des gens se souciaient d’eux. Ils étaient entourés. Aucun d'entre eux n'était laissé à l'abandon.»
Depuis, la tragédie continue de le hanter. «Ce qui me marque le plus, c’est l’odeur des cheveux brûlés et le regard de ces innocents qui avaient toute la vie devant eux, et qui avaient peur de mourir ce soir-là alors qu’ils étaient simplement sortis faire la fête.» Il confie aussi la difficulté à reprendre une vie normale. «Rire me met mal à l’aise quand je me rappelle encore ce qui est arrivé. On ne sait pas quand on pourra s’autoriser à être heureux à nouveau.»
Crans-Montana revient sans cesse. Une bougie allumée, une odeur de fumée, et tout ressurgit. «Personne ne comprend vraiment ce qu’on a vécu. Avant de m’endormir, il y a encore l’odeur et les regards.»
Les critiques sur les téléphones
Le Genevois s’indigne enfin des critiques visant les jeunes accusés d’avoir filmé. «Filmer, c’est parfois un réflexe pour les plus jeunes. Personne n'est préparé à vivre ça, encore moins des jeunes.» Une manière de faire face quand on se sent impuissant. Il appuie: «Face aux flammes, on ne pouvait rien faire. Mais dès que les premières victimes ont commencé à sortir et que les flammes ont disparu, plus personne ne filmait. Tout le monde aidait.»
Le bilan humain reste pour lui irréel. «Quarante morts, ça ne me paraît pas vrai. Quand je vois les victimes, je pense au fait que c’est des petits frères, des petites sœurs de gens de mon âge et pourtant, je suis tout jeune.» Le jeune homme qu’il a aidé a survécu, brûlé sur 30% du corps.
Yuri, lui, avance encore sous le choc. Avec une certitude pourtant: cette nuit-là, au milieu du feu et de la panique, personne n’a été laissé seul.